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ArteHistoire

Compte rendu: Sigmund Freud, Totem et Tabou

30 Août 2013 , Rédigé par Célimène Bonjour Publié dans #Histoire des religions, #Compte-rendu

Sigmund Freud

Totem et Tabou

Quelques concordances entre la vie psychiques des sauvages et celle des névrosés[1]
Photographie de Ferdinand Schmutzer, 1926

Photographie de Ferdinand Schmutzer, 1926

Sigmund Freud publie en 1913, Totem et Tabou. Pour construire ses théories, il se base sur des recherches d’ethnologues, notamment J.G. Frazer, dans Totemism and Exogamy (1910), œuvre importante, ainsi que sur La psychologie des peuples de W.M. Wundt. Il s’appuie également sur des observations et des théories d’anthropologues, psychologues, psychanalystes ou encore naturalistes, tel que Darwin.

Dans cet ouvrage, il élabore des correspondances entre la psychanalyse, l’anthropologie et l’ethnologie, afin de comparer la psychologie des hommes primitifs avec celle des névrosés. En effet, il pose l’hypothèse que les peuples sauvages sont les héritiers des premiers hommes et il remarque un stade primaire que l’on retrouve encore dans notre propre civilisation.

Dans le premier essai « horreur de l’inceste », Freud démontre les points communs entre les névrosés et les primitifs afin de montrer les vestiges que les peuples civilisés conservent dans leurs mœurs.

Pour ce faire il choisit comme tribu les Aborigènes d’Australie, les ethnologues les décrivant comme les plus primitifs. Ils vivent sur un continent qui conserve des éléments archaïques que l’on ne trouve nul par ailleurs.

Ces hommes sont perçus comme n’ayant pas de maisons fixes, ni d’animaux domestiques, ne cultivant pas les champs, ne connaissant pas la poterie, et n’honorant pas de d’être suprême. Les ethnologues ainsi que Freud émettent l’hypothèse que ces peuples n’ont pas de religion.

Cependant, ce qui intéresse particulièrement l’auteur c’est le fait qu’il est très clairement interdit d’avoir des relations sexuelles incestueuses dans ces ethnies. Or, cette règle semble être paradoxale au vu du mode de vie de ces peuples. Freud explique que ces hommes sauvages fonctionnent autour d’une organisation communautaire basée sur le totem qu’il appelle totémisme. Ces peuples sauvages utilisent comme emblème pour chaque clan un totem (objet ou animal) qui accompagné de lois. Premièrement, les liens du clan totémique surpassent les liens de parenté. Deuxièmement, il est formellement interdit de manger son totem. Troisièmement, il est interdit d’avoir une relation sexuelle avec un membre de son clan, les liens de sang n’ayant aucune importance, puisque le lien totémique rappelle que les individus d’un même totem font partie de la même famille. Freud appelle cela l’exogamie qui selon lui n’a pas de liens avec le totémisme en lui-même.

On notera également que la transgression de l’inceste est punie directement par les membres du clan. La punition est souvent la mort. Le totem étant principalement héréditaire du côté maternel, il vise surtout à éviter les rapports fils-mère ou frère-sœur.

L’auteur souligne que le lien totémique qui remplace le lien parental reste un mystère, même si des hypothèses sont émises.

Le système social des Aborigènes d’Australie est bien plus complexe que l’on ne pense. En plus de la limitation totémique, les aborigènes possèdent un autre interdit que l’on nomme « restriction matrimoniale ». Au sein de chaque tribu, divisée à leur tour en totems, il existe deux classes divisées, en sous-classes. Ces sous-classes sont séparées encore une fois. Chacune de ces classes est exogame. On trouve plusieurs exemples de ces civilisations sauvages qui esquivent la personne, évitent de prononcer son nom ou même d’y penser afin d’empêcher la transgression de l’interdit.

Cet interdit s’applique aussi entre gendres et belles-mères. Mais il est ici basé sur la crainte de la tentation, inconsciente. Il semblerait que la relation d’un gendre avec sa belle-mère soit prise beaucoup plus au sérieux que celle d’une femme avec son beau-père, même si les deux cas sont punissables. Le rapport entre gendre et belle-mère est double. Tantôt ils s’aiment, tantôt ils se haïssent. La tradition des peuples sauvages visant à éviter une entente entre gendre et belle-mère se répercute dans les mœurs des peuples civilisés. Le sentiment inamical de la part de la belle-mère est dû au fait qu’elle a du mal à se séparer de sa fille, par manque de confiance. Du côté du gendre, il jalouse les relations précédentes avec sa femme et veut la conserver pour lui seul. Le sentiment amoureux, de la belle-mère, peut s’expliquer par le fait que cela lui rappelle sa jeunesse. Mais parfois ce sentiment refoulé se manifeste par son contraire. L’homme, ayant refoulé ses désirs pour sa mère et sa sœur, sa belle-mère lui rappelle sa mère et sa femme, sa sœur. Ces constatations évoquent le complexe d’ Œdipe. Par le biais de la psychanalyse, l’origine de l’inceste se manifeste aussi chez l’enfant qui refoule ce désir en grandissant. Freud remarque que ce désir infantile est manifeste chez le névrosé qui n’a pas été capable de refouler cette pulsion. Ainsi, les ethnies pressentiraient ce danger de l’inceste et auraient introduit ces interdictions.

Dans le deuxième essai, Freud se consacre à l’analyse du concept « tabou ».

Le mot « tabou » est polynésien. Néanmoins, il est impossible d’en donner une définition originelle puisque le sens premier nous est inconnu. Pourtant, ce mot exprime de manière paradoxale une certaine crainte face à un objet sacré. Effectivement, grâce à l’antonyme du mot « tabou », « noa » qui signifie banal, on peut expliquer que tabou désigne un respect. Dans l’ensemble Freud note une « terreur sacrée »[1]. Dans tous les cas, il s’attache à des interdictions.

