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Les stéréotypes de genre dans les dessins animés de Walt Disney

31 Août 2015 , Rédigé par Célimène Bonjour Publié dans #Etudes genres

Croquis de la Belle au Bois dormant. http://fancysomedisneymagic.tumblr.com/post/1235459849/original-sketch-for-princess-aurora

Croquis de la Belle au Bois dormant. http://fancysomedisneymagic.tumblr.com/post/1235459849/original-sketch-for-princess-aurora

I. Les « Walt Disney »: Un succès et une influence planétaires

Dès le plus jeune âge, les enfants s’identifient aux héros, héroïnes et personnages d’histoires, de contes et de dessins animés (êtres humains ou animaux) qu’ils rencontrent dans les livres, à la télévision et au cinéma.

Nés dans l’esprit de Monsieur Walt Disney au début du XXème siècle, les films d’animation du même nom rencontrent rapidement un vif succès cinématographique dès les années 1930, puis télévisuel. Le personnage qui deviendra l’icône de la culture américaine et des studios Walt Disney: Mickey Mouse.

Quelques années plus tard, le premier long-métrage intitulé Blanche-Neige et les sept nains est diffusé en anglais au cinéma. Puis, les réalisations cinématographiques se succèdent et ce studio atteint la renommée mondiale qu’on lui connaît aujourd’hui. La production s’enrichit et apparaît également à la télévision dans les foyers, puis en cassette VHS et enfin en DVD.

Qu’elle soit appréciée ou dépréciée, l’image de Walt Disney et sa diffusion - associée autant aux productions cinématographiques qu’aux activités telles que ses parcs à thème ou ses produits dérivés - s’inscrivent indubitablement dans ce que l’on appelle la culture de masse, la culture médiatique ainsi que la culture populaire ou « pop-culture ».

Effectivement, le nom participe tout d’abord à la diffusion de la culture américaine et nourrit cette représentation. Ainsi, les pays et les cultures externes sont influencés (américanisés) par cet American way of life qui se reflète dans les films. Puis, dans la continuité de cette influence, on observe une volonté de s’imposer sur le marché mondial. Cette véritable industrie produit donc en grande quantité afin d’atteindre le plus large public possible et d’en profiter un maximum.

Enfin, nous pouvons affirmer que les films et tous les produits dérivés de la marque Disney s’inscrivent dans la culture populaire. En effet, la définition donnée par Edward Jay Whetmore mentionne qu’un élément - comme c’est le cas ici - appartenant à la pop-culture est accessible à toutes les classes de la population, et s’oppose, par définition, à une activité réservée à une élite sociale et méconnue du reste de la société. Ainsi, le nom de Walt Disney est reconnu de manière internationale tout en restant associé à la culture populaire américaine et demeure une référence incontestable pour des millions d’enfants (et d’adultes) à travers le monde. Les valeurs et les messages de ces films incarnent non seulement la pensée de Walt Disney, mais aussi de la communauté américaine toute entière. Au-delà des frontières culturelles, sociales, religieuses, linguistiques ou encore idéologiques, ces valeurs servent de dénominateur commun à l’échelle mondiale. C’est ici le monde entier qui s’unit en partageant des mêmes références.

Or, les « Walt Disney » n’ont pas intéressés que les petits et les grands de manière purement ludique. Plusieurs sociologues et personnalités du monde de la psychologie se sont intéressés et se sont penchés sur les messages et les représentations véhiculées par tout ce qui entoure la production Disney. Par conséquent, plusieurs revues, manuels, études, analyses et critiques divers ont vu le jour. Effectivement, plusieurs personnes constatent que les Walt Disney ont une forte tendance à généraliser les statuts respectifs des hommes et des femmes, leurs comportements et leur physique de manière positive ou négative, ou encore certaines valeurs familiales, éducatives voire même religieuses. Cette généralité, appelée aussi stéréotype, se base sur un modèle ou un caractère singulier admis par la majorité pour être ensuite accentué afin de faciliter l’identification. « Aux Etats-Unis, l'analyse du contenu des programmes a montré que la télévision présente généralement des visions très stéréotypées des rôles masculins et surtout féminin […] ». Or, les stéréotypes présentent des dangers et ne sont souvent pas représentatifs de la réalité, bien plus diverse. Ils poussent le public à restreindre sa vision d’un exemple unique à un ensemble. Ici, nous nous intéresserons plus spécifiquement aux messages et aux représentations de genre et de sexe que ces dessins animés promeuvent et délivrent.

Par conséquent, que disent les dessins animés créés par Walt Disney au sujet des femmes et des hommes ? Comment la féminité et la masculinité sont-elles (re)présentées aussi bien au niveau physique que comportemental ? Peut-on parler de stéréotypes ou même de sexisme ? Y’a-t-il des personnes qui ne rentrent pas dans les catégories préconçues par cette maison de production ? Existe-t-il des personnages féministes ou du moins anti-sexistes ? Si oui, s’opposent-ils aux stéréotypes ?

Ce travail, dans une perspective de genre, s’intéresse donc à extraire et à étudier divers avis émis par des professionnels ou des amateurs au sujet de quelques dessins animés de la culture populaire américaine, connus pas une grande majorité de la population mondiale. Premièrement, nous mettrons en avant, de façon chronologique, les stéréotypes à la fois comportementaux et physiques des personnages féminins dans ces longs-métrages et plus particulièrement des dessins animés classiques dits « Walt Disney » tels que Mulan, Cendrillon, Aladdin…etc. Bien que les héros soient également victimes des stéréotypes, le sujet principal de ce travail porte sur les stéréotypes des femmes dans les dessins animés. Par conséquent, nous nous attarderons principalement sur la construction des représentations associées à la féminité. Deuxièmement, nous tenterons de déterminer si les dessins animés de Walt Disney sont seulement stéréotypés ou si nous pouvons également parler de discrimination tel que le sexisme, machisme et/ou racisme. Nous nous interrogerons également sur la réception et les conséquences de ces longs-métrages sur son public. Pour terminer, nous nous pencherons sur des personnages qui pourraient se révéler être des contre-exemples des catégories développées dans les deux parties précédentes du travail. Nous exposerons des arguments pouvant démontrer qu’il existe bel et bien des personnages et des comportements attribuables au féminisme, opposé au sexisme ou qui vont à l’encontre des clichés.

II. Les stéréotypes

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Définis comme une croyance et une image générales qu’un (ou plusieurs) individu se fait au sujet de caractéristiques d’un autre groupe (classes sociales, cultures, origines…etc), les stéréotypes peuvent être négatifs ou positifs. Pour exemple typique: « (toutes) les blondes sont bêtes » ou « (tous) les Thaïlandais sont gentils ». Par stéréotypes, nous entendons ici tout ce qui concerne la représentation du sexe, mais aussi du genre. Cela inclut à la fois les représentations symboliques, comportementales ou encore narratives, que l’on retrouve partout. Bien que dans cette étude nous nous pencherons plus en détail sur les stéréotypes des femmes et des hommes dans les dessins animés de Walt Disney, notons que ceux-ci ne se restreignent pas qu’au genre et au sexe, mais peuvent s'appliquer à une bien plus large palette (enfants, animaux, cultures ou plus précisément les asiatiques, les gros, les blonds, les roux par exemple).

Les catégorisations peuvent s’avérer utiles pour simplifier des conceptions. Or, le souci advient lorsque ces dernières ne laissent plus de place aux changements et aux diversités possibles. Elles deviennent excessives ou réductrices, irréelles et inexactes. Par conséquent, les distinctions sont accentuées entre les individus qui appartiennent à des groupes différents, tandis que les disparités d’un même groupe sont minimisées. Dès lors, ces représentations du genre posent des problèmes d’identifications, de déformations de la réalité et entraînent de nombreux troubles (complexes, perte de confiance en soi, moqueries ou exclusions). Ces catégorisations existent dans toutes les cultures. Elles changent, apparaissent, disparaissent et évoluent au fil des années selon le lieu, les influences externes et internes. Celles-ci reflètent donc les idéologies des sociétés en général. Nous y reviendrons plus tard.

Les caricatures restent très fortement présentes dans la plupart des médias : journaux, magazines, livres, bandes-dessinées, affiches publicitaires, films, publicités et dessins animés. Même s’il est difficile de dire à quel point les médias - et plus précisément les dessins animés dans ce cas - influencent la vision et le comportement du public vis-à-vis de lui-même et du reste du monde, « [o]n a pu montrer à plusieurs reprises et de manière convaincante que la télévision a une influence sur la conception des enfants vis-à-vis de la réalité sociale ». Selon certains, comme Julie Z., le taux d’influence reste discutable. Elle laisse supposer dans son bref article que certains dénonciateurs ont tendance à exagérer : « Sure, I think Disney created some pretty sexist characters here. But they weren’t exactly dumb bimbos who acted without any purpose throughout the entirety of the movies. ». D’autres pensent tout de même que le public, notamment les enfants, reste vulnérable: « […] des études ont mis en évidence que, déjà l'âge de trois ans, les enfants qui regardent assidûment la télévision ont des vues plus stéréotypées des deux sexes que les enfants qui la regardent moins». Dans tous les cas, les médias, comme les dessins animés ont des fonctions pédagogiques prépondérantes. Leur omniprésence dans la plupart de nos sociétés contemporaines en fait un élément d’apprentissage et un processus d’assimilation d’éléments sexués considérés comme socialement acceptables. Ils participent très probablement à la construction de l'identité de l'enfant, dans sa relation aux autres, avec ses proches et dans sa relation au public.

  1. La construction des représentations associées à la féminité

Pourtant exposées à chaque fois comme uniques, les princesses Disney partagent bien plus de traits communs (physiques et psychologiques) que de différences, correspondant aux idéaux des deux derniers siècles. Les caricatures sont diverses: manque d’ambition, naïveté, gentillesse, passivité, solitude, âme pure, maladresse, soumission, faiblesse physique, voire même faiblesse d’esprit, dépendance financière, sentimentale, sociale, mais aussi voix aiguë, douceur, joie, sensibilité, attention, dévouement, attachement, docilité, maternité, compassion et amabilité démontrent que les personnages féminins manquent de diversités.

Héritiers des contes populaires, la plupart dessins animés reflètent les idéologies d’une société à un moment donné. Ainsi, le statut des femmes dans les Walt Disney correspond le plus souvent à celui des femmes des sociétés occidentales et américaines. De plus, bien que certaines héroïnes Disney appartiennent à d’autres cultures (Mulan, Jasmine, Pocahontas), beaucoup les trouvent fortement occidentalisées: « Cette passivité des personnages féminins dévoile le statut des femmes au sein de la société, elle en dit long sur les relations entre les hommes et les femmes, les dominants et dominées […] ». En plus, : « L’idée de la femme désormais entourée de multiples gadgets ménagers, épanouie dans son rôle de ménagère persiste dans les années cinquante. Disney suit donc cette continuité. D’ailleurs aucune critique ne relèvera ce statut de femme dépendante et inactive dans ses films. ».

De Blanche-Neige à Elsa, en passant par Pocahontas, toutes ces femmes partagent comme représentation stéréotypée leurs apanages physiques. Véritable expression du désir, la beauté devient leur caractéristique principale. Soumises aux normes esthétiques américano-occidentales des différentes époques, elles jouissent toutes de traits fins et jolis qui évoquent les modèles de publicités. Cette beauté répond d’ailleurs aux critères occidentaux et non pas asiatiques, sud-américains ou autre. Dans Blanche-Neige, premier long métrage sorti en 1937, celle-ci est maquillée à l’image des stars d’Hollywood de son époque : rouge à lèvre, cils noirs foncés et recourbés, teint pâle synonyme de séduction et style enfantin qui plaît à cette période. Elle doit représenter toutes les caractéristiques physiologiques et physionomiques de la femme idéale de son époque.

Ne laissant aucune place à l’action, les premières princesses Disney (comme Blanche-Neige et Cendrillon) sont des femmes au foyer qui font le ménage, la cuisine et s’occupent des autres. Miroir de la société industrielle des années trente, cette image ne choque pourtant personne à cette époque. Incapable de sortir seule de la situation difficile dans laquelle elle évolue, la princesse Disney, dans l’attente passive de son sauveur, n’a comme seul atout que ses qualités physiques. Derrière une femme en difficulté, se cache une jeune princesse vierge, éclatante de beauté qui sera révélée grâce à l’arrivée du prince, seul capable d’exposer sa véritable nature. Son seul souhait : le mariage amoureux. Il est montré comme une étape indispensable, synonyme de réussite sociale et affective ultime : « Il est intéressant à ce titre de noter que les princesses ne se marient pas mais qu'elles sont épousées. Cendrillon est ainsi l'objet d'un mariage, alors que son prince en est le sujet ». En qualités féminines, la passivité, la beauté et la serviabilité sont valorisées dans la société occidentale de l’avant-guerre et donc dans les films. Elles provoquent la jalousie et sont la raison et l’enjeu du récit, des épreuves et de la quête du prince.

Puis, petit à petit, au fil des années et notamment grâce à la naissance des courants féministes qui influencent certainement la production cinématographique (entre autre), la société des années 80 - 90 change de mentalité vis-à-vis du rôle des femmes. En conséquence, les femmes des films Disney voient leurs activités, leurs comportements et leurs physiques se diversifier. Même s’il reste des progrès à faire, le comportement, la physionomie et la pression masculine sur les héroïnes Disney évoluent sensiblement. En effet, ces dernières apparaissent plus curieuses, espiègles, fières, sûres d’elles, libres et actives. Courageuses et intelligentes elles rejettent le modèle patriarcal imposé et détiennent le pouvoir. On peut voir émerger doucement un modèle de femmes plus affirmées. Contrairement aux princesses traditionnelles plus anciennes, celles-ci ne sont plus sous l’autorité du père ou du mari. Par ailleurs, on peut même constater que ce sont désormais ces héroïnes qui les révèlent et non l’inverse: ils réfléchissent, aiment, deviennent plus matures et se dotent des qualités de leur bien-aimées, vues comme des modèles à suivre, « […] symbole d’un idéal féminin, elle possède d’innombrables atouts de manière innée, juste par le simple fait qu’elle est une femme; et est donc en cela maîtresse du monde ». En allant à l’opposé des stéréotypes, les personnages féminins comme Mulan, Belle, Fiona (Shrek, 2001) ou encore Jane ne sont plus réduites à des activités ménagères, à leur beauté physique, leur passivité, leur crainte et leur dépendance: Mulan, courageuse, part à la guerre et se bat tout aussi bien que les soldats, Jane entreprend une expédition scientifique sans crainte et se montre toute aussi savante que ses coéquipiers. Même chose pour le personnage de Mérida, dans le film Rebelle - dont le titre est déjà explicite - qui paraît sensiblement se détacher du stéréotype féminin que nous venons de dépeindre: attitude de garçon manqué, cheveux indisciplinés et premier personnage principal féminin de Pixar. « Elle se rebelle contre le destin tout tracé pour elle, refuse de se marier et de devenir une bonne petite femme d’intérieur alors qu’elle aime les longues balades en forêt et le tir à l’arc ». À savoir maintenant s’il ne s’agit pas d’un simple contre-exemple créé par Disney afin d’atténuer les nombreuses critiques. À propos de la texture des cheveux, il ne semble pas puisque technologiquement parlant, cela n’était pas possible auparavant: « […] c’était trop difficile de les dessiner à la main, et ça aurait coûté beaucoup d’argent d’inclure toutes les boucles», explique Brenda Chapman, qui a créé le personnage de Merida, co-écrit et co-réalisé Rebelle[…] Pour Merida, les équipes de Pixar ont passé près de trois ans à développer les logiciels. […] Il a fallu six mois pour ajouter progressivement chaque boucle au modèle de crâne de Merida, jusqu'à obtenir un total d’environ 111.700 cheveux ».

Malgré de larges avis en défaveur de Disney, il existe également des avis partagés quant à la (re)présentation des personnages de ces films. Sans totalement les nier, certains considèrent que ces attitudes et comportements ne sont pas à mépriser et que certains personnages de Walt Disney ne véhiculent pas un message physique et moral totalement dégradant. Perçus comme des avantages, auxquels le public peut s’identifier, certaines démarches sont des véritables qualités. Par exemple, l’attirance notable de Belle (La Belle et la Bête) pour la littérature n’est en rien dégradant: « I’d say an appetite for literature is a pretty good asset to have». Ou encore, bien qu’elle n’ait pas le choix du mariage, le fait que Jasmine puisse choisir son époux peut être vu comme un pas vers l’indépendance. Selon Jude Ninon, les femmes des contes et dessins animés sont appréciées pour leur vertu: sans jamais baisser les bras et malgré les injustices, elles continuent à voir le côté positif des choses. Au final, les qualités et morales véhiculées par le studio Disney sont bonnes à prendre.

Néanmoins, rappelons que certains stéréotypes persistent dans le temps. D’abord, la domination masculine, ou du moins sa présence, perdure. De plus, Disney termine sans cesse ses récits par la même morale: les relations amoureuses, la maternité et le mariage restent des destins incontournables dans l’épanouissement des femmes. Qu’il s’agisse de Belle, Mulan, Jasmine, toutes - ou presque - n’échapperont pas à ce destin et toutes épouseront un beau prince. Ensuite, les stéréotypes physiques restent sensiblement les mêmes. Il suffit d’observer la silhouette des héroïnes pour constater qu’elles sont toutes très fines, portent principalement des robes, ont les cheveux plutôt longs et raides, le même visage ainsi que la même taille. Comme le dit Anne-Michelle Escher: « Their frames could be mixed and matched by switching hair color and clothing. ». Nous observerons, pour terminer, la scène étonnamment similaire de Blanche-Neige (1937) et Raiponce, septante-trois ans plus tard, dans un contexte social et idéologique pourtant différent.

Notons aussi que l’univers manichéen de Disney dessine et distingue aussi les caractéristiques physiques et comportementales des personnages en fonction, non seulement de leur sexe, mais également de leur nature positive ou négative. En effet, les héroïnes de taille fine sont dépendantes des hommes au niveau physique et émotionnel et s’opposent aux femmes fortes qui jouent le rôles des méchantes. Les héros virils et puissants s’opposent eux, aux ennemis masculins faibles et soumis: « […] la nature diabolique de ce[s] personnage[s] s’exprime de manière totalement différente suivant si l’on a affaire à une méchante ou à un méchant. […] ces personnages constituent donc des écarts par rapport à la norme sexiste qui veut que les hommes soient puissants et virils, et les femmes belles, jeunes, dépendantes et soumises à un homme. » Effectivement, les protagonistes s’opposent à la fois physiquement et psychologiquement selon leur rôle dans les récits, ces oppositions étant différentes selon qu’il s’agisse d’un héros et d’un malfaisant ou d’une héroïne et d’une méchante.

