Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
ArteHistoire

Articles avec #histoire tag

Le camp de concentration d’Auschwitz et la déportation hongroise de 1944.

28 Septembre 2014 , Rédigé par Tania Falone Publié dans #Histoire

Le camp de concentration d’Auschwitz et la déportation hongroise de 1944.

Dès son accession à la Chancellerie allemande en 1933, Adolf Hitler établit sa politique autour du « danger » juif pour la « race aryenne » qui s’accompagne de lois antisémites. L’objectif d’Hitler est de « purifier» la race allemande en écartant les Juifs du Reich pour permettre « l’aryanisation ». Ainsi, dès 1938, des expulsions hors du territoire sont organisées et elles sont suivies de la concentration des Juifs dans des camps de concentration externes à l’Allemagne ou dans des ghettos, solutions qui seront jugées insuffisantes par le Führer. Décidée lors de la Conférence de Wansee, durant l’automne 1941, l’extermination finale des Juifs, appelée « Solution finale », fait naître un procédé d’extermination massive des Juifs d’Europe avec l’aide de camps d’extermination comme Auschwitz. L’Europe entière est concernée par cette décision, notamment les pays d’Europe de l’Est qui connaissent un fort enracinement de la communauté juive. Tour à tour, ces pays voient leur population juive se faire enfermer dans des ghettos, puis déporter, massivement, vers les camps d’extermination. Durant l’été 1944, les Juifs hongrois sont conduits vers Auschwitz, principal camp d’extermination de l’Europe à partir de 1942. Cette déportation impressionnante par son ampleur a laissé une trace photographique unique. En effet, lors de l’arrivée des prisonniers, des photos sont prises par les SS, rassemblées dans un album puis retrouvées par une survivante juive lors de la libération des camps, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. A travers ce dossier, nous chercherons à comprendre selon quel processus le camp d’Auschwitz devient le lieu d’extermination principal des Juifs d’Europe. Ensuite, nous nous focaliserons sur les conditions et le contexte de la déportation hongroise de 1944 ainsi que sur l’album retrouvé par une survivante, source photographique de la déportation hongroise dont nous ferons un historique ainsi qu’une analyse, qui nous permettra, notamment, de concevoir visuellement l’événement connu à travers de nombreux témoignages, et qui nous pousse à nous interroger sur l’utilisation de la photo dans le camp ainsi que sur l’importance de ces clichés.

Auschwitz :

Arbeit macht Frei, « le travail rend libre », voici le « slogan » que l’on peut lire sur les entrées de certains camps de concentration, dont l’un des plus célèbres, le camp d’Auschwitz, nom qui est directement associé à l’Holocauste. En effet, il est connu pour son rôle prépondérant dans le massacre des Juifs européens qui ont fini dans ses chambres à gaz. Il est surnommé le « centre de mise à mort » .

Un bref historique du camp:

A l’origine, Auschwitz n’est pas un camp de concentration mais une ville frontière, nommée Oświęcim, qui se situe dans la région de la Haute Silésie, au sud-ouest de la Pologne. Cette région est annexée par les troupes allemandes en septembre 1939, puis est rebaptisée en allemand « Auschwitz ». Dès que la Silésie est prise, la police nazie entreprend la construction des camps de concentration afin de vider les prisons surpeuplées de Pologne. La construction du complexe d’Auschwitz se fait dans un lieu isolé, loin des regards indiscrets. La seule liaison possible avec le monde externe est celle des voix des chemins de fer qui permettent l’acheminement des convois de prisonniers qui arrivent d’Europe entière.

Le camp de concentration :

Le camp de concentration d’Auschwitz est construit, à partir de veilles casernes polonaises le 27 avril 1940, sous l’ordre de Heinrich Himmler, chef de la police d’Hitler et l’un des organisateurs de la « Solution Finale ». Le camp accueille ses 728 premiers prisonniers le 14 juin 1940. Ces derniers sont majoritairement des prisonniers politiques polonais, des étudiants et des militaires, considérés comme « une menace immédiate » pour la politique du Reich. L’on remarque ainsi que les premiers prisonniers de ce camp, connu principalement pour avoir joué un rôle primordial dans l’extermination massive des Juifs d’Europe, sont des opposants politiques et non des Juifs. Ce phénomène s’explique par le fait qu’au départ, le régime nazi a fait un « nettoyage » interne du Reich, en éliminant principalement les « dangers » politiques comme des communistes et des sociaux-démocrates. Les Juifs n’étaient pas encore la cible principale du régime à l’ouverture du camp. Autre élément important, Auschwitz, à ses débuts, est un camp de concentration et non d’extermination. Cette distinction est importante car la fonction entre ces deux catégories n’est pas identique. En effet, les camps de concentration ne sont pas une invention du totalitarisme et existent depuis la fin du XIXème siècle. Le but principal de ces camps de concentration, appelés Konzentrationslagern (KL) par les allemands, est de « retirer, d’éliminer du corps social toute personne considérée comme politiquement ou « racialement » suspecte » pouvant s’opposer au régime nazi. Le second objectif de ces camps d’internement est le redressement par le travail forcé, ce qui explique le « Arbeit macht frei » présent à l’entrée de quelques camps de concentration nazis. Dans un premier temps, Auschwitz sert uniquement à l’isolement et au redressement par le travail forcé des « indésirables » politiques du Reich. Auschwitz est donc loin d’être le camp de la terreur qu’il deviendra à partir de 1942. Le camp d’Auschwitz peut accueillir environ 10 000 personnes. En mars 1941, Himmler décide de l’agrandir pour augmenter sa capacité de détention et décide d’y aménager Birkenau, le centre d’extermination d’Auschwitz.