L’auteur note que ces interdits ne viennent pas d’un commandement religieux ou moral, mais sont personnels. Wundt nomme le tabou « …le plus vieux code non écrit de l’humanité »[2]. Il semblerait qu’il soit plus vieux que la religion. Selon lui, les buts du tabou visent à défendre et préserver des personnes importantes (prêtres, chefs) et délicates (femmes, enfants), des dangers tel que le contact avec des morts, la nourriture malsaine, la puissance des démons, le contexte de la naissance ou encore les voleurs.

Toutefois, si le tabou est enfreint, la sanction se fait par elle-même. Il arrive parfois que ce soit toute la tribu qui pénalise la personne. Cette méthode de sanction pourrait être à l’origine du droit pénal de l’homme.

Une personne qui enfreint les lois du tabou en devient elle-même un et peut le transmettre par contact ou alors être purifiée à travers des cérémonies.

Certaines personnes/objets sont en permanence porteurs de tabous tels que les prêtres, les chefs, les morts et les biens humains. Ils possèdent en eux cette force redoutable et contagieuse, tandis que d’autres personnes ne le sont que durant certaines périodes (menstruations, durant la chasse ou la pêche). Il faut bien comprendre que le tabou est une notion naturelle chez les primitifs. Ils se plient à ces interdits, qu’ils n’expliquent pas et sont persuadés que s’ils désobéissent aux règles, la punition sera spontanée. Conclusion, le tabou qualifie des personnes, des lieux, des objets et des états qui possèdent une force redoutable, transmissible par le contact. Il désigne la règle qui interdit de toucher une personne taboue, sinon l’individu le devient, lui aussi et une notion contradictoire qui exprime à la foi le sacré et le danger. Parce que les personnes sont sacrées et menaçantes à la fois, il est donc interdit de les toucher sous peine d’être aussi tabou.

Wundt exprime également sa définition du tabou et émet l’hypothèse de retourner à l'origine. Il vérifie son étude chez les aborigènes d’Australie plutôt que les peuples polynésiens qui semblent primitivement supérieurs. Il répartit le tabou en trois catégories selon qu’il a trait aux animaux, aux humains ou aux plantes. Le tabou animal interdit de tuer ou de consommer. Il est le fondement du totémisme que Freud aborde plus en détail dans le premier et dernier essai. Le tabou humain touche des états temporels ou continus. Le tabou végétal quant à lui est basé sur la peur.

Ainsi, l’origine du tabou est basée sur une pulsion archaïque fondée sur la peur de forces diaboliques, qui engendra une formation d’interdits chez les hommes sauvages afin d’éviter que ces forces maléfiques aient une mauvaise influence sur l’individu. Effectivement Wundt relève que tout ce qui fait peur est frappé d’interdits. Il nous apprend que les peuples sauvages admettent l’existence de « puissances démoniaques »[3]. Petit à petit, le mot se détache du démoniaque pour ne devenir qu’une tradition et une règle. Mais l’interdit reste le même : ne pas provoquer les forces maléfiques. Cette hypothèse est contestée par Freud qui pense que cette peur est inventée par l’homme, car les démons font partis de l’imaginaire humain. Alors, l’origine de la peur des démons n’est que psychologique et n’explique pas le tabou.

En ce qui concerne la double définition de tabou, Wundt pense qu’à l’origine il n’y a pas de différence entre le sacré et l’impur. A l’origine, un objet ou individu devient mauvais s’il est tabou. Le tabou désigne donc l’interdit de toucher, propre au sacré et à l’impur. Ce n’est que plus tard, lorsque le démoniaque fait place au divin, que l’on distinguera le sacré de l’impur.

Par la suite, Freud fait plusieurs rapprochements entre les traditions taboues des sauvages et les névrosés. Il remarque que les névrosés s’imposent des interdits tabous. Il reconnaît que l’origine des interdits que s’imposent les névrosés est tout aussi mystérieuse que celle des peuples primitifs. Les interdits névrotiques sont aussi imposés intimement tel une appréhension et l’influence, à ce stade, n’est pas externe. Chez les névrosés ce trouve aussi l’interdiction du contact physique ou mental, qu’on appelle en psychanalyse « le délire de toucher »[4]. Les conséquences sont les mêmes : la transgression du tabou rend l’individu tabou, « impossible » dans le jargon des malades. Les interdictions sont accompagnées d’un rituel que l’on retrouve autant chez les sauvages que les névrosés, par exemple un chef Maori ne peut pas souffler le feu car, les chefs possèdent des tabous permanents. Son souffle va contaminer l’individu qui aura consommé la nourriture cuite et deviendra ainsi tabou. En ce qui concerne la malade, elle ne peut pas entrer en contact avec un objet lié à une personne taboue. Ces ressemblances montrent une chose : le tabou est un instinct humain inconscient qui se transmet de générations et générations.

Le tabou proviendrait à son origine d’un interdit extérieur (le père ou la mère) assimilé inconsciemment par les individus, puis transmis par la suite. Les peuples primitifs considèrent le tabou comme un commandement moral, lucide, mais ils ne savent pas d’où il provient.

Freud enseigne que l’interdit de toucher se retrouve aussi chez les enfants. Or, l’interdiction se manifeste de l’extérieur, par le biais de l’éducation. Par sa faiblesse, l’enfant est obligé de s’y plier. L’interdiction étant plus puissante que le souhait de toucher, la pulsion sera refoulée dans l’inconscient, mais pas éliminée. Cela explique le caractère double du névrosé adulte. D’un côté, son inconscient le pousse à toucher, mais de l’autre, l’interdit conscient l’en empêche par la peur.

Freud explique que ces deux lois, l’interdiction de manger son totem et d’avoir des rapports sexuels avec un membre du même totem et de la même classe, sont des fondements du totémisme très anciens.

L’individu qui désobéit devient dangereux, car il pourrait influencer les autres et provoquer la destruction de la société. Pour cela, la punition permet de montrer aux autres qu’une transgression n’est pas sans conséquences. Mais les individus étant tabou (roi, chef ou états spéciaux) sans l’avoir enfreint, éveillent chez les autres ce que Freud appelle une « ambivalence des sentiments », un sentiment à la fois d’envie et de respect. C’est ainsi que l’écart social entre deux individus marque un écart de forces qui pourrait nuire à une personne de statut social trop bas. Il faudrait passer par un intermédiaire. Le désir de toucher s’explique ici par le fait que toucher un objet ou un individu tabou, c’est admettre sa puissance. Toutefois, la transgression du tabou peut être expiée par une « renoncement », lors d’une procession. Pour Freud, l’ambigüité entre le sacré et l’impur représente bien le tabou et son ambivalence sentimentale.