Premièrement du côté féminin, Disney oppose à la beauté des héroïnes, l’idée que les méchantes sont automatiquement vieilles et laides. En revanche, les protagonistes masculins ont le droit d’être vieux tout en restant séduisants, comme le père d’Ariel dans la petite Sirène. Deuxièmement, les femmes dominantes et indépendantes occupent souvent le rôle de méchantes : les reines dans Blanche-Neige et Alice aux pays des merveilles, la belle-mère de Cendrillon et ses filles, Maléfique (La belle au bois dormant) ou Ursula (La petite sirène). Ces comportements ont pour conséquence des changements qui tendent à se rapprocher d’un physique et d’un comportement habituellement réservés aux hommes c’est-à-dire puissants, agressifs, actifs, musclés, forts, grands comme Fiona (Shrek) par exemple. Ainsi, afin de distinguer ces femmes cruelles des princesses délicates, Disney pousse leur caractéristiques physiques à deux extrêmes : obèses pour certaines (Ursula, La reine de coeur) ou squelettiques pour d’autres (Cruella, Médusa, Maléfique). Dans tous les cas, celles-ci sont repoussantes. Véritables menaces pour l’autorité masculine, elles jouent le rôle des hommes d’où leur virilité exprimée dans leur corpulence physique et leurs attitudes : elles conduisent avec violence (comme Cruella dans Les 101 dalmatiens), elles fument (Cruella) ou tirent au fusil (Médusa). Le message caché est donc le suivant: toute forme d’indépendance et de dominance est réservée au monde masculin. Ainsi, une femme mettant en cause le commandement patriarcal ne peut être que cruelle, laide et célibataire. La fatalité des femmes est donc d’appartenir à toute forme d’autorité masculine (père, mari, oncle, ami). Et une femme convenable est une femme obéissant à un homme, dépendante de lui à tous les niveaux. À l’inverse, une femme autonome et décidée est immanquablement cruelle et affreuse. L’émancipation des femmes a encore du chemin à faire pour déconstruire l’idée que l’autonomie et le droit des femmes ne sont pas quelque chose de mal.

B. La construction des représentations associées à la masculinité

Comme mentionné plus haut, les personnages de sexe masculin sont représentés dans des rôles plus variés et valorisés. Or, ces derniers sont aussi enfermés dans des attitudes et des traits physiques dégradants, caricaturaux et faussés.

Les premiers princes Disney des années 30, dans Blanche-Neige ou Cendrillon ont un rôle très épisodique. Ils n’apparaissent qu’à la fin du récit. Privés de patronyme, ils sont réduits à leurs présence physique. Leur maturité paraît comme un acquis auquel les femmes ne peuvent aspirer qu’à la fin d’un long apprentissage. Ces souverains sont des libérateurs ôtant leur bien-aimée à leur vie antérieure latente évoquée par l’endormissement ou l’emprisonnement. Puis, avec les changements de conception du genre dans la seconde moitié du XXème siècle, les personnages masculins de Walt Disney connaissent aussi des modifications : les jeunes hommes se voient accordés des noms et prénoms, font de plus longues apparitions et s’individualisent. Dès Aladdin (1992), les protagonistes ne sont plus forcément de sang royal et présentent un caractère bien moins sûr que leurs précurseurs, laissant plus de place aux héroïnes. Contrairement à leur prédécesseurs, tous musclés, courageux, virils, grands, matures, forts et riches, les hommes voient aussi leurs aspects physiques se contraster. On notera la timidité et la maladresse de Flynn dans le film Raiponce: « Lors de sa première rencontre avec Raiponce, il perd d'abord ses moyens. Autant de réactions qui le rapprochent plus de l'antihéros que du prince traditionnel de contes de fées. Cependant, sa posture fière, sa façon caricaturale de s'asseoir jambes écartées et son courage à toute épreuve tendent à le rapprocher des princes de la période Blanche- Neige. ». Notons au reste que certaines attitudes masculines acceptées comme normes dans les années 1930-50 finissent par être critiquées dans les productions des années 1990-2010 : « La posture conquérante qu'adoptaient sans vergogne les princes de la période Blanche-Neige vis à vis des leurs princesses se retrouve par exemple vivement critiquée dans Aladdin. […] Dans Mulan, le film livre une critique simultanée du patriarcat, de la virilité et de l'androcentrisme. Mieux encore, l'héroïne en faisant « l'apprentissage » de la masculinité lors de son service militaire, dé-naturalise le genre. La démarche stéréotypée et ridicule qu'adopte la guerrière en suivant ces conseils agit comme un révélateur de l'arbitraire des codes masculins. Les efforts répétés de Mulan pour se faire passer pour un homme conduisent d'ailleurs à une multiplicité de situations extravagantes tirant leur comique de cette même logique de déconstruction ». Malgré tout, d’autres représentations masculines demeurent constantes tout au long des époques, comme la différence d’âges entre les figures masculines, plus âgées que les princesses souvent bien jeunes (Blanche-Neige n’a que 14 ans). À l’opposé des princesses, ces hommes sont principalement dans l’action: synonyme de réussite, ils combattent, gagnent, partent à l’aventure, sont libres et deviennent les véritables héros. Par ailleurs, même si au fil des époques, les personnages masculins se distinguent physiquement plus facilement que les femmes, ils restent soumis aux normes esthétiques.

Dans le même schéma que les méchantes, les méchants comme Jafar (Aladdin), Scar (Le roi lion), Dr. Faciliter (La princesse et la grenouille), sont aussi opposés en tous points aux héros. La virilité étant associée à un physique musclé et un comportement affirmé, les méchants sont presque systématiquement, eux aussi, dévalorisés: « Ces derniers tendent souvent à être soit squelettiques, […] soit obèses. Dans tous les cas, ils ne possèdent ni les proportions parfaites des héros, ni leur agilité et/ou leur puissance dans l’action. ». En réalité, cette dévalorisation et « dé-virilisation » s’expriment tous deux dans la féminisation de ces personnages. En effet, la féminité étant associée à la faiblesse et la fragilité, ces ennemis se voient donc décernés des attributs féminins: « […] c’est surtout dans leur manière de bouger et de parler que les méchants sont les plus féminins. Leur voix va régulièrement s’aventurer dangereusement du côté des aigus, tandis que leur façon de s’exprimer est parfois assez soutenue et maniérée (Scar, Shere Khan, ou Edgar par exemple). Leurs poses et leurs mouvements sont par ailleurs souvent connotés comme féminins. »

IV. Sexisme, machisme ou stéréotype ?

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  1. Le problème des discriminations

Outre les stéréotypes (féminins et masculins) mis en avant par plusieurs spécialistes ou amateurs, on observe également des attitudes discriminatoires dans les Walt Disney, ainsi que dans les médias en général, comme le racisme, le machisme et le sexisme.Le sexisme est défini comme une attitude qui distingue les individus de par leur sexe. Cette attitude donne au sexe opposé une valeur inférieure ou supérieure en lui attribuant des traits caricaturaux. Souvent, le sexisme va de pair avec le machisme qui attribue aux hommes « le meilleur rôle dans le couple et la société, aux dépens des femmes reléguées au second plan, exploitées comme objet de plaisir » .

Comme mentionné plus haut, les stéréotypes touchent tous les genres, catégories et races dans les Walt Disney. Or, à cela s’ajoute l’inégalité entre les hommes et les femmes avec la présence d’une la forte dominance masculine dans les cartoons aussi bien classiques que plus récents. Les dessins animés tels que La princesse et la grenouille, Aladdin ou encore La petite sirène sont marqués par des attitudes inégalitaires et discriminatoires.

En premier lieu, si nous étudions les rapports hommes-femmes, nous constatons que les hommes possèdent une plus grande variété de rôles, contrairement aux femmes réduites aux rôles de servantes, princesses inactives, épouses ou mères, même dans des films considérés comme plus modernes tels que Mulan, Pocahontas ou La Reine des Neiges. En effet, bien que ces femmes aient des rôles variés et différents des premières princesses Disney, cantonnées à domicile, beaucoup ne considèrent pas comme promotion sociale le fait qu’elles ne se maquillent pas, portent des pantalons ou se battent:

« Filles et garçons ne s'y battent pas pour les mêmes raisons, et c'est là toute la différence. Selon ce qui nous est raconté, les garçons se battent parce que ce serait dans leur nature. Les filles se battent à contre coeur, pour se défendre. […] Une femme est encore et toujours une forteresse assiégée, son intimité doit être protégé contre les prédateurs masculins dans un monde qui lui est hostile. […] Peut-on parler d'égalité dans ces conditions? Dans nos films, ce n'est qu'un leurre: il y a toujours les assaillants et les assaillies. Une fille qui se bat se doit en compensation de faire la preuve de sa "vraie" féminité et montrer qu'elle est toujours coquette ou bonne ménagère (...). L'adoption d'un comportement violent constitue plutôt pour nos héroïnes une acculturation, une acclimatation dans un monde étranger et hostile: celui des hommes ».

Deuxièmement, les protagonistes évoluent dans un milieu où les personnages masculins (héros, personnages secondaires, animaux, objets anthropoformes, figures mythiques ou imaginaires) sont constamment prééminents. Qu’il s’agisse du prince, époux, ami, père, frère, oncle, mais aussi animal de compagnie, les figures masculines sont trois fois plus nombreuses que les femmes dans les dessins animés: Mulan est entourée de son père, de son criquet Cri-Kee, son dragon Mushu ou encore de ces 3 acolytes Yao, Ling et Chien-Po. Ariel est elle accompagnée du poisson Polochon, du crabe Sébastien, de son père et du prince Eric.

Donc, malgré la tendance à l’indépendance des héroïnes dès les années 80 vis-à-vis du sexisme, on constate tout de même qu’elles restent entourées de figures masculines ou du moins des figures autoritaires, ces dernières leurs imposant souvent les principes en termes de féminité. Elles ne possèdent donc jamais vraiment une dépendance totale. Par exemple, malgré que Pocahontas refuse de suivre John Smith, elle reste quand même sous l’autorité de son père, le chef Powhatan. Dans Mulan, c'est la "dame marieuse" qui fait lui passer un test pour savoir si elle est prête pour le mariage. Mulan doit se montrer soumise, polie, serviable, gracieuse, élégante, elle doit savoir servir le thé et réciter des règles de conduite apprises par coeur, faute de quoi nul homme ne voudra l’épousera. Les garçons n'ont, eux, aucun test à passer. Tout en essayant d'innover au niveau des héroïnes, ces films maintiennent ainsi une vision des rôles sexués des plus classiques.

Dans Tarzan, au père s’ajoute la présence de Tarzan lui-même, mais aussi de Clayton le chasseur de gorilles. Dans ces deux dessins animés, la figure paternelle nourrit la quête des deux jeunes femmes: ambition de l'honneur parental pour l’une, ambition scientifique pour l’autre. À cela s’ajoute l’idée qu’étant donné que ces pères n’ont pas de fils, leur masculinité et virilité sont atténuées: « Le père de Mulan est affaibli par une ancienne blessure qui le fait souffrir et parfois chuter. Le père de Jane, lui, est petit et chétif, vieux, dégarni, mais surtout il semble un peu gâteaux, un peu simplet malgré ses compétences scientifiques ». Ainsi, l’attitude plus masculine de leurs filles s’explique par le fait qu’elles essayent de ressembler au fils que ces hommes n’ont pas eu. Au final, c’est leur compagnon qui jouera le rôle du fils idéal. Cependant, bien que le machisme soit réellement présent, nous rappellerons que les figures masculines sont elles aussi victimes de stéréotypes, comme développé précédemment. En somme, il convient donc de mettre en évidence ici que les Walt Disney accentuent non seulement les catégories sexuelles et genrées, mais soulignent également une réelle distinction entre le masculin et le féminin. Dès lors, il ne s’agit pas ici de déterminer si le sexisme est plus ou moins présent comparé aux stéréotypes, mais bel et bien de déclarer que les deux concepts, en plus d’autres, sont présents tous les deux à des échelles différentes selon les films.

B. Réception et conséquences

Très attaché aux valeurs traditionnelles américaines, Walt Disney multiplie les morales, les caricatures et les discriminations dans ses récits. Il fixe des normes de beauté et de comportements comme référence universelle, garant d’une vie splendide. Il montre à l’enfant les avantages d’adopter un comportement conforme à la morale et les inconvénients de leur transgression.

Les héroïnes, que tout oppose aux cruelles, sont des femmes soumises à l’autorité masculine. Seules leurs mensurations, irréelles, leur permet d’aboutir à leur destin bienheureux : le mariage et les enfants. « Comme si le matraquage incessant des publicités et magazines féminins ne suffisait pas, Disney préfère donc prendre les enfants au berceau pour bien leur faire entrer dans le crâne les normes de beauté féminines de notre société. Avec en plus l’idée que la beauté extérieure est nécessairement le reflet de la beauté intérieure, puisque la laideur physique est toujours associée dans ces films à une laideur morale ». Bien que les héros, que tout oppose aussi aux méchants, voient leur rôles se diversifier, ceux-là sont également soumis à des stéréotypes qui les enferment. Les hommes sont des princes charmants, grands, beaux, serviables, de préférence riches. Néanmoins, le manque de modèles diversifiés auxquels le public peut s’identifier abouti à des conséquences non négligeables. Les stéréotypes masculins et féminins, le machisme, racisme et sexisme dépeignent une fausse réalité à laquelle le (jeune) public se réfère et s’identifie. Ces stéréotypes et discriminations éliminent et rabaissent toutes les différences qui existent dans la réalité. En proposant des modèles uniques, Disney accentue les attitudes discriminatoires et ne favorise ni l’estime de soi, ni l’acceptation du sexe opposé, différent du modèle (re)présenté. En imposant des normes esthétiques et comportementales uniques, aussi bien chez les personnages (humains ou animaux) masculins que féminins, Walt Disney fonde un idéal et une réalité faussée dans les yeux des individus et crée une critique morale en excluant toute possibilité de différences. Non, les femmes ne sont pas toutes des princesses, naïves, passives, faibles, fines ou en quête de mariage, car « dans la réalité, les mariages nous engagent pour le meilleur et pour le pire, mais dans les contes merveilleux, le mariage est simplement un dénouement heureux, sans complications et pour le meilleur seulement ». Non, les hommes ne sont pas tous des « prince charmants », musclés et riches. Comme développé dans l’introduction, les dessins animés sont regardés par des millions de personnes, spécifiquement par des jeunes enfants. Plusieurs études démontrent que l’influence sur ce jeune public semble non seulement certaine, mais aussi plus importante que sur les adultes, étant donné qu’ils regardent ces films à un moment de leur vie où ils affirment et interrogent leur propre identité sexuelle. Ils tendent à croire ce qu’il voit, s’identifient aux personnages et développent des comportements réactionnaires. Le jeune public apprend donc très tôt les normes transmises par la marque: ce qu’il faut aimer et ce qu’il faut rejeter, ce vers quoi il faut tendre et ce qu’il faut en revanche totalement éviter d’être. Selon Cromer: « […] tout ce que la culture dominante valorise (l'art, la science, la technique, le pouvoir économique et politique...) est présenté avec des traits masculins, implicitement réservé aux garçons ».

IV. Mulan (Mulan), Pocahontas (Pocahontas), Raiponce (Raiponce), Mérida (Rebelle) ou encore Anna et Elsa (La Reine des Neiges) : Des héroïnes atypiques féministes ?

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Existe-t-il des femmes dans les dessins animés, princesses ou héroïnes, qui ne soient pas victimes de machisme et des stéréotypes ? Difficile de répondre par une affirmation ou négation. Pour beaucoup, comme le mentionne cet article qui traite de Mulan, «Top 10 des raisons de penser que Mulan est la meilleure héroïne Disney de tous les temps », Disney progresse dans l’émancipation des héroïnes Disney et présente des femmes courageuses, féministes, naturelles, intelligentes, caractérielles et actives. Il existe même des pages Internet, comme cet article « Ranked: Disney Princesses From Least To Most Feminist » du site NERVE - traitant de la sexualité et du genre - qui classe, dans l’ordre croissant le « taux de féminisme » des princesses Disney. Par ailleurs, l’aspect historique et le statut des femmes au fil du temps sont des éléments à prendre en considération, qui coïncident avec le classement de ce site. En effet, les premières femmes des Walt Disney, dans les années 1930 à 1990, ne s’inscrivent pas dans le même contexte historique que celles du XXIème siècle. En ce qui concerne les premiers films, les princesses telles que Blanche-Neige (Blanche-Neige et les sept nains, 1937), Cendrillon (Cendrillon, 1950) et Aurore (La Belle au bois dormant, 1959) apparaissent dans un contexte social où le féminisme n’existe pas encore, puisqu’il faudra attendre les années 1960. Ici, les princesses ne se démarquent en rien. Calquées sur les critères de beauté de leur époque, elles sont présentées comme des victimes d’une autorité (la belle-mère ou une sorcière), passives et limitées en activités qui se résument en activités ménagères. Qu’il s’agisse d’Aurore ou de Blanche-Neige, les princesses s’endorment, en attente du prince charmant. Dépendantes, passives avec comme seuls atouts la beauté physique et l’art des tâches ménagères, les premières princesses Disney ne s’émancipent pas du tout.

Dans les années 1990, les héroïnes Disney comme Belle (La Belle et la Bête, 1991), Jasmine (Aladdin, 1992), Pocahontas (Pocahontas, 1995) et Mulan (Mulan, 1998) commencent doucement à se libérer des diktats de la société. Aucune d’entre elles n’est attirée par le mariage et certainement pas avec un homme qu’elles n’ont pas choisi. Suffisamment fortes, aucune n’a besoin d’un homme pour se sortir de situations difficiles. Qu’il s’agisse de Pocahontas, Mulan, Belle ou Jasmine, l’on peut dire que se sont même elles qui leur portent secours. Mulan sauvera son père, l’empereur, Jasmine, Aladdin, Pocahontas, John Smith. Cette dernière ne finira par ailleurs pas sa vie avec lui, ses ambitions et ses choix étant plus importants que son amour. Ainsi, au-delà des apparences physiques, leurs activités, leurs caractères et leurs intérêts se diversifient: force de caractère, résistance, curiosité ou acuité intellectuelle, comme la lecture pour Belle. Ensuite, quelques films du XXIème siècle (Tiana (La Princesse et la Grenouille, 2009), Raiponce (Raiponce, 2010), Mérida (Rebelle 2012)), (re)présentent des femmes qui rompent de plus en plus avec la tradition. Contrairement aux princesses précédentes, celles-ci ne sont plus réduites à leur pouvoir sexuel pour s’en sortir. Poussée par son ambition personnelle d’ouvrir un restaurant, Tiana garde cette motivation en tête tout au long du récit et parviendra à ses fins, indépendamment du prince Naveen.