S’en suit une comparaison entre les phénomènes psychologiques tabous et les névrosés en montrant l’ambivalence dans la psychologie taboue. Freud choisit d’analyser trois usages tabous des primitifs. Pour cela, il utilisera comme source principale pour sa recherche, The Golden Bough de J. Frazer.

En temps de guerre, les primitifs possèdent des règles bien précises sur la manière de traiter leurs ennemis. Freud les classent en quatre parties : a) réconciliation avec l’ennemi mort, b) restrictions du tueur (aliments, femmes, isolation), c) purifications et expiations de l’individu après le crime, d) réalisation de cérémonies avec des danses et des chants. L’origine de ces règles est que le meurtrier, ayant touché le défunt tabou le devient à son tour. Par ailleurs, l’âme du défunt provoque la crainte, car sa force spirituelle peut être très dangereuse pour le victorieux. Pour ne pas provoquer sa colère, on offre des sacrifices et on sollicite son pardon. L’ennemi se transforme en ami. Contrairement à Frazer, Freud pense que c’est l’ambivalence des sentiments face au défunt qui motive les peuples primitifs. D’un côté, leur croyance aux esprits leur fait peur, mais d’un autre ces âmes leur inspirent un certain respect. L’hostilité et la culpabilité sont les moteurs de ces restrictions taboues. Effectivement, le victorieux se voit imposer de nombreuses limitations telles que la purification, des interdictions alimentaires, une isolation vis-à-vis de sa famille etc. Toutes ses limitations ont pour but d’éviter que le tabou du défunt ne se propage par contact sur le survivant.

L’ouvrage Taboo de Frazer donne plus de détails à ce sujet. On retrouve quelques-unes de ces restrictions dans l’Antiquité classique et à l’époque médiévale.

Pour continuer, « le tabou des souverains » s’explique par le comportement des sujets vis-à-vis de leurs souverains. Le sujet possède une double attitude face à son supérieur : se préserver et le préserver. Tout d’abord, le maître (roi, prêtre) est un personnage menaçant, sa force spirituelle étant trop puissante, elle pourrait nuire au subordonné. Il faut donc éviter le rapport direct ou indirect. Cependant, le toucher volontaire du souverain a des effets positifs sur l’individu. D’un autre côté, le sujet doit garantir la sécurité du maître. Cette attitude ambiguë cacherait un certain scepticisme. En préservant le roi ou le prêtre d’un quelconque contact, on l’enferme pour mieux le surveiller. Ainsi, ce n’est plus les sujets qui dépendent de leur roi, mais le roi qui dépend de ses sujets. C’est lui qui est blâmé si la situation va mal. Il se doit de les protéger, grâce à sa puissance surhumaine. S’il assume ses responsabilités, il sera respecté, mais sinon il sera haï, voir même banni. Le roi vit donc dans un moule, fait de codes et de lois qui n’ont comme seul objectif d’éviter qu’il cause sa propre perte et par conséquent qu’il entraîne le reste du monde avec lui. Ces contraintes sont telles qu’elles priment sur la liberté du roi comme par exemple le Mikado du Japon qui est perçu comme un saint si fragile et si puissant à la fois qu’il lui est interdit de sortir au jour, le soleil n’étant pas suffisamment noble pour disperser ses rayons sur sa tête. Le roi est un saint, qui ne faillit pas à sa tâche. On retrouve aussi ce genre de restrictions chez le Flamen Dialis, un grand prêtre dédié au dieu Jupiter, dans la Rome antique et sa femme la Flaminica.

Il arrive même que la liberté de déplacement et/ou les limitations d’alimentation soient réduites au minimum. Tous ces interdits tabous ne donnent plus envie de devenir souverain. Dans certaines tribus au Cambodge ou en Sierra Leone, les rois sont soit forcés à la souveraineté ou étrangers. Le roi doit assurer toutes les fonctions. Par la suite, elles ont été cédées à d’autres personnes afin d’alléger sa responsabilité. Pour Freud, il y a ici deux contradictions. La première est un contraste entre la liberté du roi, qui peut faire des choses qui sont interdites aux autres par le sacré et qui est en même temps restreinte, la seconde est sa puissance surhumaine, autant dangereuse que bénéfique. Un autre obstacle que Freud relève est le pouvoir du roi qui le rend invulnérable et le devoir du peuple de le protéger, comme si sa propre force n’était pas capable de le protéger lui-même. Le scepticisme provient donc du fait que l’on surveille le roi afin d’être sûr qu’il utilise sa force à bon escient.

Ensuite, Freud met en rapport cette relation ambivalente entre un roi et ses sujets, avec le comportement des névrosés, qu’il appelle « excès de tendresse » ou « excès de sollicitude anxieuse ». Cet excès apparaît à chaque relation mélangeant bonté et haine. Cette haine, inconsciente, est refoulée par le sentiment d’affection. Ainsi, plus l’excès de tendresse est grand plus son opposé est vif. La dévotion des sujets pour leur souverain démontre donc une méfiance et une malveillance. Toujours dans la comparaison, Freud fait une analyse du « délire de persécution »[5]. Ce que l’auteur veut nous faire comprendre ici, c’est que le malade atteint du « délire de persécution » élève son idole au rang de père tout puissant pour mieux le blâmer s’il lui arrive quelque chose. On retrouve ce « délire de persécution » dans la relation fils-père. Ainsi, l’origine de cette attitude entre le fou et son bourreau provient de la relation fils-père. Les sentiments conscients d’estime et de protection du roi de la part des sujets/névrosés sont opposés aux sentiments inconscients de haine.

Pour finir, « le tabou des morts » explique la façon dont les morts sont vus dans la société primitive et le comportement qu’ils engendrent. Les sauvages considèrent les morts comme tabous, c’est-à-dire comme des adversaires. Il est donc interdit des les toucher. Les tabous sont appliqués au toucher qui mène à l’impur, voir à la mort. Le traitement des personnes affligées par le décès, notamment dans les restrictions qui tournent autour de l’alimentation et de l’isolement, a pour but d’empêcher l’esprit du défunt de rester « physiquement » près d’eux. De plus, l’isolement permet d’éviter au veuf ou veuve de succomber à la séduction.

Freud remarque dans plusieurs tribus que le nom du disparu est aussi tabou, car il fait partie de sa personnalité et pourrait mener à des dangers. Il arrive parfois que tout ce qui entourait le mort ne doive pas être prononcé non plus. Le psychanalyste met cette attitude en parallèle avec celle du névrosé qui, lui aussi, est sensible à la prononciation de certains mots et pseudonymes. Cette interdiction serait due à la crainte que le nom serve à contrôler de manière négative, une part du caractère de la victime. De plus, formuler le nom c’est demander à l’esprit de se manifester et d’entrer en contact ce qui transgresserait l’interdit.

Le « tabou des morts » amène aussi à une ambivalence des sentiments. Une explication, voudrait que le défunt provoque chez l’humain un sentiment inné de répulsion. Or, cette crainte n’a pas de rapport direct avec le tabou. Cette peur s’explique par le fait que l’esprit du mort reste proche de ces connaissances. Les sauvages accomplissent de nombreuses processions pour le repousser. Par contre, le deuil veut que les proches veulent préserver le souvenir de la victime le plus de temps possible. Pour Wundt, la crainte des démons pourrait être à l’origine de ce tabou des morts. Lorsque l’esprit quitte son corps, il se change en esprit mal intentionné qui poursuit le vivant pour lui prendre la vie, ce qui provoque ce sentiment de peur et amène le sauvage à se protéger de la victime en la chassant. Pour Westermarck, les défunts sont plus des ennemis que des amis. R. Kleinpaul explique, dans un des ses ouvrages[6], ce sentiment de peur face à ces esprits qui peuvent emporter avec eux des survivants. C’est pourquoi, il arrive parfois que l’on sépare, par un obstacle naturel comme une rivière, le monde des morts et celui des vivants.

Les primitifs pensent que le défunt est contrarié par cette mort, car selon leurs concepts, elle ne survient que si l’on est tué de manière brutale ou par la magie. Le défunt développe un désir de vengeance et de jalousie vis-à-vis des vivants. Il veut emmener avec lui, d’autres personnes en cherchant à les faire périr à leur tour. L’autre origine de cette crainte pourrait être simplement instinctive. Des recherches sur les « troubles psychonévrotiques »[7] ont trouvés une autre explication à cette vision de l’ « âme démon ».

Au delà de la souffrance du deuil, la victime amène aussi un sentiment de responsabilité. Les névrosés développent ces sentiments que Freud appelle les « reproches compulsionnels », où le proche pense que c’est lui qui a causé, par inadvertance, le décès. Cette culpabilité cache au fond un sentiment inconscient de réjouissance de cette mort qui aurait très bien pu être provoquée par le proche lui-même et c’est par rejet de ce désir que le proche réagit ainsi. On retrouve ici un sentiment ambivalent qui mêle peur, souffrance et désir, que tous les hommes possèdent. D’un côté, se trouve une animosité cachée, et un amour doux de l’autre. Cette satisfaction inconsciente explique la crainte de ces âmes démoniaques et le besoin de protection du danger par des lois taboues. Comme le démontre Freud, le comportement ambivalent des primitifs face au défunt est semblable à celui des névrosés. On comprend donc que le deuil douloureux cache un sentiment inconscient d’agressivité qui est le même que les « reproches compulsionnels » chez les névrosés. Cette cruauté inconsciente est perçue comme une jouissance de la perte et est appliquée différemment chez les primitifs. Pour se défendre, ils déplacent l’objet de l’aversion, le défunt. Dans le vocabulaire psychanalyste, on appelle ce processus, la projection.

Elle permet d’éviter le conflit sentimental. Mais, elle permet aussi au sauvage de se faire une vision du monde, lorsqu’il projette ces perceptions internes à l’extérieur. Pour Freud, la notion de tabou fait une différence entre le sacré et l’impur et s’apparente à l’ambivalence des sentiments. Pour le sauvage, le tabou est une autorité de sa conscience morale. Son infraction amène à un sentiment de responsabilité qui reste inexpliqué. La conscience morale posséderait aussi une ambivalence sentimentale.

Le troisième essai traite de « Animisme, magie et toute-puissance des pensées ». Tylor est le premier à désigner l’animisme comme une théorie sur l’âme ou plutôt les êtres spirituels. Les peuples primitifs voient le monde et la nature différemment de ceux du monde civilisé. Pour eux, les êtres spirituels bons ou mauvais, existent. Tous les êtres vivants et tous les objets possèdent une âme. Si l’on devait faire un rapprochement avec les croyances des peuples civilisés, l’animisme des peuples sauvages pourrait ressembler aux croyances en des « forces naturelles» des peuples civilisés. Aux yeux des primitifs, les hommes possèdent des âmes, autonomes, qui quittent le corps pour aller dans un autre. Au début, les âmes étaient comparables aux humains, puis petit à petit elles ont perdu leur matérialisation pour ne devenir que spirituelles. L’animisme chez les peuples primitifs est sûrement apparu lors des observations et des questionnements à propos du sommeil et de la mort, qui sont assez semblables. La mort est certainement à l’origine de l’animisme, puisque pour eux, l’immortalité est tout à fait naturelle. L’homme a projeté cette croyance sur ce qui l’entoure. On retrouve cette attitude dans toutes les civilisations à n’importe quelle période. L’animisme est avant tout un système basé sur une réflexion morale. Selon certains, le monde est divisé en trois explications de la nature du monde. La première est la croyance en l’âme, puis vient la religion et pour finir la science. L’animisme est le début de la réflexion naturelle. Il est apparenté à ce que S. Reinach (Cultes, mythes et religions, 1909) appelle la « sorcellerie et la magie ». La sorcellerie a pour but de contrôler les âmes. La magie, au contraire, vise à dompter les phénomènes naturels, à secourir du danger et à faire du mal. Ce qui pousse le primitif à user de la magie, ce sont ses désirs et sa volonté. Il est persuadé que grâce au pouvoir de ses désirs, de sa volonté et de la reproduction, la magie peut se faire.