Bien que les hommes soient toujours présents, ces derniers ne sont plus accablés des stéréotypes de « l’homme parfait » (grand, beau, gentil, riche, musclé). Ils sont plutôt maladroits et de corpulence raisonnable. Dans Rebelle, bien que le mariage soit un sujet abordé, le film raconte l’histoire d’une jeune fille en quête de son identité. Ici, plus de prince, de tâche ménagères, de passivité ou de dépendance, mais une jeune fille affirmée, active et ambitieuse qui n’a pas besoin d’un homme pour s’en sortir ou accomplir ses ambitions.

Or, certes, si l’on compare les premières princesses Disney avec les héroïnes actuelles, fort est de constater que leur (re)présentation se perfectionne. Mais pour beaucoup d’autres, Disney ne possède toujours pas son héroïne féministe. D’abord, bien que l’on puisse entrevoir la volonté de Disney de proposer des héroïnes plus féministes comme Mulan, Pocahontas ou plus récemment Raiponce, Elsa et Anna ou Mérida, ces dernières ne semblent pas encore y avoir accédé. Maintes fois affichées comme les porte-paroles du féminisme échappant aux discriminations et caricatures, les héroïnes Disney Mulan et Pocahontas sont aussi des films critiqués. Paul Rigouste est un blogueur et auteur de plusieurs articles en français disponibles sur son site internet « Le cinéma est politique ». Celui-ci publie des critiques sur des productions télévisées et cinématographiques dans un large spectre. Selon lui, ces deux films - comme tous les autres - n’empêchent pas les héroïnes de terminer dans un rapport de dépendance sentimentale à l’égard d’un protagoniste masculin. Certes Pocahontas reste seule à la fin du récit, mais seulement par obligation, selon l’auteur. Idem pour Mulan qui s’achève par un duo amoureux. Malgré tout, la finalité reste plus ou moins la même, puisque presque toutes ces femmes finiront pourtant par suivre leur destin et leur devoir de femmes que pose Walt Disney comme finalité absolue, en abandonnant leurs rêves et leurs passions qui s’inscrivent en dehors du cadre classique. Ainsi, elles se marient ou succombent à l’amour et renouent avec le rôle d’épouse et de mère que la société impose aux femmes.

Alors pleins de promesses, Disney diffuse en 2010 (date de sortie en Suisse) son nouveau dessin animé intitulé Raiponce. Jeune femme dominante, Raiponce ne semble au premier abord pas soumise à la destinée de toutes les princesses précédentes. Or, il est intéressant de souligner que le titre du film américain (Tangled) n’est pas le nom de l’héroïne, mais signifie « emmêlé ». Paul Rigouste explique que:

« [o]riginellement intitulé Rapunzel (du nom de l’héroïne), les dirigeants du studio avaient jugé préférable de changer ce titre trop « féminin » en quelque chose de plus neutre (Tangled), sous prétexte que le dessin animé risquait sinon de n’attirer que les petites filles, s’aliénant ainsi la moitié de son public potentiel (les garçons). Comme l’ont fait remarquer alors certaines féministes, on peut toujours rêver que le studio considère un jour de la même manière le public féminin comme son public le plus important, reste qu’aujourd’hui encore, ce sont les garçons dont Disney s’inquiète le plus. Résultat : les garçons peuvent se réjouir, car l’histoire est bien autant (voir plus) celle de Flynn Rider que celle de Raiponce.[…] »

Par conséquent, non seulement la place prise par le personnage masculin, Flynn Ryder, grandit au fil de l’histoire, mais le rôle de Raiponce se transforme. Au préalable, Flynn est le narrateur de l’histoire. Il possède donc le premier et l’ultime mot comme si Raiponce n’était pas capable de raconter sa propre histoire. À nouveau, l’histoire parle d’une femme, mais elle est racontée d’un point de vue masculin. Raiponce perd petit à petit sa domination (physique, narrative): ses cheveux perdent leurs fonctions de combat. Car même s’ils sont coupés à la fin du film, elle perd un symbole de son émancipation et de sa puissance. L’histoire termine avec le schéma patriarcal caractéristique où Raiponce renoue avec la norme en restant princesse du royaume, femme soumise et bienveillante. Secondement, la plupart des scènes où Raiponce l’emporte sur Flynn sont subtilement supprimées. D’une part, il est honorable de changer des instruments comme la poêle et les cheveux, symboles de la réduction domestique et physique des femmes, en outils d’indépendance. D’autre part, ces mêmes instruments restreignent les femmes à l'utilisation d'articles typiquement féminins même lorsqu'elles cherchent à s’affranchir. « En effet, il n’est pas question ici de « déconstruire le genre », mais seulement de tendre vers « l’égalité dans la différence ». Et effectivement, ici, tout le monde reste bien dans son rôle, dans sa « différence » : les femmes utilisent des choses de femmes, et les hommes des choses d’hommes ». Selon Paul Rigouste, si la problématique féministe reste encore actuelle, la problématique sexiste ne semble pas non plus enterrée. Effectivement, le film Raiponce possède d’étranges similitudes liées entre-autre au sexisme avec le film Blanche-Neige : « La Reine de Blanche-Neige veut tuer cette dernière pour rester la plus belle, tandis que Gothel séquestre Raiponce pour se nourrir de sa beauté. Dans les deux cas, on retrouve les idées sexistes selon lesquelles (1) devenir vieille pour une femme est insupportable car synonyme d’enlaidissement (qui se décompose en (1a) le physique est la chose la plus importante pour les femmes, et (1b) la beauté est incompatible avec la vieillesse), et (2) les intérêts des femmes s’opposent et celles-ci sont naturellement rivale ». En 2012, c’est Rebelle qui se présente comme un film moderne et féministe, tentant de casser les codes sexistes, discriminatoires et machistes. Or, tous ces films désignés comme féministes, à savoir La princesse Raiponce, Pocahontas, Mulan, Rebelle et La reine des Neiges, ont passés le « Bechdel Test ». Créé par Alison Bechdel en 1985, le « Bechdel Test » est un site internet qui mesure la présence des femmes dans les films. Il critique indirectement leur faible présence et les stéréotypes qui les accompagnent lorsqu’elles sont présentes. Mais là encore, certains nuancent. En effet, ce dernier ne prend pas en compte le caractère plus ou moins sexiste du film. Si au début du film, Mérida est une jeune fille affirmée et féministe, qui s’oppose au devoir que lui fixe sa famille, la résistance est néanmoins brève. Toujours selon Paul Rigouste, le film ne tient pas à mettre en avant l’émancipation féminine, mais s’applique par contre à avertir l’héroïne et son public des risques auxquels elle s’expose en s’attachant à son indépendance.

Comme mentionné plus haut, les traits physiques ne se sont pas diversifiés, lorsque l’on constate que le poignet d’Anna (La Reine des Neiges) est aussi fin que son oeil. Puis, un autre problème se pose. Effectivement, plusieurs féministes font remarquer que l’émancipation des femmes dans les dessins animés s'accompagnent souvent d’une décadence du genre et du sexe masculin. L’un prend toujours le dessus sur l’autre et si les femmes s’émancipent c’est que les hommes leurs laissent la place. L’égalité hommes-femmes n’est donc toujours pas résolue. Et bien que l’on observe une certaine amélioration dans la trame historique, la diversité des rôles et dans les stéréotypes comportementaux, la forte présence masculine, la moralité des récits similaires et les stéréotypes physiques restent des questions à réformer: «Je préfèrerais que l’on permette aux enfants de se projeter dans autre chose que des rôles de princesse, assure Peggy Orenstein […] Mais dans la mesure où cela ne semble pas devoir être le cas pour l’instant, il faut au moins que ces princesses soient différentes les unes des autres.»

Reflets de l’évolution de la société moderne et contemporaine américaine pour certains, réalité exagérée pour d’autres, les messages de Walt Disney sont interprétés, compris, expliqués de multiples façons et de manière subjectives: dénoncés par les premiers et défendus par les seconds.

Plusieurs leçons de morales sont véhiculées, mais la conception du genre et du sexe dans les Walt Disney reste encore une des problématiques actuelles, qui n’est toujours pas résolue. En plus d’être en sous-nombre, les films transmettent en plus une idée du genre qui situe les femmes dans un rang inférieur à celui de l’homme. Elles demeurent plutôt passives et ne s’épanouissent qu’au terme d’une délivrance masculine, aboutissant au mariage. En modelant les filles et les garçons à des soi-disantes valeurs traditionnelles, Disney valorise chez les figures masculines des modèles d’ardeur, de courage, d’indépendance et de mouvement opposé aux figures féminines douces, soumises et passives. Simone de Beauvoir le disait déjà dans les années 1950 : « L’enfant peut aussi découvrir [le renoncement] par beaucoup d’autres chemins: tout l’invite à s’abandonner en rêve aux bras des hommes […]. Elle apprend que pour être heureuse, il faut être aimée; pour être aimée, il faut attendre l’amour. La femme c’est la Belle au Bois Dormant, Peau d’Âne, Cendrillon, Blanche-Neige, celle qui reçoit et subit. Dans les chansons, dans les contes, on voit le jeune homme partir aventureusement à la recherche de la femme […] elle est enfermée dans une out, un palais, un jardin, une caverne, enchaînée à un rocher, captive, endormie: elle attend.[…] Les refrains populaires lui insufflent des rêves de patience et d’espoir ». Même si les dessins animés ne sont pas le seul transmetteur de stéréotypes et qu’ils ne peuvent pas assumer à eux seuls tous les dommages de la collectivité, ils restent des outils éducatifs incontestables et très puissants qui renforcent - plus ou moins selon les avis - les croyances déjà existantes. Fortement enclin à associer la fiction à la réalité, le public se réfère donc à une réalité faussée. En imputant des modèles uniques et irréalistes - qu’il s’agisse du corps, de l’image, du récit ou de la race - Walt Disney agit de façon totalement paradoxale. En effet, le large public auquel l’entreprise s’adresse s’inscrit dans la diversité. Une part du public ne peut dont pas s’identifier aux personnages, se sent différent, non-conforme et exclu.

Les espoirs d’une émancipation des femmes et de l’égalité des genres et des sexes sont de plus en plus présents dans les films contemporains. Ces transitions sont à la lumière de l’affranchissement des femmes dans ces sociétés du XXIème siècle qui se voient assigner de plus en plus de droits : le droit de choisir un métier, de renoncer au mariage, de refuser la maternité, au célibat, de voter etc. Or, nous constatons que ces affirmations ont pour conséquences une dévalorisation du sexe masculin de moins en moins merveilleux et de plus en plus inutile, voire parasite. Parallèlement, ces mêmes sociétés semblent de plus en plus strictes vis-à-vis de l’image. Les stéréotypes physiques restent bien ancrés aussi bien dans la réalité que dans les médias: la beauté demeure encore très orientée. Ainsi, ces espoirs sont de courte durée puisque l’ordre est rétabli à la fin des récits: « Les princesses finissent par ne plus combattre, par se marier, concevoir des enfants et donc à rentrer dans le modèle conforme à la morale de société ». Miroir d’une société inégalitaire, ces médias se doivent de casser ces conceptions rabaissantes et monotones tout en rappelant qu’il est crucial de diversifier les rôles, les corpulences, les trames historiques et les attitudes des protagonistes: « […] les princesses fictives ne doivent pas toutes ressembler à Cendrillon (blanche, grande, blonde, mince) et être femmes au foyer (Blanche-Neige, Cendrillon) » ou encore présenter des princesses anticonformistes (amérindienne, asiatique, noire) qui ne comportent au final que des clichés supplémentaires. C’est l’occasion de montrer à un public que les individus sont multiples, avec leurs différences et leurs similitudes.

VII. Bibliographie

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Ouvrages

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Fig.1: Contrairement à toutes les autres héroïnes Disney, Rebelle est une des seules à posséder de véritables cheveux bouclés. (URL:http://www.slate.fr/story/60095/rebelle-merida-disney-premiere-princesse-cheveux-boucles)

Fig.1: Contrairement à toutes les autres héroïnes Disney, Rebelle est une des seules à posséder de véritables cheveux bouclés. (URL:http://www.slate.fr/story/60095/rebelle-merida-disney-premiere-princesse-cheveux-boucles)

Fig.2: La plupart des héroïnes ou princesses Disney possèdent les mêmes caractéristiques physiques et comportementales. [URL: http://www.filmspourenfants.net/video/videotheoriegenre.html] (consulté le 4.8.15)

Fig.2: La plupart des héroïnes ou princesses Disney possèdent les mêmes caractéristiques physiques et comportementales. [URL: http://www.filmspourenfants.net/video/videotheoriegenre.html] (consulté le 4.8.15)

Fig.3 : Scènes analogues. (Massei, 2013, p.79.)

Fig.3 : Scènes analogues. (Massei, 2013, p.79.)

Fig. 4: Père d’Ariel dans La petite sirène. (URL: http://www.quizz.biz/quizz-329161.html)

Fig. 4: Père d’Ariel dans La petite sirène. (URL: http://www.quizz.biz/quizz-329161.html)

Fig. 5 : Les scènes de faiblesses du prince Flynn ont été supprimées. URL: http://www.lecinemaestpolitique.fr/raiponce-2010-peut-on-etre-a-la-fois-princesse-et-feministe-chez-disney/

Fig. 5 : Les scènes de faiblesses du prince Flynn ont été supprimées. URL: http://www.lecinemaestpolitique.fr/raiponce-2010-peut-on-etre-a-la-fois-princesse-et-feministe-chez-disney/

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Pour être une femme, soyez d’abord une mère: la construction de l’identité féminine à travers le concept d’instinct maternel

1 Avril 2015 , Rédigé par Célimène Bonjour Publié dans #Etudes genres

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Ouvrages de référence

Badinter, Elisabeth, Le conflit : la femme et la mère, Paris, 2010.

badinter, Elisabeth, L’amour en plus. Histoire de l’amour maternel (XVIIème – XXème siècle), Paris, 1980.

Hrdy Blaffer, Sarah, Les instincts maternels, Paris, 2002.

Problématique

Pourquoi et comment le statut de la maternité est-il associé ou non à l’identité des femmes dans les sociétés post-industrielles suivant les deux courants de pensées qui s’opposent, à savoir que l’instinct maternel est une construction sociale du genre, du sexe et de la sexualité ou, au contraire, une réelle attitude naturelle ?

De cette question de base en découlent deux autres :

  1. L’instinct maternel, défini comme le dévouement physique et moral de la mère pour son enfant, est-il un élément présent naturellement chez la femme ou est-il construit par la société formant ?
  2. En quoi la reconnaissance ou non d’un instinct maternel naturel a-t-il une influence sur la construction du genre, du sexe et de la sexualité des femmes dans les sociétés post-industralisées ?
  1. La maternité et le statut des femmes du XVIIème siècle à aujourd’hui

Le débat au sein des sociétés post-industrielles des deux derniers siècles sur l’instinct maternel - social ou naturel ? - a une influence sur l’identité des femmes et indirectement des hommes. Dans la définition large, les femmes sont des êtres humains ayant un sexe féminin - en distinction du sexe masculin - étant dans la possibilité de mettre au monde une descendance. De plus, bien que plusieurs théoriciens l’utilisent, l’usage de ce terme au singulier ne semble pas pertinent dans le cadre d’analyses du genre. Il nous accorderons donc pour parler de femmes comme entités multiples et non unique.

Bien que cette définition peut varier selon les personnes interrogées, les cultures et les époques, la conception partagée au sein de la plupart des sociétés industrialisées depuis la fin du XVIIIème siècle associe les femmes presque inconsciemment à l’aspect physique, reproductif, charnel, émotionnel, sentimental et/ou du moins à la maternité. En effet, la jeune fille est perçue – et préparée ? - dès sa naissance, comme une future mère laissant souvent même derrière elle le statut de femme au détriment de celui de l’entité maternelle uniquement.

Dans ces sociétés, on ne compte plus les affiches de publicité, les couvertures de journaux ou de magazines qui ne fassent pas l’éloge des mères dévouées au bonheur de leur enfant, du ventre rond de ces stars qu’elles assument avec fierté ou de ces femmes, épouses, amies, collègues et mères si parfaites, jonglant fièrement et à la perfection entre leur carrière professionnelle et leur vie de famille. Est-ce là la conséquence négative de la société ou une victoire progressive du féminisme ?

Pour des théoriciens tel que la primatologue et anthropologue américaine Sarah Blaffer Hrdy (1946 - aujourd’hui) la maternité est un comportement humain – appelé instinct - présent de façon inné chez la femme indépendamment de son environnement culturel ou temporel. Partant du constat que la reproduction est un phénomène naturel, ceux-ci soutiennent l’idée que la maternité est une attitude biologique et physiologique des femmes qui est entièrement déterminée et qu’elle ne contrôle pas. Ces partisans d’un instinct maternel naturel, associent, fixent et définissent indubitablement la sexualité, le sexe et le genre féminins avec la maternité et postulent que les femmes sont des mères prédéterminées par nature et se définissent dans le but et à travers la maternité. Ainsi, la reconnaissance sociale de la femme est intimement liée au fait d’être mère.

Or, pour d’autres théoriciens, tels qu’Elisabeth Badinter, Simone De Beauvoir, Emilie Devienne, Corinne Maier ou encore Edith Vallée, l’instinct maternel est une construction sociale. Le fait d’être mère, de porter et d’élever un enfant, n’est en aucun cas un phénomène naturellement présent chez ces dernières. Ces théoriciennes dénoncent une association simplificatrice et néfaste des femmes avec la maternité et affirment qu’elle n’est pas une obligation dans la définition même du sexe et du genre féminin et dans l’épanouissement de celle-ci. Elles dénoncent une forte pression sociale qui force les femmes à n’être considérées que dans leur rôle de mères. Elisabeth Badinter constate dans son livre L’Amour en plus (1980) que le statut des femmes au XVIIème siècle diffère de celui du XXème siècle, notamment dans cette association à la maternité. L’instinct maternel si souvent loué ne semble pas définir les femmes au XVIIème siècle et un changement se serait opéré petit à petit à la fin du XVIIIème siècle. Il s’agit donc d’une pure construction de la société qui s’efforce de développer, ou devrait-on dire de provoquer, une sorte d’ « obligation maternelle », en faisant même croire qu’elle ne révèle au fond qu’une attitude belle et bien naturelle, génétique, indéniable et immuable, enfoui chez la jeune fille. Ainsi, deux écoles de pensées s’affrontent et laissent place à une question:

Pourquoi et comment le statut de la maternité est-il associé ou non à l’identité des femmes dans les sociétés post-industrielles suivant les deux courants de pensées qui s’opposent, à savoir que l’instinct maternel est une construction sociale du genre, du sexe et de la sexualité ou, au contraire, une réelle attitude naturelle ?

Ce travail traite, dans une perspective du genre, de cette question en deux volets: Dans un premier temps, nous étudierons la façon dont les femmes sont perçues, définies et valorisées dans leur rôle de mère dans les sociétés industrielles du XXème siècle et XXIème siècle, notamment à travers un retour à la valorisation de la maternité comme instinct naturel et mis en avant par l’écrivaine et primatologue Sarah Blaffer Hrdy ainsi que par des nouveaux courants féministes proche du naturalisme attachés à revaloriser cette identité féminine.

Dans un deuxième temps, nous opposerons aux idées précédentes les arguments prétendant que la maternité comme instinct naturel féminin est un argument social récent et que ce dernier n’est pas un sentiment inhérent mais bel et bien une attention que la société construit chez cette dernière, dès son plus jeune âge à travers plusieurs aspects comme l’éducation, la publicité, les médias etc. Afin d’illustrer cette opinion, nous nous attarderons sur le mouvement appelé childfree, revendiquant un mode de vie sans enfants et attaché à définir les individus autrement que par leurs capacités reproductrices.

  1. Être une femme, c’est d’abord être une mère

  1. L’instinct maternel naturel

Dans les années 1870-80, le naturaliste anglais Charles Darwin est l’un des premiers scientifiques à donner une définition de l’instinct maternel, notamment dans son ouvrage The Expression of the Emotions in Man and Animals,(1872). Effectivement, il observe – ainsi que d’autres scientifiques de son époque – divers comportements d’espèces animales et établit des similitudes avec ceux de l’espèce humaine. Il étudie les mises au monde de certaines espèces animales, notamment les singes, et parvient à la conclusion que des gestes maternels apparaissent chez les femelles - animales et humaines - même lors d’une première expérience de l’enfantement.

Déduisant que les attitudes des humains sont semblables à celles des animaux, Darwin affirme donc que : « L’affection maternelle fait partie des instincts sociaux les plus puissants et elle pousse les mères humaines et animales à nourrir, laver, consoler et défendre leurs petits ».

Plus de cent ans après, Sarah Blaffer Hrdy, sociobiologiste et primatologue américaine, émet elle aussi sa théorie sur le sujet dans son œuvre Les instincts maternels (2002). Selon elle, une partie du comportement maternel - notamment étudié scientifiquement sur des primates - des femmes à l’égard de leurs progénitures n’est pas soumis au contexte social dans lequel elles évoluent. Selon elle, la maternité est à chercher dans notre héritage. Celle-ci observe, au cours de sa vie, les primates et les femmes vivant dans les sociétés en voie de développement, comme la Tanzanie.

Sans vouloir opposer le naturel au social, ni contraindre les femmes d’obéir à l’instinct maternel comme une fatalité, l’auteur explique qu’il est le fruit de processus biologiques, créant l’attachement d’une mère à son enfant, qui s’installe ou non selon le contexte dans lequel les femmes évoluent. Ce serait les gènes, l’odeur du bébé et la sécrétion d’hormones (l’ocytocine et la prolactine) qui joueraient un rôle important dans la provocation des pulsions maternelles. L’ocytocine est sécrétée durant la grossesse, l’accouchement et lors de l’allaitement. La seconde hormone, la prolactine est à l’origine de la production de lait chez la future maman. Ces sécrétions d’hormones induisent donc de nombreux changements physiques et physiologiques chez la jeune mère durant la grossesse et à la naissance du nourrisson.

Ainsi, pour Sarah Blaffer Hrdy tous ces mécanismes biologiques seraient donc l’explication d’un instinct naturellement présent chez les femmes qui s’appliquent à toutes les époques et à toutes les sociétés. Cependant, elle ajoute que les facteurs relationnels et le soutien extérieur (familial, amical…etc) jouent également un rôle dans le développement de l’attention de la mère face à son enfant. En effet, si la mère et l’enfant sont proches dès la naissance, alors « les circuits neuronaux se modifient et l’encouragent à répondre aux signaux et aux demandes émis par l’enfant ». Mais s’ils sont séparés très tôt, comme ce fut le cas avant le XVIIIème siècle où les nouveaux-nés étaient placés chez des nourrices, l’instinct maternel ne peut pas se développer. L’attitude maternelle est par conséquent aussi induite par l’expérience, le soutien apporté par l’entourage et l’environnement social.

Bien que des comportements comme l’infanticide ou l’abandon défendent l’idée de l’absence d’un amour maternel naturel, ces derniers ne permettent pas de remettre en cause la réalité biologique de l’amour des mères pour leur enfant. Cela démontre simplement, selon la primatologue que l’instinct maternel présent chez les femmes prend du temps à se réveiller. En effet, plus les femmes passent du temps avec leur enfant, plus les risques d’infanticide sont faibles. L’auteur note également au passage que ces actes démontrent que nous pouvons agir contre nos instincts. De plus, ce type de comportement peut aussi s’expliquer par le fait que l’abandon ou l’infanticide sont une évaluation de la mère (ou du père) des faibles chances de survie de l’enfant. Ainsi, « [l]’abandon à la naissance était donc une réponse parfaitement naturelle pour les femmes privées de soutien. Proclamer que ces femmes n'ont pas d'instinct maternel parce que dans de telles conditions - arrachement du bébé à la naissance et manque de soutien- le lien avec l'enfant ne s'est pas mis en place, c'est mal interpréter les réalités biologiques complexes de l'amour maternel et l'ambivalence de l'espèce humaine ».

Par conséquent, la femme est faite biologiquement pour être mère. Pour reprendre le fameux propos de Simone de Beauvoir au XXème siècle « On ne naît pas femme, on le devient » Sarah Blaffer Hrdy postule ici que les femmes ne deviennent pas mères, mais qu’elles naissent déjà mères, puisqu’elles portent en elles cet héritage biologique. C’est l’environnement qui décide de réveiller cet instinct ou non. La maternité est donc affichée comme partie intégrante de l’identité des femmes.

Plusieurs théoriciens, essayistes, scientifiques et philosophes tels que Sarah Blaffer Hrdy, expliquent qu’il existe bel et bien des avantages à la maternité. Depuis l’antiquité jusqu’au XVIIème siècle, la maternité est mal comprise et vécue plutôt secrètement. Puis, le féminisme se battant contre le stéréotype des femmes comme objet sexuel accentue l’association entre maternité et infériorité pouvant pousser certaines femmes à culpabiliser d’avoir fait le choix d’être mères. Or, la maternité peut être souhaitée, exposée et revendiquée. En s’apercevant que l’avenir de la société passe et débute par la prolifération et la bonne éducation de l’enfant et donc par la responsabilité parentale, la maternité a permis aux femmes d’être reconnues et soutenues - dans les sociétés patriarcales - dans leur contribution au bien-être de ces sociétés. Exit la représentation des femmes comme objet de plaisir. Les sociétés post-industrielles reconnaissent une grande responsabilité qu’il convient de soutenir et de respecter. Ainsi, l’émancipation des femmes passe également par la maternité. Elles peuvent donc aussi assumer leur féminité, à travers leur rôle maternel. Depuis cette césure progressive, étudiée par Elisabeth Badinter, survenue dès la fin du XVIIIème siècle, la maternité a permis à beaucoup de femmes de s’émanciper de la tutelle maritale, notamment grâce à l’allaitement. Longtemps perçu comme une activité dégradante, l’allaitement sera longtemps critiqué et abandonné au profit du biberon. Or, :

« l’allaitement est une forme d’émancipation pour la femme, car il lui permet une très grande indépendance. Une indépendance financière pour commencer, car le lait est gratuit. On peut y voir une rupture avec la société de consommation, et une puissance symbolique de la femme. […] Une indépendance vis-à-vis des hommes ensuite : pendant longtemps, les hommes ont contrôlé la mise en nourrice pour pouvoir jouir eux-mêmes du corps de leur femme (pour que le corps reste « beau », et pour avoir le droit de reprendre une sexualité après la naissance de l’enfant). Donner le sein donne un incroyable pouvoir à la femme, car il lui permet d’être seule maîtresse de l’alimentation de l’enfant, et de prendre le contrôle pour renverser la domination masculine. ».

Ajoutons à tout cela que le monde professionnel dans lequel évoluent les femmes reste encore très inégalitaire, notamment au niveau des salaires. Peu valorisées, beaucoup se tournent vers la maternité, attribuée (à juste titre ou non) principalement aux femmes. Cette activité permet donc de « rivaliser » ou du moins d’égaler les hommes: « [e]n embrassant l’idée que les femmes sont bel et bien les meilleures placées pour éduquer les enfants, ces dernières osent privilégier leur vie de famille et choisissent de ne plus faire systématiquement passer le travail avant tout ».

Par conséquent, embrasser pleinement la maternité est une manière d’affirmer son choix, de s’acquitter de l’archétype supérieur du travail et de la pression sociale qui accable les femmes et de parvenir à associer la vie privée et professionnelle.

Dans la continuité de cette affirmation identitaire, de nouveaux courants notamment féministes modernes voient le jour à la fin du XXème siècle aux Etats-Unis. S’appuyant sur des discours écologiques, biologiques et sur la science du comportement animal appelée éthologie, ces courants s’inscrivent dans ce qu’on appelle la « pensée du care » aux Etats-Unis. Soutenus par des anthropologues, des pédopsychiatres, des organismes tels que l’OMS et l’UNESCO ainsi que les médias, ils redéfinissent le statut des femmes. Ces derniers prônent un retour à la nature - ici humaine, non transformée ou influencée, originelle - au premier plan du destin féminin et un recentrage sur la sphère privée. Ces vagues de mouvements traditionalistes de l’après-guerre ne sont pas comparable au féminisme de Simone Beauvoir qui revendique une égalité basé sur la ressemblance. Pour eux, il est vain de vouloir les comparer, car c’est en voulant être à l’égal des hommes que les femmes ont dû renoncer à leur essence féminine et ont perdu leur identité propre.

Ces féministes naturalistes défendent l’idée que les femmes ont naturellement une capacité plus grande aux soins dû aux gênes et aux hormones qui les rendent plus sensibles et compassionnelles. Sans qu’il s’agisse ici d’une vision régressive des femmes, ces courants prônent, au contraire, une acceptation de ces caractéristiques féminines pour en faire une force. Certes les femmes ne se définissent pas uniquement comme étant des mères, mais ces nouveaux groupes naturalistes accusent les autres courants féministes auxquels appartient par exemple Elisabeth Badinter de vouloir supprimer les caractéristiques naturelles des femmes, injustement associées à une infériorité. En remettant au centre la nature biologique féminine, ces courants veulent également faire accepter l’image des femmes modernes des sociétés industrielles du XXIème siècle qui acceptent et adoptent la maternité, sans honte. La maternité, la sensibilité, la différence et la compassion ne sont pas des identités féminines à voir comme des faiblesses mais comme des caractéristiques naturellement présentes chez les femmes qui doivent les assumer et arborer fièrement. La différence est présentée ici comme une force qu’il convient de ne pas refouler et la maternité en soi pouvant constituer un acte féministe, en ce qu’il exprime un choix fait par des femmes. Ces « éco-féministes », partisans d’une maternité non-cachée dénoncent à leur tour ces féministes qui ne veulent plus voir que dans le choix conscient de la maternité une influence de la société. En viendrait-on à ne plus croire à ce choix de vie sans penser que ce comportement est induit par la société et qu’aucune femme ne tire un réel plaisir à être valorisée et perçue « simplement » ou « seulement » en tant que mère ?

III. Une femme n’est pas une mère

a. Quand l’instinct maternel est une construction sociale

En 1980, Elisabeth Badinter (née 1944) publie un livre intitulé L’Amour en Plus. Destiné à un large public de préférence francophone, cet ouvrage provoque dès sa sortie de violentes réactions, dans la sphère médiatique et scientifique, qu’il s’agisse de partisans ou non des idées de l’auteur. Soutenue par certains, elle sera également fortement critiquée par d’autres qui verront dans son discours l’argumentation faussement scientifique d’une militante féministe extrémiste et dépassé.

Cette philosophe et féministe française s’oppose à plusieurs idéaux. S’inscrivant dans la pensée de l’essayiste, féministe et philosophe française, Simone de Beauvoir (1908 - 1986) et son fameux ouvrage Le Deuxième sexe (1986), elle revendique tout d’abord l’identité des femmes en tant qu’entité propre et délivrée de toute étiquette, qu’elle soit maternelle ou autre. Puis, elle réfute de la même façon les propos scientifiques selon lesquels les femmes sont prédestinées naturellement non seulement à avoir des enfants, mais également à les aimer inconditionnellement dès la naissance jusqu’à un âge avancé.

Dans ce livre, l’auteur retrace l’Histoire de la maternité et tente d’analyser les raisons qui ont provoqué une transition entre l’indifférence du début du XVIIIème siècle et cette relation passionnelle dès le début du XIXème siècle et essaye également de comprendre le développement, dans les mentalités, d’une théorie sur l’instinct maternel inné.

Afin de mieux comprendre le comportement des femmes à l’égard de leur progéniture, l’auteur débute par une approche historique, du XVIIème au XXème siècle, de la perception des femmes dans la société occidentale et surtout française, de leurs relations avec les autres ainsi que la perception des valeurs familiales. Il convient donc de prendre en compte que ses analyses et ses arguments qui en découlent ne sont pas applicables aux femmes du monde entier. En effet, les pays scandinaves possèdent des politiques familiales, économiques et sociales différentes. Or, notons tout de même qu’il est intéressant de constater que leur politiques ont des conséquences sur le comportement social des individus.

Dès l’antiquité, jusqu’au début du XVIIème siècle, les relations familiales sont très différentes de celles qui viendront par la suite selon Elisabeth Badinter. Durant cette longue période, ces sociétés patriarcales mènent la vie dure aux femmes et aux enfants. Connoté plutôt négativement, la notion d’amour au sein des familles et de la société ne correspond pas du tout à celle qui se développera à la fin du XVIIIème siècle. Perçu comme une faiblesse, cette tendresse sera critiquée et mise de côté. Pendant longtemps les femmes ne sont reconnues que dans leur statut d’épouse et/ou de mère, réduites au maternage et à l’éducation des enfants. Ainsi, l’environnement froid, dur, répressif et exempt de tendresse, dans lequel évoluent ces deux corps, ne favorise en rien un attachement entre la mère et sa progéniture.

Influencé par les philosophes, écrivains, théologiens et pédagogues, l’enfant est également perçu comme un être imparfait, bête, corrompu, dont il faut se méfier, dangereux, manipulateur, et gênant. À sa naissance, l’enfant est souvent confié à une nourrice, abandonné, voire même tué dans des cas de fortes détresses. Le recours aux nourrices est d’abord utilisé dans les familles aristocratiques du XIIIème siècle, puis s’étendra à toutes les couches de la société dès le XVIIIème siècle.

Cette distanciation parentale, puisqu’elle concerne à la fois la mère et le père, a plusieurs explications. Tout d’abord, la forte mortalité infantile, qui s’élève à environ 25% en France jusqu’à la fin du XVIIIème siècle pousse les parents à ne pas s’attacher au nouveau-né, fortement susceptible de ne pas survivre. Mais certains diront que cette souffrance est bel et bien la preuve d’un réel amour maternel. Or, cela ne justifie pas totalement l’attitude de certaines mères de classes aisées, dont la mortalité infantile existe certes, mais est réduite. L’auteur pose ainsi la question différemment : il semblerait que la mortalité infantile soit la conséquence d’un désintérêt maternel et non la cause. Puis, Elisabeth Badinter relève également le phénomène de l’inégalité de l’indulgence envers les enfants, selon leur sexe et leur rang. En réalité, c’est ce qu’apportera socialement l’enfant à ses parents qui le placera plus ou moins haut dans leur estime. Le fils est préféré à la fille pour des raisons économiques évidentes et les relations avec les aînés sont privilégiées pour des raisons d’héritage, puisque le sort de la mère dépendra de son héritier si son mari venait à mourir. Par conséquent l’auteur pose la question suivante: comment expliquer cette attitude de favoritisme avec la théorie d’un amour équitable et spontané ?

Ensuite, l’auteur relève aussi la réticence à tout changement physique. Ces sociétés occidentales du XVIIème siècle véhiculent non seulement l’idée esthétique que l’allaitement dégrade le corps des femmes, mais également qu’il s’agit là d’une pratique populaire vulgaire. Ajoutons également que tout le travail maternel que l’éducation d’un enfant demande n’est aucunement valorisée à ces époques. En revanche, l’émancipation féminine, qui en séduit plus d’une puisqu’elle apporte la reconnaissance et la gloire, pousse les femmes à se distancier du monde de l’enfant. Les femmes rejettent donc la maternité au profit du combat des tourments de la condition féminine tels que la domination masculine, l’isolement culturel…etc. Les femmes se distancient donc « […] des dames qui ne savaient pas être autre chose que femme de leur mari, mère de leurs enfants et maîtresse de leur famille ». Pour elles, « […] la liberté c’est faire ce que l’on veut au moment où on le veut. Dans leur cas, l’enfant est une entrave matérielle à cette vie de plaisir. […] Leur plaisir est limité par la morale…du plaisir ; leur liberté par l’obligation sociale d’apparaître libre : de tous préjugés moraux, de tous liens sentimentaux et bien sûr de toutes obligations économiques ».