Chez l’enfant, ses désirs sont assouvit de manière fantasmatique et il les ressent. Il ne cherche pas à croire à l’impact de ses désirs sur le monde réel, mais à satisfaire ses besoins sensoriels. Pour le sauvage, grâce à sa forte intention, ses désirs satisfaits de manière fantasmatique auront des influences réelles. Le primitif amplifie le pouvoir de son psychisme et mêle réalité et pensée.

Freud observe que la puissance de pensée se retrouve chez les névrosés. Les névrosés atteints de cette compulsion craignent que leurs volontés inconscientes aient un impact sur les faits de la vie réelle. C’est une espèce de superstition. Cela n’est pas sans évoquer cette proximité avec le primitif qui suppose que sa conscience se répercute dans le monde extérieur. Les comportements obsédants des névrotiques sont d’ordre magique, pour se défendre du danger et aussi de la mort qui nourrit chez l’homme de multiples superstitions. A l’origine, ces réactions sont éloignées des actes sexuels. Elles débutent en tant que procédé magique contre de mauvaises tentations, puis au fil du temps, la maladie se développe et les actes se modifient en une reproduction substituée d’actes sexuels prohibés.

Si l’on suit la toute puissance des pensées dans les trois stades de l’évolution du monde (animisme, religion et science), voici ce qu’il en résulte. C’est à la première phase qu’elle concorde, car l’humain se l’attribue. La phase religieuse, revient aux dieux, même si l’homme garde une certaine domination. Pour la dernière phase, elle disparaît et l’homme se résigne face aux exigences naturelles, mais espère encore en la force de la pensée humaine. Freud poursuit sa critique et aborde le sujet de la sexualité. Elle évolue en plusieurs phases, en commençant par le stade de l’auto-érotisme, puis le narcissisme et pour finir le choix d’objet qui consiste à trouver des objets externes pour satisfaire sa libido. Même dans le troisième stade, l’homme reste narcissique, car les objets qu’il choisit restent en lien avec lui. La libido reste présente dans la toute-puissance des idées, que ce soit chez les sauvages, les névrosés ou les narcissiques. On peut même constituer une similitude entre les trois stades de l’évolution du monde et le développement de la sexualité. Le stade animiste s’appliquerait au narcissisme, le stade religieux au choix de l’objet et le stade scientifique à la sagesse et à l’abandon de l’objet.

Dans la dernière partie de l’essai, Freud développe la notion d’animisme. Cette conception psychologique est considérée comme naturelle et réelle pour l’homme primitif. L’animisme et la magie contraignent la vie réelle aux règles de la pensée. Pourtant, la magie use la toute-puissance des idées dans son intégralité, alors que l’animisme en laisse une part aux âmes, car elles ne sont qu’une projection des émotions de l’individu, présentes dans le monde qui l’entoure. Ainsi, il expulse ses fonctionnements psychiques à l’extérieur. Cette projection le soulage psychologiquement, lorsque ses émotions entrent en contradiction. La création des esprits par l’homme a la même origine que la création des interdits tabous. On remarquera aussi que la vision de l’âme des primitifs est plus ou moins la même que celle d’aujourd’hui, c’est-à-dire une séparation de l’âme et du corps. Pour les primitifs comme pour les civilisés, un objet peut être conçu comme réel ou susceptible d’être réel. Cependant, pour ce qui est de l’âme animiste, elle possède les deux aspects. Conscients, c’est-à-dire le fait que l’âme peut aller dans un autre corps et inconscients, qui englobe le côté personnel.

Le fait que l’animisme soit un système de pensée, permet de faire une approche psychanalytique en abordant le thème du rêve. L’interprétation des rêves a permit de reconnaître qu’ils peuvent être peu clair et manquer de logique, mais que l’on peut mettre en évidence des événements importants et révéler un second sens caché, souvent révélateur. Le travail de « l’élaboration secondaire » vise à supprimer les éléments illogiques pour en comprendre le sens. Les dénouements de ce genre d’analyse peuvent avoir deux finalités. L’une provient du système en lui-même et l’autre est masquée, mais significative. Les interdits du système animiste chez les peuples sauvages, ne sont pas basés que sur des superstitions, mais aussi sur des pensées cachées. Dans chaque règle des sauvages se trouvent une explication logique basée sur la superstition et une motivation cachée, mais révélatrice. Si l’on va au delà de ces pensées, on remarque, et Freud le premier, que le système psychique des peuples primitifs, ainsi que leur niveau de modernisation a été largement sous estimé ! Si la pulsion refoulée était indice de progrès d’une civilisation, alors même chez les peuples primitifs restés au stade animiste, on observe une évolution. Ainsi la vie psychique des primitifs est comparable à celle des enfants.

Le dernier essai « Le retour infantile du totémisme », constitue un approfondissement du concept de totémisme et une conclusion des recherches effectuées par les différents types de sujets.

Freud rappelle que le totémisme est une religion et une structure sociale des peuples primitifs du monde entier. Pour Wundt, le totémisme précède la religion. C’est une sorte de médiateur entre l’humain primaire et le temps des héros et des dieux.

Par la suite, Freud s’aide du travail de Frazer pour préciser le concept de totem, même s’il avertit que certaines de ces interprétations psychanalytiques sont différentes. Le totem consiste en une espèce animale ou un objet qui suscite un profond respect et admet un lien très fort entre le primitif et lui. Il le défend tandis que l’individu le protège par une série d’interdits, dont la désobéissance mène à de graves sanctions pouvant aller jusqu’à la mort.

Frazer sépare le totem est trois parties. Le premier, le « totem tribal » est héréditaire et lie les membres en faisant abstraction du lien de sang, en général du côté de la mère, la filiation paternelle ne venant que plus tard. Puis, vient le totem qui différencie les sexes et pour finir, le totem « individuel » qui concerne une seule personne et est légué aux héritiers.

En tant que structure sociale, le totémisme crée des exigences entre individus d’un même totem et avec les autres clans. En tant que pratique religieuse, il lie l’homme et son totem par le respect. Puis, avec le temps, l’organisation sociale prend le dessus sur l’aspect religieux.

Frazer nous apprend que les peuples sauvages pensent que leur totem est leur ancêtre et donc qu’ils découlent de lui. Cette conviction entraine des interdits stricts à l’égard du totem tel que tuer, manger, parfois toucher ou même regarder le totem. Pour montrer son lien de parenté avec son totem, il arrive qu’un individu le copie physiquement par différent moyen comme se recouvrir de la peau ou tracer le symbole du totem.

Enfin, le totem étant l’ancêtre d’un clan, l’exogamie s’applique aussi au totémisme. Les caractéristiques sont détaillées dans le premier essai.

L’organisation qui tourne autour de l’emblème est significative de la structure et de la division du clan avec des lois morales. La séparation totémique des clans crée des lois qui gèrent la vie sociale de ces peuples primitifs, notamment les relations entre les clans, l’exogamie et les liens matrimoniaux.

Il est difficile de comprendre le totémisme. On suppose qu’il serait à l’origine de toutes les cultures du monde, mais il est encore compliqué de définir sa descendance, ses conditions de développement historiques et psychologiques, ainsi que les origines des interdits et de ses relations avec l’exogamie. A. Lang fait remarquer que même les primitifs eux-mêmes ne se souvenant plus des origines de leurs lois, on ne peut que formuler des hypothèses. Une des deux questions que Freud aborde dans cet essai est l’origine du totémisme : Comment les hommes primitifs en sont-ils venu à associer des plantes, animaux ou objets à leur groupe ethnique ? Pour tenter de répondre à cette question, il développe trois théories : la théorie du nominalisme, la théorie du sociologisme et la théorie du psychologisme et cite plusieurs auteurs présentant leurs hypothèses. La première explique que le totémisme pourrait descendre d’une distinction de noms. En effet, un héritier des Incas du Pérou, Garcilaso de la Vega émit une hypothèse au XVIIème siècle, selon laquelle le système totémique est né du besoin des clans de se différencier par des noms. A.H. Keane le suit sur cette idée et ajoute que cette distinction serait représentative d’armoirie héraldique de chaque tribu. Pour Max-Müller, J. Pikler et H. Spencer, le totémisme serait né de la dénomination et que le totem sert à la fois d’insigne, de nom et de nom de l’ancêtre, comme un témoignage se transmettant de génération en génération. Mais pour Fison, le nom totémique s’apparente à un groupe et non à un seul individu, car le système matrilinéaire ne permet pas une transmission. De son côté, A. Lang propose une autre explication. L’ascendance des noms aurait été oubliée. Pour les sauvages et les enfants, le nom a une signification importante. Le nom d’un individu est une partie spirituelle de lui. Mais s’il porte le nom de son totem, l’individu attribuera un lien du sang commun. Par la suite, toutes les lois totémiques dériveront de ce lien. Il y aurait ainsi, trois conditions de la naissance du totémisme : a) Le nom du totem est donné aux clans afin qu’il se distinguent, b) la croyance en un lien commun à tous les membres du groupe, c) le lien de sang entre le totem et les individus du clan.

La deuxième théorie s’appuie sur une origine sociale du totémisme. Selon S. Reinach, le totémisme est une exagération de l’instinct social. Pour E. Durkheim, le totem symbolise la religion de la société, puisqu’elle représente la collectivité d’où découle l’objet du rite. D’autres auteurs tels que A.C. Haddon suppose que chaque clan vivant de la consommation et du trafic d’une espèce (végétale ou animale), s’associera à elle afin d’être reconnu. Or, les primitifs sont omnivores et il semble impossible, vu leur niveau de développement, de passer d’une consommation exclusive d’une espèce à son abstinence due aux lois sur l’interdit de consommation du totem. Frazer, est du même avis que Spencer et Gillen qui travaillerons ensemble sur l’observation des Aruntas d’Australie centrale qui ont une institution totémique différentes des autres. En effet, les Aruntas n’ont pas de lois exogames, le totem est individuel, ils le consomment et ne font pas de lien entre l’acte sexuel et l’enfantement. Pour les trois chercheurs, cette nation semble avoir l’institution totémique la plus archaïque. Or, Freud affirme que ce n’est que si l’on compare ce système au système du totémisme habituel qu’il semble plus archaïque, alors que ce n’est pas obligatoirement le cas. C’est simplement différent. Dans l’organisation totémique des Aruntas, il y a un ajout magique. Effectivement, chaque clan assure l’abondance d’une denrée qui la représente. Il ne consommera pas ce produit, car il s’identifiera à lui, mais la fournira quand même aux autres clans. Cependant, si la « denrée-totem » n’est pas mangeable, alors le clan doit utiliser la magie pour qu’elle ne nuise pas aux autres. Frazer rappelle qu’à l’origine les clans mangeaient leurs totems. Il suppose que par l’observation d’un animal ne mangeant pas son congénère, le clan refusera de manger un animal de sa propre race. Il est difficile d’expliquer le passage de la consommation du totem à l’interdiction de lui faire du mal, ainsi que le passage du mariage libre, à l’exogamie, puisque la tribu Arunta est une des tribus les plus complexes d’Australie.