Pour finir, Elisabeth Badinter observe que plus le ménage est pauvre et plus le nouveau-né est susceptible de représenter une gêne financière. Il sera donc envoyé chez une nourrice, abandonné ou assassiné. Or, il est ici bien clair que cette attitude ne peut pas être mise en lien avec un manque d’amour maternel. C’est ici l’instinct de survie qui prime sur l’instinct maternel. En revanche, « [p]our expliquer l’exil massif des enfants de la ville chez les nourrices, on a le plus souvent invoqué la situation économique des parents naturels. Si cette explication est nécessaire, elle ne paraît pas suffisante », affirme l’auteur. Les cas de dons à des nourrices, d’abandons ou d’infanticides se passent également dans des cercles familiaux sans difficultés financières ou sans problèmes de disponibilités. Par conséquent, si ces différentes attitudes sont pratiquées de manière systématique quelles que soient les couches sociales ou la situation financière de la famille, c’est que les valeurs sociales et l’attitude de la communauté font passer le travail et les bénéfices du mari, avant le contentement de l’enfant. Le choix est donc influencé par la philosophie dominante. Et l’amour maternel ne semble pas se manifester s’il n’est pas encouragé. Cette indifférence, curieusement non condamnée par les sociétés occidentales de l’avant-guerre puis condamnée par la suite démontre que l’on ne peut pas discuter d’instinct naturel lorsque dans plusieurs pays les femmes ne développent pas d’amour maternel, et ce jusqu’au début du XIXème siècle. Ainsi, l’auteur postule que le comportement féminin et son attachement au statut de mère n’existe non seulement qu’en relation avec celui de l’enfant et celui du père, mais qu’il dépend totalement de la façon dont la société décide de le déprécier ou de le valoriser. Lorsque les époques et les sociétés patriarcales mettent l’accent sur l’autorité masculine, les femmes – et les mères – rejoignent le statut inférieur de l’enfant. À l’inverse, la préséance du statut de l’enfant provoque une amélioration du statut des femmes-mères au profit de celui de l’homme-père. Dans les deux cas, le comportement de la mère à l’égard de son enfant n’est donc pas le même : « selon que la société valorise ou déprécie la maternité, la femme sera plus ou moins bonne mère ». Et si l’instinct n’est donc pas dicté par ces sociétés, mais bel et bien par la nature comment expliquer les abandons, les infanticides, le désintérêt de certaines femmes et les apprentissages de l’allaitement, censés être innés, les auxiliaires lors de l’accouchement etc ?

La valorisation de la figure maternelle est donc un concept assez récent: « […] ce n’est qu’à la fin du XVIIIème siècle que le rôle de la mère a été valorisé et que le regard sur l’enfance à changé. C’est alors que l’on a enfermé les femmes dans le rôle de mère nourricière, exigeant un dévouement total à sa progéniture ». En effet, à la fin du XVIIIème siècle s’opère un changement vis-à-vis du regard sur l’enfant et les femmes dans leur rôle dans la société. Plutôt définis comme des êtres inutiles, les enfants se voient vouer un véritable culte, ce qui a un impact sur les fonctions que l’on attribue également aux femmes. On s’aperçoit que les fonctions maternelles, reproductrices et nourricières décrites comme naturelles et spontanées sont mises en valeurs et présentées comme de réels avantages. À cette période charnière, les mentalités leurs attribuent une nouvelle sensibilité. C’est à ce moment que l’on met non seulement l’enfant au centre de la famille, mais également l’accent sur les sentiments et la relation amoureuse entre la mère et l’enfant. Plusieurs auteurs, tel que Rousseau, développeront par ailleurs à cette période, l’idée d’une famille basée sur un amour maternel.

Dans cette optique apparaissent des personnages tels que Madame du Châtelet (1706 - 1749), mathématicienne et femme de lettres réputée ou encore Madame d’Epinay (1726 - 1783), femme de lettres également et amie de Rousseau qui fait l’éloge d’une nouvelle sorte de femme appelée « la bonne mère », soucieuse du bien-être de sa progéniture. En créant un devoir maternel prétendument nécessaire et indispensable au bon fonctionnement de la société et de l’espèce, et en associant l’allaitement au fait d’être une mère attentive et sensible, donc digne de son enfant, ces sociétés construisent l’identité des femmes comme une future maman aimante, digne, protectrice, mais aussi responsable du bon fonctionnement de toute une société en véhiculant et valorisant cette image.

Elisabeth Badinter assoit donc sur le banc des accusés les sociétés patriarcales industrielles du XVIIIème siècle à nos jours. Poussées par des motivations politiques et économiques les sociétés industrielles décident de revaloriser l’image de la mère parfaite afin de pallier aux différents problèmes. En effet, l’auteur relève que les crises économiques la réévaluation de l’enfant en tant que futur consommateur et les discours des féministes proches des courants naturalistes ont eu une influence sur l’identité des hommes et des femmes. Les enfants et les tâches maternelles jusque-là négligés, les crises économiques et le faible taux de natalité dû à la mauvaise image de l’enfant et donc au désintérêt des femmes selon l’auteur, font non seulement prendre conscience aux nations modernes que leur avenir social et économique est en danger, mais que les enfants possèdent une valeur marchande intéressante car ils participent à l’enrichissement de l’Etat. Par conséquent, ces derniers tentent de véhiculer une image plus positive de l’enfant et tentent de revaloriser l’investissement des mères dans l’entretien de leur progéniture, dans le but d’augmenter les naissances et donc les dépenses: « Dans cette nouvelle optique quantitative, tous les bras humains ont de la valeur, même ceux que jadis on considérait avec quelque mépris. ». Notons tout de même que ces sociétés européennes - exceptés les pays scandinaves qui possèdent des politiques différentes et donc des résultats différents - ne semblent cependant pas juger nécessaire de responsabiliser les hommes dans ces nouvelles tâches éducatives. Modèle vivant chargé d’idéal par excellence, la mère devient irremplaçable au sein du cercle familial et dans l’éducation des enfants. Chargée de donner le bon exemple, cette dernière doit s’impliquer totalement dans la construction du bonheur de son entourage. Ce dévouement à plein temps (allaiter, jouer, nourrir, éduquer etc) ne permet pas de quitter le domicile familial et exclu dès lors toute autre activité professionnelle ou personnelle : « On ne peut pas être à la fois mère et autre chose. Le métier maternel ne laisse pas une seconde de libre à la femme ». Même le temps passé au foyer devient un facteur de distinction entre les bonnes et les mauvaises mères. De plus, son influence s’étend au delà de la famille, puisque la société prétexte que son organisation est à l’image de l’éducation que les hommes ont reçu de leur mère. Exprimées par la responsabilité du bonheur sociétal qui passe par la réussite familiale, l’auteur dénonce ces pressions sociales exercées sur les femmes - et les hommes - et qui les enferment dans leur unique rôle de mères parfaites, mais aussi épouses, amies, filles, collègues de travail etc. En imposant le modèle de la mère parfait comme norme unique tout en condamnant les autres et en associant symboliquement l’enfant à une réussite sociale et à la consécration du bonheur, ces dernières privent non seulement les femmes de faire un choix, mais enferment et formatent ces dernières dans un modèle unique qu’il est difficile de quitter. Un grand nombre d’entre elles deviennent donc mères en se conciliant aux principes sociaux sans réellement se poser de questions sur les motivations réelles de ce choix.

L’allaitement est un sujet fortement abordé par Elisabeth Badinter dans ses deux ouvrages (L’Amour en plus et Le conflit: la femme et la mère). Contrairement aux arguments avancés par les théoriciennes mentionnées dans la première partie, l’allaitement ne participe pas selon elle à l’émancipation des femmes. En effet, l’OMS et l’UNICEF contraignent, par recommandations, l’allaitement aux pays du monde entier dès la fin des années 1990. Preuve d’amour par excellence, on leur rappelle que leurs seins appartiennent prioritairement à leur progéniture et qu'ils ont été créés pour nourrir. On certifie aussi aux mères qu’il s’agit là d’une pratique à adopter puisqu’elle mène à un idéal de beauté, d’épanouissement et de considération total. On leur assure qu’elles feront des épargnes, qu’elles seront affichées comme ayant un comportement exemplaire et on les invite à prendre modèle sur les femelles du règne animal. En réalité, il est difficile d’évaluer le pourcentage des femmes qui le font par plaisir ou mécaniquement pour obéir à la mode et échapper à la culpabilité.

En conséquence, le nouveau discours maternel prôné par certains n’est en aucun cas à lier à une quelconque forme d’émancipation féminine mais à une manipulation de ces sociétés modernes, poussées par des motivations économiques et sociales « […] illustrées par le discours du bonheur et de l'égalité : « soyez de bonnes mères et vous serez heureuses et respectées. Rendez-vous indispensable dans la famille et vous obtiendrez droit de cité » ». Dans le Conflit, la femme et la mère Badinter signale que depuis la fin du XIXème siècle, l’identité et le statut des femmes se sont dégradés en particulier du fait de cette reconsidération de la maternité. Si bien présentées les femmes ne sont désormais identifiées et reconnues qu’à travers elle. L’identité féminine est donc entièrement construite par ces sociétés qui imposent un modèle féminin unique comme un devoir moral. Formatées pour donner à la société ce qu’elle veut, les femmes deviennent mères par obligation et non plus par choix.

Attention tout de même à ne pas tomber dans la tendance inverse, à savoir de faire un procès aux mères qui ont choisies d’avoir des enfants en toute connaissance de causes. Il arrive parfois que les propos d’Elisabeth Badinter accusent toutes les mères de s’être laissées aveuglément influencer par la société.

b. Le mouvement childfree

Comme étudié dans le chapitre précédent, nous avons observé, que le statut des femmes est fortement lié à la plus ou moins grande considération de l’enfant.

S’inscrivant dans un retour aux mœurs de la société de l’avant XVIIIème siècle, certains mouvements et associations de « non-géniteurs » naissent dès la fin du XXème siècle dans les pays anglophones tels que le Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie ou encore les Etats-Unis comme la National Alliance for Optionnel Parenthood fondée à la fin des années 1970 en Californie, avant de se répandre dans le reste du monde au début de ce siècle.

Ces derniers s’identifient sous le terme de childfree « libre d’enfant », à savoir refuser d’avoir des enfants, par choix, à ne pas confondre avec childless « sans enfants » terme plutôt connoté négativement et désignant les personnes qui ne peuvent pas en avoir. Bien qu’ils soutiennent les raisonnements des auteurs mentionnés plus haut qui se situent dans une position dénonciatrice plutôt passive exposant les problèmes, ces derniers luttent activement pour une reconnaissance dans la diversité des désirs aussi bien féminins que masculins tout en proposant des solutions.

Plusieurs raisons poussent ces personnes à ne pas avoir d’enfants: absence de désir, craintes quant à la transmission de maladies héréditaires, carrière professionnelle privilégiée, incertitudes quant à l’avenir économique et écologique de la planète, problème de partenaire, conviction qu’il s’agit là d’un acte égoïste, perte d’une indépendance, anticonformisme, volonté de ne pas faire porter un lourd passé familial, une trop grande responsabilité, expérience personnelle, le fait de ne pas apprécier les enfants … etc. Néanmoins, ces minorités se disent vivre dans des sociétés où la parentalité et surtout la maternité sont magnifiés. Elles sont mal-comprises et perçues de façon étonnante et parfois même égoïste par l’opinion publique: « [qui] sont 63% à considérer que «pour s'épanouir, une femme doit avoir des enfants» ». Pourtant les chiffres parlent d’eux-mêmes et démontrent une augmentation de cette nouvelle philosophie dans la plupart des pays industrialisés: selon une étude menée en 2006 par l’INED (Institut National d’Etudes Démographiques), « [e]n France, 10% des femmes nées en 1940 n’ont pas d’enfants. 12 à 16% des femmes nées en 1980 n’en auront pas. En Allemagne, 30% des femmes en âge de procréer sont sans enfant. Au Royaume-Uni, le nombre de femmes sans enfant a augmenté de 100% en vingt ans. Au Japon, 56% des femmes de 30 ans n’en ont pas (contre 24% en 1995) ».

Ces organisations s’engagent sur plusieurs fronts. Tout d’abord, elles combattent les pressions sociales exercées sur les jeunes filles, puis sur les femmes surtout lorsqu’elles se rapprochent de l’âge de procréer. Puis, elles tentent de faire comprendre qu’une vie sans enfant est un choix de vie possible parmi tant d’autres et que la maternité n’est pas toujours la préoccupation initiale et instinctive de toutes les femmes. Les seuls arguments biologiques qui empêchent les individus de prendre librement des décisions ne suffisent plus.

En effet, les childfree font remarquer que les sociétés fonctionnent selon la logique du tout ou rien qui catégorise l’individu de façon manichéenne en procédant par la valorisation de certains actes et la culpabilisation d’autres. La condition maternelle est tout aussi valorisée que la non-maternité est discréditée: « si on était bien d'accord pour sanctifier la mère admirable on l'était tout autant pour fustiger celle qui échouait. De la responsabilité à la culpabilité il n'y avait qu'un pas qui menait tout droit à la condamnation ».

Les femmes sont donc non seulement responsable du bonheur, mais également coupable du malheur de tous. La construction de l’image de la femme parfaite associée à la maternité est accompagnée de son pendant négatif, qui néglige ses tâches - appelées « fonctions originelles » : épanouissement pour les unes présuppose malheur pour les autres. En contre-exemple, on dépeint et critique la figure de ces femmes que l’on juge égoïstes, indignes, indifférentes, voire même malades. Persuadé que le refus de la maternité ne cache au fond qu’une souffrance, les sociétés cherchent des excuses à ce choix: traumatisme étant enfant, troubles psychiques, narcissisme, égoïsme. Mais : « […] choisir d'être mère ou non doit-il être analysé en termes de normalité et de déviance ? ». Or, le nombre de femmes qui s’opposent au sacrifices de leurs projets et souhaits au détriment du confort de l’enfant est trop important selon Elisabeth Badinter pour les placer dans la catégorie des exceptions maladives.

Ceux qui refusent d’avoir des enfants sont sans cesse amenés à expliquer leur choix, alors que l’on ne se pose pas la question à ceux qui ont fait le choix d’en avoir. Pourtant personne ne pense aux ravages que peut provoquer l'irresponsabilité de certains parents ou la découverte de la dure réalité de la maternité. Les sociétés européennes entourent la réalité maternelle d’un cercle d’illusions où la maternité n’apporte que joie et amour. Et c’est en associant un aspect scientifique et en faisant remonter son existence aux temps antiques, qu’elle construit le mythe idéal de l’instinct maternel. Mais les childfree rappellent ici à juste titre la face cachée, mais bien réelle, de la maternité faite d’épuisements, de frustrations et de sacrifice. Combien d'enfants jouent le rôle de consolation, accessoires de mode, sont ignorés ou maltraités ? Refusant des responsabilités maternelles qui impliquent des sacrifices, ces adeptes de ce mode de vie apprécient par-dessus tout leur autonomie affective et économique. Effectivement, la sociologue américaine Kristin Park explique que la survalorisation du rôle maternel provoque chez certaines femmes un sentiment de répulsion car elles l’associent à une perte d’identité et de liberté.

Bizarrement, les sociétés paraissent plus s’interroger sur ceux qui réfléchissent à leurs responsabilités que par ceux qui les méprisent.

Pour les partisans, les discours responsabilisants, que l’on retrouve dès le XVIIIème siècle accablent les femmes du sentiment de culpabilité, la piègent dans une définition unique et assombrissent l’image et l’autorité du père. Pour eux, la maternité ne permet pas aux femmes de s’émanciper de l’autorité masculine. Bien au contraire, la dépendance de la domination masculine se déplace dans la dépendance de l’éducation des enfants, qui enferme les femmes au foyer. Dès lors, la maternité amplifie selon eux l’inégalité dans le couple aussi bien au niveau des tâches domestiques, de l’éducation, du salaire et de la carrière professionnelle. En effet, sans enfants, la majorité des femmes ont plus de chances de trouver une situation économique, professionnelle et sociale au même niveau que celui des hommes. Plusieurs enquêtes révèlent que plus les femmes sont libérées des contraintes économiques et sont diplômées, plus ces dernières se détournent de la maternité.

Ce dévouement ne semble pas spontané dans une société qui proclame pourtant qu’il s’agit d’un comportement inné. Par conséquent, le facteur social a bel et bien une grande place dans le comportement des femmes vis-à-vis de la maternité et dans la construction de leur l’identité.

Dans cette optique, Corinne Maier - psychanalyste, maman et auteur du livre No Kid: Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant (2007) - remet en question avec humour et convictions ce statut de parent dans son ouvrage et critique la vénération de l’enfant apparu dès le XIXème siècle. En accusant ce « culte à l’enfant », celle-ci replace l’enfant et ose dire, avec espièglerie parfois, qu’il peut aussi être perçu comme un facteur de réduction du bonheur du couple.

Plusieurs autres ouvrages racontent les expériences des femmes comme Emilie Devienne ou Edith Vallée. Ces dernières assurent que leurs décisions de non-maternité ont été difficilement admises dans les sociétés actuelles dans lesquelles elles vivent. En perdant cette spécificité féminine, ces femmes sont dépossédées de leur identité. Difficile donc de se construire dans de telles sociétés où on ne pose pas la question de savoir si la maternité plaît aux femmes ou non et où dès son plus jeune âge, la jeune fille est déjà préparée à travers les moyens de communication (télévision, livres ou jeux) à remplir son futur rôle. Comme le dit Béatrice Marbeau-Cleirens: « […] la femme pouvant être mère, on a déduit non seulement qu'elle devait être mère, mais aussi qu'elle ne devait être que mère et ne pouvait trouver le bonheur que dans la maternité ».

Au final, leur but est de redéfinir l’identité féminine jusque-là engloutie dans une maternité survalorisée. À force de rappeler aux individus leurs devoirs, les sociétés en oublient leurs droits et excluent la réalité des ambivalences, ici féminines. L’allaitement et la maternité devraient être des droits et non des devoirs et s’ils sont des droits, l’inverse est aussi valable.

V. Conclusion

Même si la capacité à procréer se retrouve dans la définition même des femmes et que cette caractéristique permet notamment de les distinguer des hommes, cette capacité ne signifie en aucun cas que les femmes doivent être mères. Le débat sur l’identité des femmes que nous venons d’étudier débouche sur une conclusion commune assez claire: les femmes peuvent être des mères à plein-temps ou à temps partiel, mais peuvent aussi ne pas l’être du tout. Au final, la tolérance vis-à-vis des décisions - avoir des enfants ou pas - est ici à mettre en avant. Le discours « soyez d’abord des femmes », « soyez d’abord des mères », change pour devenir « soyez qui vous voulez ». Les femmes seront libres, le jour où elles pourront choisir.