Pour la théorie psychologique, plusieurs théories sont émises par Frazer. La première est associée à la foi de « l’âme extérieure »[8]. Le primitif utilise le totem comme un réceptacle sûr de son âme. Cela explique le fait qu’il ne fasse pas de mal à toute l’espèce de son totem par peur de nuire à son âme et celles de son clan. Frazer abandonnera cette théorie par la suite. La seconde théorie repose sur l’explication sociologique montrée quelques lignes plus haut et qui sera, elle aussi, abandonnée. La théorie de « conception » s’appuie sur l’ethnie des Aruntas. Chez elle, lorsqu’une femme tombe enceinte un esprit entre dans son ventre afin de se réincarner. L’enfant sera du totem d’ou provenait l’esprit. C’est de là, que la croyance de la mère explique une grande partie du totémisme et de la légitimation du totem. La mère ne se rend pas compte du rôle du père. Le totémisme pourrait être l’œuvre de la croyance féminine. Mais là aussi, Frazer bute face au choix de l’ethnie, car chercher l’origine du totémisme dans un peuple qui semble assez loin de l’origine du totémisme semble ne pas être le bon exemple à prendre. Pour G.A. Wilken, le totémisme est le résultat de la foi en la migration des esprits des morts dans les animaux. Le problème est que c’est le totémisme qui expliquerait cette croyance et non l’inverse. Pour F. Boas et Hill-Tout, le totem est l’esprit de l’ancêtre du clan. Or nous avons vu que l’attribution individuelle du totem n’est pas un bon exemple. De plus, cette théorie ne s’applique pas à toutes les tribus, notamment celles d’Australie.

La dernière hypothèse est celle de Wundt. Le totem animal serait le plus vieux et commun à tous. C’est aussi celui qui fait office de réceptacle d’âmes, car ces capacités (voler, nager) séduisent. Pour lui, « L’animal totem est issu des transformations animales de l’âme-souffle. »[9]. Le totémisme aurait donc un lien avec l’animisme.

Freud continue sa réflexion sur l’origine de l’exogamie et le lien avec le totémisme. Il y est difficile de savoir si l’exogamie fait partie du totémisme, ou si les deux systèmes sont hétérogènes. La plupart des auteurs pensent que la deuxième hypothèse est plus vraisemblable. M. Lennan justifie l’exogamie par un exemple d’enlèvement. A force d’enlever une femme venant d’un autre clan, le mariage interne est par la suite interdit. Mais cette hypothèse n’explique pas l’interdiction en elle-même ni le tabou de l’inceste.

Au contraire, d’autres théoriciens (Frazer, Morgan, Howitt, Spencer) placent l’exogamie comme un système qui vise à éviter l’inceste de manière voulue. On remarque aussi que les interdictions incestueuses touchent en premier les relations entre frères et sœurs ou fils et mère. Mais il ne semble pas que l’interdit de l’inceste explique tout le système exogamique. De toute manière, la peur naturelle de l’inceste ne vient pas que de cela puisqu’il n’est pas aussi rare que ça, que se soit chez les peuples primitifs ou civilisés. Pour les théories de Westermarck et Havelock Ellis, la répulsion instinctive de l’inceste entre parents de même sang est l’expression psychique du fait que les unions consanguines sont dangereuses pour la race. De plus, la pulsion de désir entre deux proches vivant ensemble depuis l’enfance est substituée par un sentiment d’affection. Or, pour Frazer la peur de l’inceste est loin d’être naturelle et c’est pour cela qu’il existe une loi l’interdisant, car les lois servent justement à interdire des choses que l’homme serait incité à faire en suivant ses pulsions. Il se pourrait même que les sauvages aient eux-mêmes imposé cet interdit, en connaissance de cause. Néanmoins, il est délicat d’attribuer aux primitifs le souci de la consanguinité. La crainte de l’inceste doit avoir une autre explication. Or, il faut admettre que l’on ne connaît pas l’origine de l’inceste qui est un sujet difficile à résoudre, même encore aujourd’hui. La dernière hypothèse est de Darwin. Les singes vivent en petits groupes. Le mâle le plus vieux, expulse les autres, ce qui évite indirectement l’inceste dans le groupe. Atkinson ajoute que cela impose l’exogamie. Les relations sexuelles dans le même groupe sont donc inexistantes. Puis, avec l’introduction du totem, la loi s’est modifiée en poussant l’interdiction à tous les membres du même totem. Soit l’exogamie existait avant le totémisme, soit elle en est le résultat.

Par la suite, Freud remarque que le comportement des enfants avec les animaux est semblable à celui des primitifs, puisque l’enfant estime que l’animal est son égal, contrairement à l’adulte civilisé. Une attitude particulière de la crainte d’un animal par l’enfant intéresse Freud. Ce phénomène psycho-névrotique montre que l’enfant déplace la peur de son père sur un animal. C’est le cas de Hans, un enfant de cinq ans, qui a peur que des chevaux le mordent, car il voulait leur mort. Or, la psychanalyse a permit de déterminer la source de cette attitude. En effet, le cheval symbolise son père qui combat les bienfaits de sa mère. On retrouve ici le sentiment ambivalent de la haine repoussée par le sentiment d’affection pour le père. Ici, les caractéristiques du totémisme sont négatives. En revanche, chez Arpad, un patient de Ferenczi, la caractéristique du totémisme est positive, puisque lorsqu’il se fait mordre par un coq à son organe génital, il en fait son animal totem et éprouve pour lui un sentiment qui mêle amour et haine. Les cas de la psychanalyse démontrer le lien entre le père et l’animal-totem. On en conclut que les deux ordres principaux du totémisme, interdit de tuer le père-totem et interdit d’épouser la mère, sont similaires aux fautes d’Œdipe. Le système totémique dériverait du complexe d’Œdipe.