En effet, comme le constate Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, maître d’enseignement à l’Université de Reims Champagne-Ardenne en France et auteur du livre La révolution du féminin, les sociétés ne fonctionnent que par manichéisme: les femmes en tant que personne s’opposent aux mères comme une fonction. Comme si le choix de l’un suppose l’abandon de l’autre:

« L’un est universaliste: les différences des rôles sexuels sont entièrement déconstruites comme des objets façonnés par l’histoire, qui n’ont rien de naturel. L’autre est différentialiste, ou essentialiste: on valorise la femme comme un être ontologiquement différent, porteur, par essence, d’autres valeurs. […] L’universalisme peut finir par faire de la femme un homme comme les autres, dans un monde où ce qui paraît neutre est en réalité un produit du modelage masculin. Le différentialisme risque, lui, d’enfermer la femme dans sa nature supposée, fondée sur les caractéristiques d’un corps qui a longtemps été sa prison. ».

En réalité, il n’existe pas deux façons de définir les femmes - celles qui sont mères et celles qui ne le sont pas - mais une infinité. La diversité des aspirations féminines est à prendre en compte et à respecter. Bien que c’est souvent ce que l’on reproche à Elisabeth Badinter, dans sa lutte féministe parfois extrémiste, il semblerait que d’autres n’y voient que la porte-parole de propos dénonciateurs. Effectivement, la césure stricte qui s’opère aux alentours du début du XVIIIème siècle est à nuancer. Bien qu’un changement se produit à cette période, il convient de rappeler que les auteurs des nouveaux courants de pensées, comme Rousseau, ne touchent que les couches instruites et aisées de la société qui ne constituent qu’une minorité (en nombre). Ce n’est que dans un second temps que le reste de la population sera influencée progressivement.

En revanche, les auteurs des deux camps s’accordent pour dire qu’il faut respecter les multiples choix, amoindrir le poids des devoirs maternels, arrêter de véhiculer l’image de la maternité comme un sacrifice total ou au contraire du seul moyen d’épanouissement possible et soutenir toutes ces femmes qui choisissent de ne pas avoir d’enfants ou qui décident de ne pas choisir entre la maternité et la carrière professionnelle.

Paradoxalement, la maternité si bien considérée par les sociétés occidentales n’est pas forcément appréciée dans un monde où de plus en plus de femmes entament de longues carrières professionnelles. Alors que les partisans de la famille classique critiquent les mères qui travaillent, le monde professionnel leur reproche leurs maternités répétées.

Rappelons tout de même que ce type de débat s’inscrit dans des sociétés ou des familles où la discussion est possible. Si dans certains pays, la maternité est discutée comme un choix, dans d’autres elle constitue une obligation ou une impossibilité.

D’un côté, dans certaines sociétés ou familles, qu’il s’agisse de pays en voie de développement ou non, les enfants constituent parfois un revenu supplémentaire non négligeable à la famille. D’un autre, le choix de se consacrer entièrement à la maternité suppose aussi de dépendre financièrement d’autres individus (partenaire, famille, proches, subventions etc) « […] ce « caprice » […] n’est possible que dans les couches moyennes et supérieures, lorsque le mari travaille et gagne a priori bien sa vie, et/ou lorsque la profession de la mère lui permet de travailler à domicile, souvent à son compte ». Or, d’autres enquêtes démontrent que les femmes qui ont une situation sociale et économiques stables ne se tournent pas naturellement vers la maternité. Un choix et un besoin pour les unes, une gêne ou une envie pour les autres, la venue de l'enfant au sein d’une famille n’est pas vécue de la même manière par les femmes selon leur ambitions, cultures, revenus, expériences. C’est pourquoi, c’est en parcourant l’histoire des attitudes des femmes face à la maternité, que l’on constate que la conduite universelle n’existe pas. Au contraire, la grande fluidité de ses sentiments, selon sa culture ou ses ambitions montre qu'il n'y a pas d’attitude maternelle suffisamment homogène pour parler d'instinct ou de comportements maternels « en soi ».

VI. Bibliographie

Ouvrages généraux

Amy, Marie-Dominique, La relation mère-enfant : instinct ou intuition ?, Paris, 2012.

Badinter, Elisabeth, Le conflit : la femme et la mère, Paris, 2010.

Devienne, Emilie, Etre femme sans être mère : le choix de ne pas avoir d’enfant, Paris, 2006.

Badinter, Elisabeth, L’amour en plus. Histoire de l’amour maternel (XVIIème – XXème siècle), Paris, 1980.

Ellisson, Katherine, Le cerveau des mères : Ou comment la maternité rend les femmes plus intelligentes, Paris, 2008.

Hrdy Blaffer, Sarah, Les instincts maternels, 2002.

Hrdy Blaffer, Sarah, Mothers and Others : The Evolutionary Origins of Mutual Understanding, 2009.

Isler, Romane, Kuster, Valentine, L’instinct maternel dans tous les sens, Genève, 2013.

De Beauvoir, Simone, Le deuxième sexe, Paris, 1986.

Maier, Corinne, No Kid. Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant, Genève, 2007.

N. Stern, Daniel & Bruschweiler-Stern, Nadia, La naissance d’une mère, Genève, 1998.

Vallée, Edith, Pas d’enfants, dit-elle, Le refus de la maternité, Paris, 2005 (1978).

Articles/périodiques

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Colombani, Marie-Françoise & Toranian, Valérie, « Elisabeth Badinter: « On nous refait le coup de la mère parfaite! », in Elle, [En ligne http://www.elle.fr/Societe/Les-enquetes/Elisabeth-Badinter-on-nous-refait-le-coup-de-la-mere-parfaite-1146666] (consulté le 25.2.15)

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Ulmi, Nic, « Pionnières d’un monde sans genre, mais pas sans sexe », in Le Temps, 2015. [En ligne: http://www.letemps.ch/Page/Uuid/2f0a6b82-b2ef-11e4-b561-84ba1d1afc1c/Pionnières_dun_monde_sans_genre_mais_pas_sans_sexe] (consulté le 3.3.15)

Vallée, Edith, « Les antimères », in Perspectives psychiatriques, n° 68, 1978, p. 329 - 346.

Vallée, Edith, « Les femmes qui ne veulent pas d’enfant », in Cahiers du GRIF, n° 17-18, 1977,

p. 15 - 24.

Walter B., Anne, « Elles ne veulent pas être mères », in: psychologies.com, octobre 2007. [En ligne: http://www.psychologies.com/Famille/Maternite/Desir-d-enfant/Articles-et-Dossiers/Elles-ne-veulent-pas-etre-meres#3] (consulté le 27.3.15)

Audio

Baus, Emma & Farmer, Jacqueline, Il était une fois l’instinct maternel, Saint Thomas production, France, 2007, DVD (55 min).

Hofmann, Bettina & Porte, Jérôme, Specimen, RTS, Suisse, 2012, DVD (61 min).

Emission Sans tabou, « Pas d’enfant, et alors ? », [En ligne: http://www.dailymotion.com/video/xxnsll_sans-tabou-pas-d-enfant-et-alors-childfree_lifestyle](consultée le 28.3.15).

Publicité pour la marque de pâte à tartiner Nutella. Le slogan est le suivant: « Their day. Made by Mom ». [En ligne: http://www.weightymatters.ca/2008/09/are-you-bad-parent.html]

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Demi Moore en couverture du Vanity Fair  d’Aout 1991, enceinte de 7 mois. [En ligne: http://www.vanityfair.com/news/2011/08/demi-moore-201108]

Demi Moore en couverture du Vanity Fair d’Aout 1991, enceinte de 7 mois. [En ligne: http://www.vanityfair.com/news/2011/08/demi-moore-201108]

 « Martine, petite maman ». Bande-dessinée illustrée de la fameuse série « Martine ». [En ligne: http://www.club-martine.fr/album/martine-petite-maman/]

« Martine, petite maman ». Bande-dessinée illustrée de la fameuse série « Martine ». [En ligne: http://www.club-martine.fr/album/martine-petite-maman/]

 Image tirée d’un article de blog intitulé : « Comment tout concilier : vie de femme, d’épouse, de mère et vie professionnelle ? ».  [En ligne: http://www.stresspsychotherapie.fr/comment-tout-concilier-vie-de-femme-depouse-de-mere-et-vie-professionnelle/ ]

Image tirée d’un article de blog intitulé : « Comment tout concilier : vie de femme, d’épouse, de mère et vie professionnelle ? ». [En ligne: http://www.stresspsychotherapie.fr/comment-tout-concilier-vie-de-femme-depouse-de-mere-et-vie-professionnelle/ ]

[En ligne: http://www.bd-sanctuary.com/bd-et-toi-quand-est-ce-que-tu-t-y-mets-vol-1-simple-s31193-p181848.html]

[En ligne: http://www.bd-sanctuary.com/bd-et-toi-quand-est-ce-que-tu-t-y-mets-vol-1-simple-s31193-p181848.html]

[En ligne: http://www.fauteusesdetrouble.fr/2011/05/et-toi-quand-est-ce-que-tu-ty-mets-entretien-avec-les-auteurs/]

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[En ligne: http://www.desfillesaretordre.com/commentaires-sur-et-toi-quand-est-ce-que-tu-ty-mets/]

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[En ligne: https://unrulybodies.wordpress.com/2014/11/26/no-children-allowed/]

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Pour être une femme, soyez d’abord une mère: la construction de l’identité féminine à travers le concept d’instinct maternel

1 Avril 2015 , Rédigé par Célimène Bonjour Publié dans #Etudes genres

http://www.famili.fr/,croyez-vous-en-l-instinct-maternel,374,386817.asp

http://www.famili.fr/,croyez-vous-en-l-instinct-maternel,374,386817.asp

Table des matières

Ouvrages de référence

Badinter, Elisabeth, Le conflit : la femme et la mère, Paris, 2010.

Badinter, Elisabeth, L’amour en plus. Histoire de l’amour maternel (XVIIème – XXème siècle), Paris, 1980.

Problématique

Pourquoi et comment le statut de la maternité est-il associé ou non à l’identité des femmes dans les sociétés post-industrielles suivant les deux courants de pensées qui s’opposent, à savoir que l’instinct maternel est une construction sociale du genre, du sexe et de la sexualité ou, au contraire, une réelle attitude naturelle ?

De cette question de base en découlent deux autres :

  1. L’instinct maternel, défini comme le dévouement physique et moral de la mère pour son enfant, est-il un élément présent naturellement chez la femme ou est-il construit par la société formant ?
  2. En quoi la reconnaissance ou non d’un instinct maternel naturel a-t-il une influence sur la construction du genre, du sexe et de la sexualité des femmes dans les sociétés post-industralisées
  1. La maternité et le statut des femmes du XVIIème siècle à aujourd’hui

Le débat au sein des sociétés post-industrielles des deux derniers siècles sur l’instinct maternel - social ou naturel ? - a une influence sur l’identité des femmes et indirectement des hommes. Dans la définition large, les femmes sont des êtres humains ayant un sexe féminin - en distinction du sexe masculin - étant dans la possibilité de mettre au monde une descendance. De plus, bien que plusieurs théoriciens l’utilisent, l’usage de ce terme au singulier ne semble pas pertinent dans le cadre d’analyses du genre. Il nous accorderons donc pour parler de femmes comme entités multiples et non unique.

Bien que cette définition peut varier selon les personnes interrogées, les cultures et les époques, la conception partagée au sein de la plupart des sociétés industrialisées depuis la fin du XVIIIème siècle associe les femmes presque inconsciemment à l’aspect physique, reproductif, charnel, émotionnel, sentimental et/ou du moins à la maternité. En effet, la jeune fille est perçue – et préparée ? - dès sa naissance, comme une future mère laissant souvent même derrière elle le statut de femme au détriment de celui de l’entité maternelle uniquement.

Dans ces sociétés, on ne compte plus les affiches de publicité, les couvertures de journaux ou de magazines qui ne fassent pas l’éloge des mères dévouées au bonheur de leur enfant, du ventre rond de ces stars qu’elles assument avec fierté ou de ces femmes, épouses, amies, collègues et mères si parfaites, jonglant fièrement et à la perfection entre leur carrière professionnelle et leur vie de famille. Est-ce là la conséquence négative de la société ou une victoire progressive du féminisme ?

Pour des théoriciens tel que la primatologue et anthropologue américaine Sarah Blaffer Hrdy (1946 - aujourd’hui) la maternité est un comportement humain – appelé instinct - présent de façon inné chez la femme indépendamment de son environnement culturel ou temporel. Partant du constat que la reproduction est un phénomène naturel, ceux-ci soutiennent l’idée que la maternité est une attitude biologique et physiologique des femmes qui est entièrement déterminée et qu’elle ne contrôle pas. Ces partisans d’un instinct maternel naturel, associent, fixent et définissent indubitablement la sexualité, le sexe et le genre féminins avec la maternité et postulent que les femmes sont des mères prédéterminées par nature et se définissent dans le but et à travers la maternité. Ainsi, la reconnaissance sociale de la femme est intimement liée au fait d’être mère.

Or, pour d’autres théoriciens, tels qu’Elisabeth Badinter, Simone De Beauvoir, Emilie Devienne, Corinne Maier ou encore Edith Vallée, l’instinct maternel est une construction sociale. Le fait d’être mère, de porter et d’élever un enfant, n’est en aucun cas un phénomène naturellement présent chez ces dernières. Ces théoriciennes dénoncent une association simplificatrice et néfaste des femmes avec la maternité et affirment qu’elle n’est pas une obligation dans la définition même du sexe et du genre féminin et dans l’épanouissement de celle-ci. Elles dénoncent une forte pression sociale qui force les femmes à n’être considérées que dans leur rôle de mères. Elisabeth Badinter constate dans son livre L’Amour en plus (1980) que le statut des femmes au XVIIème siècle diffère de celui du XXème siècle, notamment dans cette association à la maternité. L’instinct maternel si souvent loué ne semble pas définir les femmes au XVIIème siècle et un changement se serait opéré petit à petit à la fin du XVIIIème siècle. Il s’agit donc d’une pure construction de la société qui s’efforce de développer, ou devrait-on dire de provoquer, une sorte d’ « obligation maternelle », en faisant même croire qu’elle ne révèle au fond qu’une attitude belle et bien naturelle, génétique, indéniable et immuable, enfoui chez la jeune fille. Ainsi, deux écoles de pensées s’affrontent et laissent place à une question:

Pourquoi et comment le statut de la maternité est-il associé ou non à l’identité des femmes dans les sociétés post-industrielles suivant les deux courants de pensées qui s’opposent, à savoir que l’instinct maternel est une construction sociale du genre, du sexe et de la sexualité ou, au contraire, une réelle attitude naturelle ?

Ce travail traite, dans une perspective du genre, de cette question en deux volets: Dans un premier temps, nous étudierons la façon dont les femmes sont perçues, définies et valorisées dans leur rôle de mère dans les sociétés industrielles du XXème siècle et XXIème siècle, notamment à travers un retour à la valorisation de la maternité comme instinct naturel et mis en avant par l’écrivaine et primatologue Sarah Blaffer Hrdy ainsi que par des nouveaux courants féministes proche du naturalisme attachés à revaloriser cette identité féminine.

Dans un deuxième temps, nous opposerons aux idées précédentes les arguments prétendant que la maternité comme instinct naturel féminin est un argument social récent et que ce dernier n’est pas un sentiment inhérent mais bel et bien une attention que la société construit chez cette dernière, dès son plus jeune âge à travers plusieurs aspects comme l’éducation, la publicité, les médias etc. Afin d’illustrer cette opinion, nous nous attarderons sur le mouvement appelé childfree, revendiquant un mode de vie sans enfants et attaché à définir les individus autrement que par leurs capacités reproductrices.

  1. Être une femme, c’est d’abord être une mère

  1. L’instinct maternel naturel

Dans les années 1870-80, le naturaliste anglais Charles Darwin est l’un des premiers scientifiques à donner une définition de l’instinct maternel, notamment dans son ouvrage The Expression of the Emotions in Man and Animals,(1872). Effectivement, il observe – ainsi que d’autres scientifiques de son époque – divers comportements d’espèces animales et établit des similitudes avec ceux de l’espèce humaine. Il étudie les mises au monde de certaines espèces animales, notamment les singes, et parvient à la conclusion que des gestes maternels apparaissent chez les femelles - animales et humaines - même lors d’une première expérience de l’enfantement.

Déduisant que les attitudes des humains sont semblables à celles des animaux, Darwin affirme donc que : « L’affection maternelle fait partie des instincts sociaux les plus puissants et elle pousse les mères humaines et animales à nourrir, laver, consoler et défendre leurs petits ».

Plus de cent ans après, Sarah Blaffer Hrdy, sociobiologiste et primatologue américaine, émet elle aussi sa théorie sur le sujet dans son œuvre Les instincts maternels (2002). Selon elle, une partie du comportement maternel - notamment étudié scientifiquement sur des primates - des femmes à l’égard de leurs progénitures n’est pas soumis au contexte social dans lequel elles évoluent. Selon elle, la maternité est à chercher dans notre héritage. Celle-ci observe, au cours de sa vie, les primates et les femmes vivant dans les sociétés en voie de développement, comme la Tanzanie.

Sans vouloir opposer le naturel au social, ni contraindre les femmes d’obéir à l’instinct maternel comme une fatalité, l’auteur explique qu’il est le fruit de processus biologiques, créant l’attachement d’une mère à son enfant, qui s’installe ou non selon le contexte dans lequel les femmes évoluent. Ce serait les gènes, l’odeur du bébé et la sécrétion d’hormones (l’ocytocine et la prolactine) qui joueraient un rôle important dans la provocation des pulsions maternelles. L’ocytocine est sécrétée durant la grossesse, l’accouchement et lors de l’allaitement. La seconde hormone, la prolactine est à l’origine de la production de lait chez la future maman. Ces sécrétions d’hormones induisent donc de nombreux changements physiques et physiologiques chez la jeune mère durant la grossesse et à la naissance du nourrisson.

Ainsi, pour Sarah Blaffer Hrdy tous ces mécanismes biologiques seraient donc l’explication d’un instinct naturellement présent chez les femmes qui s’appliquent à toutes les époques et à toutes les sociétés. Cependant, elle ajoute que les facteurs relationnels et le soutien extérieur (familial, amical…etc) jouent également un rôle dans le développement de l’attention de la mère face à son enfant. En effet, si la mère et l’enfant sont proches dès la naissance, alors « les circuits neuronaux se modifient et l’encouragent à répondre aux signaux et aux demandes émis par l’enfant ». Mais s’ils sont séparés très tôt, comme ce fut le cas avant le XVIIIème siècle où les nouveaux-nés étaient placés chez des nourrices, l’instinct maternel ne peut pas se développer. L’attitude maternelle est par conséquent aussi induite par l’expérience, le soutien apporté par l’entourage et l’environnement social.

Bien que des comportements comme l’infanticide ou l’abandon défendent l’idée de l’absence d’un amour maternel naturel, ces derniers ne permettent pas de remettre en cause la réalité biologique de l’amour des mères pour leur enfant. Cela démontre simplement, selon la primatologue que l’instinct maternel présent chez les femmes prend du temps à se réveiller. En effet, plus les femmes passent du temps avec leur enfant, plus les risques d’infanticide sont faibles. L’auteur note également au passage que ces actes démontrent que nous pouvons agir contre nos instincts. De plus, ce type de comportement peut aussi s’expliquer par le fait que l’abandon ou l’infanticide sont une évaluation de la mère (ou du père) des faibles chances de survie de l’enfant. Ainsi, « [l]’abandon à la naissance était donc une réponse parfaitement naturelle pour les femmes privées de soutien. Proclamer que ces femmes n'ont pas d'instinct maternel parce que dans de telles conditions - arrachement du bébé à la naissance et manque de soutien- le lien avec l'enfant ne s'est pas mis en place, c'est mal interpréter les réalités biologiques complexes de l'amour maternel et l'ambivalence de l'espèce humaine ».

Par conséquent, la femme est faite biologiquement pour être mère. Pour reprendre le fameux propos de Simone de Beauvoir au XXème siècle « On ne naît pas femme, on le devient » Sarah Blaffer Hrdy postule ici que les femmes ne deviennent pas mères, mais qu’elles naissent déjà mères, puisqu’elles portent en elles cet héritage biologique. C’est l’environnement qui décide de réveiller cet instinct ou non. La maternité est donc affichée comme partie intégrante de l’identité des femmes.

Plusieurs théoriciens, essayistes, scientifiques et philosophes tels que Sarah Blaffer Hrdy, expliquent qu’il existe bel et bien des avantages à la maternité. Depuis l’antiquité jusqu’au XVIIème siècle, la maternité est mal comprise et vécue plutôt secrètement. Puis, le féminisme se battant contre le stéréotype des femmes comme objet sexuel accentue l’association entre maternité et infériorité pouvant pousser certaines femmes à culpabiliser d’avoir fait le choix d’être mères. Or, la maternité peut être souhaitée, exposée et revendiquée. En s’apercevant que l’avenir de la société passe et débute par la prolifération et la bonne éducation de l’enfant et donc par la responsabilité parentale, la maternité a permis aux femmes d’être reconnues et soutenues - dans les sociétés patriarcales - dans leur contribution au bien-être de ces sociétés. Exit la représentation des femmes comme objet de plaisir. Les sociétés post-industrielles reconnaissent une grande responsabilité qu’il convient de soutenir et de respecter. Ainsi, l’émancipation des femmes passe également par la maternité. Elles peuvent donc aussi assumer leur féminité, à travers leur rôle maternel. Depuis cette césure progressive, étudiée par Elisabeth Badinter, survenue dès la fin du XVIIIème siècle, la maternité a permis à beaucoup de femmes de s’émanciper de la tutelle maritale, notamment grâce à l’allaitement. Longtemps perçu comme une activité dégradante, l’allaitement sera longtemps critiqué et abandonné au profit du biberon. Or, :

« l’allaitement est une forme d’émancipation pour la femme, car il lui permet une très grande indépendance. Une indépendance financière pour commencer, car le lait est gratuit. On peut y voir une rupture avec la société de consommation, et une puissance symbolique de la femme. […] Une indépendance vis-à-vis des hommes ensuite : pendant longtemps, les hommes ont contrôlé la mise en nourrice pour pouvoir jouir eux-mêmes du corps de leur femme (pour que le corps reste « beau », et pour avoir le droit de reprendre une sexualité après la naissance de l’enfant). Donner le sein donne un incroyable pouvoir à la femme, car il lui permet d’être seule maîtresse de l’alimentation de l’enfant, et de prendre le contrôle pour renverser la domination masculine. ».

Ajoutons à tout cela que le monde professionnel dans lequel évoluent les femmes reste encore très inégalitaire, notamment au niveau des salaires. Peu valorisées, beaucoup se tournent vers la maternité, attribuée (à juste titre ou non) principalement aux femmes. Cette activité permet donc de « rivaliser » ou du moins d’égaler les hommes: « [e]n embrassant l’idée que les femmes sont bel et bien les meilleures placées pour éduquer les enfants, ces dernières osent privilégier leur vie de famille et choisissent de ne plus faire systématiquement passer le travail avant tout ».

Par conséquent, embrasser pleinement la maternité est une manière d’affirmer son choix, de s’acquitter de l’archétype supérieur du travail et de la pression sociale qui accable les femmes et de parvenir à associer la vie privée et professionnelle.

Dans la continuité de cette affirmation identitaire, de nouveaux courants notamment féministes modernes voient le jour à la fin du XXème siècle aux Etats-Unis. S’appuyant sur des discours écologiques, biologiques et sur la science du comportement animal appelée éthologie, ces courants s’inscrivent dans ce qu’on appelle la « pensée du care » aux Etats-Unis. Soutenus par des anthropologues, des pédopsychiatres, des organismes tels que l’OMS et l’UNESCO ainsi que les médias, ils redéfinissent le statut des femmes. Ces derniers prônent un retour à la nature - ici humaine, non transformée ou influencée, originelle - au premier plan du destin féminin et un recentrage sur la sphère privée. Ces vagues de mouvements traditionalistes de l’après-guerre ne sont pas comparable au féminisme de Simone Beauvoir qui revendique une égalité basé sur la ressemblance. Pour eux, il est vain de vouloir les comparer, car c’est en voulant être à l’égal des hommes que les femmes ont dû renoncer à leur essence féminine et ont perdu leur identité propre.

Ces féministes naturalistes défendent l’idée que les femmes ont naturellement une capacité plus grande aux soins dû aux gênes et aux hormones qui les rendent plus sensibles et compassionnelles. Sans qu’il s’agisse ici d’une vision régressive des femmes, ces courants prônent, au contraire, une acceptation de ces caractéristiques féminines pour en faire une force. Certes les femmes ne se définissent pas uniquement comme étant des mères, mais ces nouveaux groupes naturalistes accusent les autres courants féministes auxquels appartient par exemple Elisabeth Badinter de vouloir supprimer les caractéristiques naturelles des femmes, injustement associées à une infériorité. En remettant au centre la nature biologique féminine, ces courants veulent également faire accepter l’image des femmes modernes des sociétés industrielles du XXIème siècle qui acceptent et adoptent la maternité, sans honte. La maternité, la sensibilité, la différence et la compassion ne sont pas des identités féminines à voir comme des faiblesses mais comme des caractéristiques naturellement présentes chez les femmes qui doivent les assumer et arborer fièrement. La différence est présentée ici comme une force qu’il convient de ne pas refouler et la maternité en soi pouvant constituer un acte féministe, en ce qu’il exprime un choix fait par des femmes. Ces « éco-féministes », partisans d’une maternité non-cachée dénoncent à leur tour ces féministes qui ne veulent plus voir que dans le choix conscient de la maternité une influence de la société. En viendrait-on à ne plus croire à ce choix de vie sans penser que ce comportement est induit par la société et qu’aucune femme ne tire un réel plaisir à être valorisée et perçue « simplement » ou « seulement » en tant que mère ?

III. Une femme n’est pas une mère

a. Quand l’instinct maternel est une construction sociale

En 1980, Elisabeth Badinter (née 1944) publie un livre intitulé L’Amour en Plus. Destiné à un large public de préférence francophone, cet ouvrage provoque dès sa sortie de violentes réactions, dans la sphère médiatique et scientifique, qu’il s’agisse de partisans ou non des idées de l’auteur. Soutenue par certains, elle sera également fortement critiquée par d’autres qui verront dans son discours l’argumentation faussement scientifique d’une militante féministe extrémiste et dépassé.

Cette philosophe et féministe française s’oppose à plusieurs idéaux. S’inscrivant dans la pensée de l’essayiste, féministe et philosophe française, Simone de Beauvoir (1908 - 1986) et son fameux ouvrage Le Deuxième sexe (1986), elle revendique tout d’abord l’identité des femmes en tant qu’entité propre et délivrée de toute étiquette, qu’elle soit maternelle ou autre. Puis, elle réfute de la même façon les propos scientifiques selon lesquels les femmes sont prédestinées naturellement non seulement à avoir des enfants, mais également à les aimer inconditionnellement dès la naissance jusqu’à un âge avancé.

Dans ce livre, l’auteur retrace l’Histoire de la maternité et tente d’analyser les raisons qui ont provoqué une transition entre l’indifférence du début du XVIIIème siècle et cette relation passionnelle dès le début du XIXème siècle et essaye également de comprendre le développement, dans les mentalités, d’une théorie sur l’instinct maternel inné.

Afin de mieux comprendre le comportement des femmes à l’égard de leur progéniture, l’auteur débute par une approche historique, du XVIIème au XXème siècle, de la perception des femmes dans la société occidentale et surtout française, de leurs relations avec les autres ainsi que la perception des valeurs familiales. Il convient donc de prendre en compte que ses analyses et ses arguments qui en découlent ne sont pas applicables aux femmes du monde entier. En effet, les pays scandinaves possèdent des politiques familiales, économiques et sociales différentes. Or, notons tout de même qu’il est intéressant de constater que leur politiques ont des conséquences sur le comportement social des individus.

Dès l’antiquité, jusqu’au début du XVIIème siècle, les relations familiales sont très différentes de celles qui viendront par la suite selon Elisabeth Badinter. Durant cette longue période, ces sociétés patriarcales mènent la vie dure aux femmes et aux enfants. Connoté plutôt négativement, la notion d’amour au sein des familles et de la société ne correspond pas du tout à celle qui se développera à la fin du XVIIIème siècle. Perçu comme une faiblesse, cette tendresse sera critiquée et mise de côté. Pendant longtemps les femmes ne sont reconnues que dans leur statut d’épouse et/ou de mère, réduites au maternage et à l’éducation des enfants. Ainsi, l’environnement froid, dur, répressif et exempt de tendresse, dans lequel évoluent ces deux corps, ne favorise en rien un attachement entre la mère et sa progéniture.

Influencé par les philosophes, écrivains, théologiens et pédagogues, l’enfant est également perçu comme un être imparfait, bête, corrompu, dont il faut se méfier, dangereux, manipulateur, et gênant. À sa naissance, l’enfant est souvent confié à une nourrice, abandonné, voire même tué dans des cas de fortes détresses. Le recours aux nourrices est d’abord utilisé dans les familles aristocratiques du XIIIème siècle, puis s’étendra à toutes les couches de la société dès le XVIIIème siècle.

Cette distanciation parentale, puisqu’elle concerne à la fois la mère et le père, a plusieurs explications. Tout d’abord, la forte mortalité infantile, qui s’élève à environ 25% en France jusqu’à la fin du XVIIIème siècle pousse les parents à ne pas s’attacher au nouveau-né, fortement susceptible de ne pas survivre. Mais certains diront que cette souffrance est bel et bien la preuve d’un réel amour maternel. Or, cela ne justifie pas totalement l’attitude de certaines mères de classes aisées, dont la mortalité infantile existe certes, mais est réduite. L’auteur pose ainsi la question différemment : il semblerait que la mortalité infantile soit la conséquence d’un désintérêt maternel et non la cause. Puis, Elisabeth Badinter relève également le phénomène de l’inégalité de l’indulgence envers les enfants, selon leur sexe et leur rang. En réalité, c’est ce qu’apportera socialement l’enfant à ses parents qui le placera plus ou moins haut dans leur estime. Le fils est préféré à la fille pour des raisons économiques évidentes et les relations avec les aînés sont privilégiées pour des raisons d’héritage, puisque le sort de la mère dépendra de son héritier si son mari venait à mourir. Par conséquent l’auteur pose la question suivante: comment expliquer cette attitude de favoritisme avec la théorie d’un amour équitable et spontané ?

Ensuite, l’auteur relève aussi la réticence à tout changement physique. Ces sociétés occidentales du XVIIème siècle véhiculent non seulement l’idée esthétique que l’allaitement dégrade le corps des femmes, mais également qu’il s’agit là d’une pratique populaire vulgaire. Ajoutons également que tout le travail maternel que l’éducation d’un enfant demande n’est aucunement valorisée à ces époques. En revanche, l’émancipation féminine, qui en séduit plus d’une puisqu’elle apporte la reconnaissance et la gloire, pousse les femmes à se distancier du monde de l’enfant. Les femmes rejettent donc la maternité au profit du combat des tourments de la condition féminine tels que la domination masculine, l’isolement culturel…etc. Les femmes se distancient donc « […] des dames qui ne savaient pas être autre chose que femme de leur mari, mère de leurs enfants et maîtresse de leur famille ». Pour elles, « […] la liberté c’est faire ce que l’on veut au moment où on le veut. Dans leur cas, l’enfant est une entrave matérielle à cette vie de plaisir. […] Leur plaisir est limité par la morale…du plaisir ; leur liberté par l’obligation sociale d’apparaître libre : de tous préjugés moraux, de tous liens sentimentaux et bien sûr de toutes obligations économiques ».

Pour finir, Elisabeth Badinter observe que plus le ménage est pauvre et plus le nouveau-né est susceptible de représenter une gêne financière. Il sera donc envoyé chez une nourrice, abandonné ou assassiné. Or, il est ici bien clair que cette attitude ne peut pas être mise en lien avec un manque d’amour maternel. C’est ici l’instinct de survie qui prime sur l’instinct maternel. En revanche, « [p]our expliquer l’exil massif des enfants de la ville chez les nourrices, on a le plus souvent invoqué la situation économique des parents naturels. Si cette explication est nécessaire, elle ne paraît pas suffisante », affirme l’auteur. Les cas de dons à des nourrices, d’abandons ou d’infanticides se passent également dans des cercles familiaux sans difficultés financières ou sans problèmes de disponibilités. Par conséquent, si ces différentes attitudes sont pratiquées de manière systématique quelles que soient les couches sociales ou la situation financière de la famille, c’est que les valeurs sociales et l’attitude de la communauté font passer le travail et les bénéfices du mari, avant le contentement de l’enfant. Le choix est donc influencé par la philosophie dominante. Et l’amour maternel ne semble pas se manifester s’il n’est pas encouragé. Cette indifférence, curieusement non condamnée par les sociétés occidentales de l’avant-guerre puis condamnée par la suite démontre que l’on ne peut pas discuter d’instinct naturel lorsque dans plusieurs pays les femmes ne développent pas d’amour maternel, et ce jusqu’au début du XIXème siècle. Ainsi, l’auteur postule que le comportement féminin et son attachement au statut de mère n’existe non seulement qu’en relation avec celui de l’enfant et celui du père, mais qu’il dépend totalement de la façon dont la société décide de le déprécier ou de le valoriser. Lorsque les époques et les sociétés patriarcales mettent l’accent sur l’autorité masculine, les femmes – et les mères – rejoignent le statut inférieur de l’enfant. À l’inverse, la préséance du statut de l’enfant provoque une amélioration du statut des femmes-mères au profit de celui de l’homme-père. Dans les deux cas, le comportement de la mère à l’égard de son enfant n’est donc pas le même : « selon que la société valorise ou déprécie la maternité, la femme sera plus ou moins bonne mère ». Et si l’instinct n’est donc pas dicté par ces sociétés, mais bel et bien par la nature comment expliquer les abandons, les infanticides, le désintérêt de certaines femmes et les apprentissages de l’allaitement, censés être innés, les auxiliaires lors de l’accouchement etc ?

La valorisation de la figure maternelle est donc un concept assez récent: « […] ce n’est qu’à la fin du XVIIIème siècle que le rôle de la mère a été valorisé et que le regard sur l’enfance à changé. C’est alors que l’on a enfermé les femmes dans le rôle de mère nourricière, exigeant un dévouement total à sa progéniture ». En effet, à la fin du XVIIIème siècle s’opère un changement vis-à-vis du regard sur l’enfant et les femmes dans leur rôle dans la société. Plutôt définis comme des êtres inutiles, les enfants se voient vouer un véritable culte, ce qui a un impact sur les fonctions que l’on attribue également aux femmes. On s’aperçoit que les fonctions maternelles, reproductrices et nourricières décrites comme naturelles et spontanées sont mises en valeurs et présentées comme de réels avantages. À cette période charnière, les mentalités leurs attribuent une nouvelle sensibilité. C’est à ce moment que l’on met non seulement l’enfant au centre de la famille, mais également l’accent sur les sentiments et la relation amoureuse entre la mère et l’enfant. Plusieurs auteurs, tel que Rousseau, développeront par ailleurs à cette période, l’idée d’une famille basée sur un amour maternel.

Dans cette optique apparaissent des personnages tels que Madame du Châtelet (1706 - 1749), mathématicienne et femme de lettres réputée ou encore Madame d’Epinay (1726 - 1783), femme de lettres également et amie de Rousseau qui fait l’éloge d’une nouvelle sorte de femme appelée « la bonne mère », soucieuse du bien-être de sa progéniture. En créant un devoir maternel prétendument nécessaire et indispensable au bon fonctionnement de la société et de l’espèce, et en associant l’allaitement au fait d’être une mère attentive et sensible, donc digne de son enfant, ces sociétés construisent l’identité des femmes comme une future maman aimante, digne, protectrice, mais aussi responsable du bon fonctionnement de toute une société en véhiculant et valorisant cette image.