Dans la suite de cet essai, Freud énonce deux points capitaux, le sacrifice totémique et le péché originel. Dans The Religion of the Semites, Robertson Smith démontre que le sacrifice se retrouve dans le système totémique. L’animal sacré ne peut être tué que dans le cadre de fêtes obligatoires et jamais à titre personnel, puisque c’est la participation de tout le monde qui lève l’interdit de tuer le totem. Ce repas collectif réunit tout le groupe ainsi que le dieu, afin que l’animal puisse délivrer sa force vitale et sacrée en la transmettant à chaque participant. Cette consommation permet de renforcer les liens de communauté et de solidarité entre les membres du clan et avec leur dieu. Concrètement, le sacrifié représentait l’ancien animal totem. L’animal tué est avant tout pleuré, car c’est membre du groupe et cela permet de repousser la responsabilité. Puis, il s’en suit une grande fête joyeuse. La psychanalyse explique cette opposition. En réalité, l’animal totem est une substitution du père. Ainsi, l’ambivalence des sentiments, qui se rattache au père, permet de comprendre l’opposition du déroulement du sacrifice. D’un côté le sacrifice de « l’animal-père », à la base interdit, et de l’autre la fête du repas. Freud explique ce passage de l’un à l’autre par le mythe du meurtre du père de la tribu. Les frères expulsés par le père décident un jour de s’unir contre lui pour le tuer et récupérer les femmes du clan. Ils consomment sa chair lors du repas totémique comme pour posséder sa force. De ce fait, le sacrifice totémique ne serait qu’une reproduction de cet acte meurtrier. Le père est représenté à la fois dans le sacrifice sauvage et à la fois dans l’animal sacrifié. Par la suite, la haine passée, les frères regrettent leurs actes et par culpabilité, décideront de respecter ce que le père avait mis en place de son vivant et réinstaureront les deux tabous primordiaux du totémisme qui sont également ceux du complexe d’Œdipe. La participation de tous au sacrifice est équivalente à leur participation au meurtre du père. Le but est le même : en déculpabiliser plus d’un, par la solidarité. Freud remarque que le premier tabou (interdit de tuer l’animal totem, représentant le père) repose sur un sentiment affectif, tandis que le second (interdit de l’inceste) est pratique, puisqu’ il évite la division des frères.

Mais, par ce meurtre, les frères s’engagent inconsciemment dans une vénération du père et l’aboutissement d’un système patriarcal. Ce sentiment de culpabilité et rébellion des frères ne disparaîtra jamais. Les frères feront tout pour apaiser la colère du père, en lui obéissant. Ainsi, « Le mort devient plus fort que ne l’avait été le vivant »[10] et sera élevé au rang de père suprême. Afin de ne pas reproduire le meurtre paternel, le meurtre fraternel sera aussi prohibé. Avec le développement des sociétés, l’égalité des clans a été aboli, au profit d’une réintégration de l’ancien père idéalisé, sous la forme d’une divinité paternelle instaurant une société patriarcale. Or, ce souvenir restera encré jusque dans l’aspect de toutes les autres religions qui essayeront de résoudre ce problème de culpabilité des frères. En effet, le sentiment complexe du père mêlant amour et meurtre continue dans le totémisme et plus tard dans la religion chrétienne. Freud fait un rapprochement de l’image du père à celle du Dieu. La psychanalyse insiste sur le fait que les croyants appellent leur dieu, père, découlerait de l’appellation du totem comme ancêtre. « Le dieu de chaque homme est à l’image du père »[11]. Il y a donc une relation entre le père, l’animal totémique sacré, le sacrifice et le dieu. Ensuite, l’évolution de la société amène l’animal sacré ainsi que le sacrifice à s’éloigner de leurs significations originelles et à devenir une simple offrande au père suprême. Le père triomphe ici totalement, car le sens que le sacrifice a pris par la suite n’est plus qu’une offrande d’excuse. Les fils sont soumis à l’autorité suprême du père, même si les hostilités n’ont pas cessé. C’est seulement avec le christianisme qu’il y a une rupture. En effet, la seule manière de réparer le châtiment est l’immolation du fils que l’on trouve dans le mythe chrétien. Par l’acte de l’immolation, le Christ libère les frères de leur péché. La religion se voue désormais au fils. Pour souligner cette substitution, le repas totémique refait surface par le biais de la communion dans laquelle on s’identifie en mangeant la chair et le sang du fils et plus du père. Mais le cycle n’est pas pour autant achevé, puisque la communion est en quelque sorte une nouvelle destruction du père.

Or, cette transmission n’a pu se faire que par la tradition et cette hypothèse admet l’existence d’une âme collective qui endosse la responsabilité qui a perdurée de générations en générations. Le fait que cela a pu être transmis est certainement aussi dû au processus psychique inconscient des individus qui reconnaît chez les autres leurs réactions affectives. C’est grâce à la vie psychique de l’homme que le message a pu continuer. On retrouve ce sentiment de culpabilité chez les névrosés qui réagissent plus fortement à ces pensées qu’à des réalités attestées. Peut-être la simple surestimation des pensées des primitifs a-t-elle provoqué une fausse réalité. Pourtant, Freud atteste historiquement du passage de la tribu paternelle à la tribu des frères. De plus, les sentiments malveillants contre le père sont légitimés tant qu’il imposera son autorité.

Freud termine par cette observation. Le névrosé obéit surtout à ses pensées basées sur des réalités historiques, contrairement au primitif qui agit directement.

Pour conclure, on remarquera dans cet ouvrage que Freud utilise la psychanalyse dans plusieurs domaines divers et variés qui ne lui sont pas habituels. Grâce à la psychanalyse, il démontre le sens caché du totem et justifie son lien avec elle. Il tente également de prouver que le complexe d’Oedipe a bel et bien existé et que le mythe du meurtre du père est un événement historique fondamental dans la compréhension du développement de la société. Ainsi, Freud cherche à prouver que ses recherches psychanalytiques possèdent des origines historiques et anthropologiques.

Titre: [1] Sigmund Freud, Totem et Tabou. Quelques concordances entre la vie psychiques des sauvages et celle des névrosés, trad. M. Weber, Paris, Gallimard, 1993

[1] p.102, S. Freud, Totem et Tabou

[2] p.102, S. Freud, Totem et Tabou

[3] p.111 S. Freud, Totem et Tabou

[4] P.115, S. Freud, Totem et Tabou

[5] p.149 S. Freud, Totem et Tabou

[6] R. Kleinpaul, Die Lebendigen und die Toten in Volksglauben Religion und Sage, 1898

[7] p.163, S. Freud, Totem et Tabou

[8] p.251 S. Freud, Totem et Tabou

[9]p.255 S. Freud, Totem et Tabou

[10] p.292 S. Freud, Totem et Tabou

[11] p.297 S. Freud, Totem et Tabou

Compte rendu: Sigmund Freud, Totem et Tabou

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