Elisabeth Badinter assoit donc sur le banc des accusés les sociétés patriarcales industrielles du XVIIIème siècle à nos jours. Poussées par des motivations politiques et économiques les sociétés industrielles décident de revaloriser l’image de la mère parfaite afin de pallier aux différents problèmes. En effet, l’auteur relève que les crises économiques la réévaluation de l’enfant en tant que futur consommateur et les discours des féministes proches des courants naturalistes ont eu une influence sur l’identité des hommes et des femmes. Les enfants et les tâches maternelles jusque-là négligés, les crises économiques et le faible taux de natalité dû à la mauvaise image de l’enfant et donc au désintérêt des femmes selon l’auteur, font non seulement prendre conscience aux nations modernes que leur avenir social et économique est en danger, mais que les enfants possèdent une valeur marchande intéressante car ils participent à l’enrichissement de l’Etat. Par conséquent, ces derniers tentent de véhiculer une image plus positive de l’enfant et tentent de revaloriser l’investissement des mères dans l’entretien de leur progéniture, dans le but d’augmenter les naissances et donc les dépenses: « Dans cette nouvelle optique quantitative, tous les bras humains ont de la valeur, même ceux que jadis on considérait avec quelque mépris. ». Notons tout de même que ces sociétés européennes - exceptés les pays scandinaves qui possèdent des politiques différentes et donc des résultats différents - ne semblent cependant pas juger nécessaire de responsabiliser les hommes dans ces nouvelles tâches éducatives. Modèle vivant chargé d’idéal par excellence, la mère devient irremplaçable au sein du cercle familial et dans l’éducation des enfants. Chargée de donner le bon exemple, cette dernière doit s’impliquer totalement dans la construction du bonheur de son entourage. Ce dévouement à plein temps (allaiter, jouer, nourrir, éduquer etc) ne permet pas de quitter le domicile familial et exclu dès lors toute autre activité professionnelle ou personnelle : « On ne peut pas être à la fois mère et autre chose. Le métier maternel ne laisse pas une seconde de libre à la femme ». Même le temps passé au foyer devient un facteur de distinction entre les bonnes et les mauvaises mères. De plus, son influence s’étend au delà de la famille, puisque la société prétexte que son organisation est à l’image de l’éducation que les hommes ont reçu de leur mère. Exprimées par la responsabilité du bonheur sociétal qui passe par la réussite familiale, l’auteur dénonce ces pressions sociales exercées sur les femmes - et les hommes - et qui les enferment dans leur unique rôle de mères parfaites, mais aussi épouses, amies, filles, collègues de travail etc. En imposant le modèle de la mère parfait comme norme unique tout en condamnant les autres et en associant symboliquement l’enfant à une réussite sociale et à la consécration du bonheur, ces dernières privent non seulement les femmes de faire un choix, mais enferment et formatent ces dernières dans un modèle unique qu’il est difficile de quitter. Un grand nombre d’entre elles deviennent donc mères en se conciliant aux principes sociaux sans réellement se poser de questions sur les motivations réelles de ce choix.

L’allaitement est un sujet fortement abordé par Elisabeth Badinter dans ses deux ouvrages (L’Amour en plus et Le conflit: la femme et la mère). Contrairement aux arguments avancés par les théoriciennes mentionnées dans la première partie, l’allaitement ne participe pas selon elle à l’émancipation des femmes. En effet, l’OMS et l’UNICEF contraignent, par recommandations, l’allaitement aux pays du monde entier dès la fin des années 1990. Preuve d’amour par excellence, on leur rappelle que leurs seins appartiennent prioritairement à leur progéniture et qu'ils ont été créés pour nourrir. On certifie aussi aux mères qu’il s’agit là d’une pratique à adopter puisqu’elle mène à un idéal de beauté, d’épanouissement et de considération total. On leur assure qu’elles feront des épargnes, qu’elles seront affichées comme ayant un comportement exemplaire et on les invite à prendre modèle sur les femelles du règne animal. En réalité, il est difficile d’évaluer le pourcentage des femmes qui le font par plaisir ou mécaniquement pour obéir à la mode et échapper à la culpabilité.

En conséquence, le nouveau discours maternel prôné par certains n’est en aucun cas à lier à une quelconque forme d’émancipation féminine mais à une manipulation de ces sociétés modernes, poussées par des motivations économiques et sociales « […] illustrées par le discours du bonheur et de l'égalité : « soyez de bonnes mères et vous serez heureuses et respectées. Rendez-vous indispensable dans la famille et vous obtiendrez droit de cité » ». Dans le Conflit, la femme et la mère Badinter signale que depuis la fin du XIXème siècle, l’identité et le statut des femmes se sont dégradés en particulier du fait de cette reconsidération de la maternité. Si bien présentées les femmes ne sont désormais identifiées et reconnues qu’à travers elle. L’identité féminine est donc entièrement construite par ces sociétés qui imposent un modèle féminin unique comme un devoir moral. Formatées pour donner à la société ce qu’elle veut, les femmes deviennent mères par obligation et non plus par choix.

Attention tout de même à ne pas tomber dans la tendance inverse, à savoir de faire un procès aux mères qui ont choisies d’avoir des enfants en toute connaissance de causes. Il arrive parfois que les propos d’Elisabeth Badinter accusent toutes les mères de s’être laissées aveuglément influencer par la société.

b. Le mouvement childfree

Comme étudié dans le chapitre précédent, nous avons observé, que le statut des femmes est fortement lié à la plus ou moins grande considération de l’enfant.

S’inscrivant dans un retour aux mœurs de la société de l’avant XVIIIème siècle, certains mouvements et associations de « non-géniteurs » naissent dès la fin du XXème siècle dans les pays anglophones tels que le Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie ou encore les Etats-Unis comme la National Alliance for Optionnel Parenthood fondée à la fin des années 1970 en Californie, avant de se répandre dans le reste du monde au début de ce siècle.

Ces derniers s’identifient sous le terme de childfree « libre d’enfant », à savoir refuser d’avoir des enfants, par choix, à ne pas confondre avec childless « sans enfants » terme plutôt connoté négativement et désignant les personnes qui ne peuvent pas en avoir. Bien qu’ils soutiennent les raisonnements des auteurs mentionnés plus haut qui se situent dans une position dénonciatrice plutôt passive exposant les problèmes, ces derniers luttent activement pour une reconnaissance dans la diversité des désirs aussi bien féminins que masculins tout en proposant des solutions.

Plusieurs raisons poussent ces personnes à ne pas avoir d’enfants: absence de désir, craintes quant à la transmission de maladies héréditaires, carrière professionnelle privilégiée, incertitudes quant à l’avenir économique et écologique de la planète, problème de partenaire, conviction qu’il s’agit là d’un acte égoïste, perte d’une indépendance, anticonformisme, volonté de ne pas faire porter un lourd passé familial, une trop grande responsabilité, expérience personnelle, le fait de ne pas apprécier les enfants … etc. Néanmoins, ces minorités se disent vivre dans des sociétés où la parentalité et surtout la maternité sont magnifiés. Elles sont mal-comprises et perçues de façon étonnante et parfois même égoïste par l’opinion publique: « [qui] sont 63% à considérer que «pour s'épanouir, une femme doit avoir des enfants» ». Pourtant les chiffres parlent d’eux-mêmes et démontrent une augmentation de cette nouvelle philosophie dans la plupart des pays industrialisés: selon une étude menée en 2006 par l’INED (Institut National d’Etudes Démographiques), « [e]n France, 10% des femmes nées en 1940 n’ont pas d’enfants. 12 à 16% des femmes nées en 1980 n’en auront pas. En Allemagne, 30% des femmes en âge de procréer sont sans enfant. Au Royaume-Uni, le nombre de femmes sans enfant a augmenté de 100% en vingt ans. Au Japon, 56% des femmes de 30 ans n’en ont pas (contre 24% en 1995) ».

Ces organisations s’engagent sur plusieurs fronts. Tout d’abord, elles combattent les pressions sociales exercées sur les jeunes filles, puis sur les femmes surtout lorsqu’elles se rapprochent de l’âge de procréer. Puis, elles tentent de faire comprendre qu’une vie sans enfant est un choix de vie possible parmi tant d’autres et que la maternité n’est pas toujours la préoccupation initiale et instinctive de toutes les femmes. Les seuls arguments biologiques qui empêchent les individus de prendre librement des décisions ne suffisent plus.

En effet, les childfree font remarquer que les sociétés fonctionnent selon la logique du tout ou rien qui catégorise l’individu de façon manichéenne en procédant par la valorisation de certains actes et la culpabilisation d’autres. La condition maternelle est tout aussi valorisée que la non-maternité est discréditée: « si on était bien d'accord pour sanctifier la mère admirable on l'était tout autant pour fustiger celle qui échouait. De la responsabilité à la culpabilité il n'y avait qu'un pas qui menait tout droit à la condamnation ».

Les femmes sont donc non seulement responsable du bonheur, mais également coupable du malheur de tous. La construction de l’image de la femme parfaite associée à la maternité est accompagnée de son pendant négatif, qui néglige ses tâches - appelées « fonctions originelles » : épanouissement pour les unes présuppose malheur pour les autres. En contre-exemple, on dépeint et critique la figure de ces femmes que l’on juge égoïstes, indignes, indifférentes, voire même malades. Persuadé que le refus de la maternité ne cache au fond qu’une souffrance, les sociétés cherchent des excuses à ce choix: traumatisme étant enfant, troubles psychiques, narcissisme, égoïsme. Mais : « […] choisir d'être mère ou non doit-il être analysé en termes de normalité et de déviance ? ». Or, le nombre de femmes qui s’opposent au sacrifices de leurs projets et souhaits au détriment du confort de l’enfant est trop important selon Elisabeth Badinter pour les placer dans la catégorie des exceptions maladives.

Ceux qui refusent d’avoir des enfants sont sans cesse amenés à expliquer leur choix, alors que l’on ne se pose pas la question à ceux qui ont fait le choix d’en avoir. Pourtant personne ne pense aux ravages que peut provoquer l'irresponsabilité de certains parents ou la découverte de la dure réalité de la maternité. Les sociétés européennes entourent la réalité maternelle d’un cercle d’illusions où la maternité n’apporte que joie et amour. Et c’est en associant un aspect scientifique et en faisant remonter son existence aux temps antiques, qu’elle construit le mythe idéal de l’instinct maternel. Mais les childfree rappellent ici à juste titre la face cachée, mais bien réelle, de la maternité faite d’épuisements, de frustrations et de sacrifice. Combien d'enfants jouent le rôle de consolation, accessoires de mode, sont ignorés ou maltraités ? Refusant des responsabilités maternelles qui impliquent des sacrifices, ces adeptes de ce mode de vie apprécient par-dessus tout leur autonomie affective et économique. Effectivement, la sociologue américaine Kristin Park explique que la survalorisation du rôle maternel provoque chez certaines femmes un sentiment de répulsion car elles l’associent à une perte d’identité et de liberté.

Bizarrement, les sociétés paraissent plus s’interroger sur ceux qui réfléchissent à leurs responsabilités que par ceux qui les méprisent.

Pour les partisans, les discours responsabilisants, que l’on retrouve dès le XVIIIème siècle accablent les femmes du sentiment de culpabilité, la piègent dans une définition unique et assombrissent l’image et l’autorité du père. Pour eux, la maternité ne permet pas aux femmes de s’émanciper de l’autorité masculine. Bien au contraire, la dépendance de la domination masculine se déplace dans la dépendance de l’éducation des enfants, qui enferme les femmes au foyer. Dès lors, la maternité amplifie selon eux l’inégalité dans le couple aussi bien au niveau des tâches domestiques, de l’éducation, du salaire et de la carrière professionnelle. En effet, sans enfants, la majorité des femmes ont plus de chances de trouver une situation économique, professionnelle et sociale au même niveau que celui des hommes. Plusieurs enquêtes révèlent que plus les femmes sont libérées des contraintes économiques et sont diplômées, plus ces dernières se détournent de la maternité.

Ce dévouement ne semble pas spontané dans une société qui proclame pourtant qu’il s’agit d’un comportement inné. Par conséquent, le facteur social a bel et bien une grande place dans le comportement des femmes vis-à-vis de la maternité et dans la construction de leur l’identité.

Dans cette optique, Corinne Maier - psychanalyste, maman et auteur du livre No Kid: Quarante raisons de ne pas avoir d’enfant (2007) - remet en question avec humour et convictions ce statut de parent dans son ouvrage et critique la vénération de l’enfant apparu dès le XIXème siècle. En accusant ce « culte à l’enfant », celle-ci replace l’enfant et ose dire, avec espièglerie parfois, qu’il peut aussi être perçu comme un facteur de réduction du bonheur du couple.

Plusieurs autres ouvrages racontent les expériences des femmes comme Emilie Devienne ou Edith Vallée. Ces dernières assurent que leurs décisions de non-maternité ont été difficilement admises dans les sociétés actuelles dans lesquelles elles vivent. En perdant cette spécificité féminine, ces femmes sont dépossédées de leur identité. Difficile donc de se construire dans de telles sociétés où on ne pose pas la question de savoir si la maternité plaît aux femmes ou non et où dès son plus jeune âge, la jeune fille est déjà préparée à travers les moyens de communication (télévision, livres ou jeux) à remplir son futur rôle. Comme le dit Béatrice Marbeau-Cleirens: « […] la femme pouvant être mère, on a déduit non seulement qu'elle devait être mère, mais aussi qu'elle ne devait être que mère et ne pouvait trouver le bonheur que dans la maternité ».

Au final, leur but est de redéfinir l’identité féminine jusque-là engloutie dans une maternité survalorisée. À force de rappeler aux individus leurs devoirs, les sociétés en oublient leurs droits et excluent la réalité des ambivalences, ici féminines. L’allaitement et la maternité devraient être des droits et non des devoirs et s’ils sont des droits, l’inverse est aussi valable.

V. Conclusion

Même si la capacité à procréer se retrouve dans la définition même des femmes et que cette caractéristique permet notamment de les distinguer des hommes, cette capacité ne signifie en aucun cas que les femmes doivent être mères. Le débat sur l’identité des femmes que nous venons d’étudier débouche sur une conclusion commune assez claire: les femmes peuvent être des mères à plein-temps ou à temps partiel, mais peuvent aussi ne pas l’être du tout. Au final, la tolérance vis-à-vis des décisions - avoir des enfants ou pas - est ici à mettre en avant. Le discours « soyez d’abord des femmes », « soyez d’abord des mères », change pour devenir « soyez qui vous voulez ». Les femmes seront libres, le jour où elles pourront choisir.

En effet, comme le constate Camille Froidevaux-Metterie, philosophe, maître d’enseignement à l’Université de Reims Champagne-Ardenne en France et auteur du livre La révolution du féminin, les sociétés ne fonctionnent que par manichéisme: les femmes en tant que personne s’opposent aux mères comme une fonction. Comme si le choix de l’un suppose l’abandon de l’autre:

« L’un est universaliste: les différences des rôles sexuels sont entièrement déconstruites comme des objets façonnés par l’histoire, qui n’ont rien de naturel. L’autre est différentialiste, ou essentialiste: on valorise la femme comme un être ontologiquement différent, porteur, par essence, d’autres valeurs. […] L’universalisme peut finir par faire de la femme un homme comme les autres, dans un monde où ce qui paraît neutre est en réalité un produit du modelage masculin. Le différentialisme risque, lui, d’enfermer la femme dans sa nature supposée, fondée sur les caractéristiques d’un corps qui a longtemps été sa prison. ».

En réalité, il n’existe pas deux façons de définir les femmes - celles qui sont mères et celles qui ne le sont pas - mais une infinité. La diversité des aspirations féminines est à prendre en compte et à respecter. Bien que c’est souvent ce que l’on reproche à Elisabeth Badinter, dans sa lutte féministe parfois extrémiste, il semblerait que d’autres n’y voient que la porte-parole de propos dénonciateurs. Effectivement, la césure stricte qui s’opère aux alentours du début du XVIIIème siècle est à nuancer. Bien qu’un changement se produit à cette période, il convient de rappeler que les auteurs des nouveaux courants de pensées, comme Rousseau, ne touchent que les couches instruites et aisées de la société qui ne constituent qu’une minorité (en nombre). Ce n’est que dans un second temps que le reste de la population sera influencée progressivement.

En revanche, les auteurs des deux camps s’accordent pour dire qu’il faut respecter les multiples choix, amoindrir le poids des devoirs maternels, arrêter de véhiculer l’image de la maternité comme un sacrifice total ou au contraire du seul moyen d’épanouissement possible et soutenir toutes ces femmes qui choisissent de ne pas avoir d’enfants ou qui décident de ne pas choisir entre la maternité et la carrière professionnelle.

Paradoxalement, la maternité si bien considérée par les sociétés occidentales n’est pas forcément appréciée dans un monde où de plus en plus de femmes entament de longues carrières professionnelles. Alors que les partisans de la famille classique critiquent les mères qui travaillent, le monde professionnel leur reproche leurs maternités répétées.

Rappelons tout de même que ce type de débat s’inscrit dans des sociétés ou des familles où la discussion est possible. Si dans certains pays, la maternité est discutée comme un choix, dans d’autres elle constitue une obligation ou une impossibilité.

D’un côté, dans certaines sociétés ou familles, qu’il s’agisse de pays en voie de développement ou non, les enfants constituent parfois un revenu supplémentaire non négligeable à la famille. D’un autre, le choix de se consacrer entièrement à la maternité suppose aussi de dépendre financièrement d’autres individus (partenaire, famille, proches, subventions etc) « […] ce « caprice » […] n’est possible que dans les couches moyennes et supérieures, lorsque le mari travaille et gagne a priori bien sa vie, et/ou lorsque la profession de la mère lui permet de travailler à domicile, souvent à son compte ». Or, d’autres enquêtes démontrent que les femmes qui ont une situation sociale et économiques stables ne se tournent pas naturellement vers la maternité. Un choix et un besoin pour les unes, une gêne ou une envie pour les autres, la venue de l'enfant au sein d’une famille n’est pas vécue de la même manière par les femmes selon leur ambitions, cultures, revenus, expériences. C’est pourquoi, c’est en parcourant l’histoire des attitudes des femmes face à la maternité, que l’on constate que la conduite universelle n’existe pas. Au contraire, la grande fluidité de ses sentiments, selon sa culture ou ses ambitions montre qu'il n'y a pas d’attitude maternelle suffisamment homogène pour parler d'instinct ou de comportements maternels « en soi ».

VI. Bibliographie

Ouvrages généraux

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Publicité pour la marque de pâte à tartiner Nutella. Le slogan est le suivant: « Their day. Made by Mom ». [En ligne: http://www.weightymatters.ca/2008/09/are-you-bad-parent.html]

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Demi Moore en couverture du Vanity Fair d’Aout 1991, enceinte de 7 mois. [En ligne: http://www.vanityfair.com/news/2011/08/demi-moore-201108]

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« Martine, petite maman ». Bande-dessinée illustrée de la fameuse série « Martine ». [En ligne: http://www.club-martine.fr/album/martine-petite-maman/]

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[En ligne: http://www.desfillesaretordre.com/commentaires-sur-et-toi-quand-est-ce-que-tu-ty-mets/]

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http://www.bd-sanctuary.com/bd-et-toi-quand-est-ce-que-tu-t-y-mets-vol-1-simple-s31193-p181848.html]

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[En ligne: http://www.stresspsychotherapie.fr/comment-tout-concilier-vie-de-femme-depouse-de-mere-et-vie-professionnelle/ ]

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https://unrulybodies.wordpress.com/2014/11/26/no-children-allowed/

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