Le camp d’extermination

L’année 1942 est l’année la plus meurtrière en ce qui concerne la « Solution Finale ». Au début de cette année, le seul camp d’extermination en fonction est Chelmno, Auschwitz n’a aucun rôle prépondérant dans la destruction des Juifs. Cependant, dans le courant de cette même année, Auschwitz entame sa transformation pour devenir un camp majeur dans le processus d’extermination des Juifs d’Europe, le début de la « Solution Finale » commence dans le camp. Le 17 Juillet 1942, Himmler fait une visite du camp afin de voir l’avancée des travaux de Birkenau, débutés en 1941. L’agrandissement du camp, qui se fait par les détenus, permet la construction d’un nouveau crématorium ainsi que l’aménagement de chambres à gaz destinées aux communautés juives de l’Europe, devenant ainsi un Sonderkommando (SK), un camp d’extermination. Durant l’été 1942, Auschwitz reçoit des convois massifs de Juifs provenant de l’Europe entière (Slovaquie, de France, de Belgique et de Pays-Bas). Dès le printemps 1943, un ensemble de quatre fours crématoire et de chambre à gaz deviennent fonctionnelles à Auschwitz-Birkenau. Dès l’été 1943, Auschwitz a la capacité de tuer environ 150 000 personnes par mois avec ses nouvelles installations meurtrières permettant ainsi des massacres à l’échelle quasi-industrielle. Durant cette année clé, le camp d’Auschwitz devient un centre majeur pour le régime nazi. En effet, après la construction de Birkenau, celui-ci devient un camp mixte. Il peut ainsi concilier travail forcé et extermination massive des Juifs, permettant ainsi l’extermination des « invalides » et parallèlement l’utilisation d’une main d’œuvre gratuite et nombreuse pour l’économie du Reich. Le travail forcé est également un outil d’assassinat. Les détenus sont employés dans différents travaux lourds et fatigants afin de les affaiblir physiquement et psychologiquement jusqu’au stade de la mort. La main d’œuvre est abondante et personne n’est irremplaçable, cela explique pourquoi les SS tuent des détenus pour des motifs d’évasions ou les exploitent jusqu’à leur dernière force. Ce travail forcé est donc une manière différente d’exterminer les communautés. En été 1944, Auschwitz connu la déportation la plus massive de son histoire, celle de Juifs Hongrois. Entre le 15 Mai et le 6 Juillet 1944, environ 438 000 Juifs sont déportés de la Hongrie en direction d’Auschwitz. Une grande majorité des déportés sont gazés dès leur arrivée. L’extermination des Hongrois excéda la capacité des crématoriums obligeant la construction de cinq fosses d’incinération à ciel ouvert. Cette déportation fut d’une ampleur impressionnante et démontre ainsi l’ensemble des massacres pratiqués à Auschwitz dès l’année 1942.

Déportation hongroise de 1944 :

Depuis 1942, toutes les communautés juives de chaque pays d’Europe sont prises dans le fléau de la « Solution Finale » allemande. Cependant, une population juive arrive à retarder le moment de la déportation jusqu’en printemps 1944. Ainsi, la Hongrie connait la déportation la plus tardive et la plus rapide durant cette fin de Seconde Guerre Mondiale. Espérant ainsi une expansion territoriale au Nord, à l’Est et au Sud de ses frontières, la Hongrie s’allie à l’Allemagne en signant le pacte Tripartite. Certes, cette association permet à la Hongrie de conquérir certains territoires mais, en contrepartie, elle a certaines obligations à respecter. Ainsi, elle doit fournir à l’Allemagne des troupes, notamment pour l’attaque, en 1941, contre la Yougoslavie et en 1943 contre l’Armée Rouge. De plus, les Allemands insistent pour que la Hongrie impose les lois de Nuremberg qui obligent notamment le port de l’étoile des Juifs et leur rejet de la société. Jusqu’en 1943, l’Allemagne est trop occupée sur les fronts de l’Est et de l’Ouest pour vraiment s’inquiéter de la politique hongroise, politique fortement instable. En effet, depuis la signature du pacte Tripartite en octobre 1940, il y a un fort contraste entre les différents ministres qui se trouvent au pouvoir. Il y a une scission entre les pros et les antinazis, scission qui influe directement sur le sort des Juifs hongrois. Aucun pays d’Europe n’a connu autant de flux et reflux politique durant la guerre. En 1944, Hitler s’intéresse à son allié et lui impose une déportation de ses Juifs vers les différents camps de concentration de l’Est, au risque d’une invasion allemande sur le territoire hongrois. Ainsi, les Juifs hongrois, qui représentent environ 5% de la population , entre 1938 et 1941 sont obligés d’appliquer les lois de Nuremberg qui impose le port de l’étoile jaune, la mise à l’écart des communauté juives hors de la société obligeant leur enfermement dans des ghettos. De plus, l’accès à certaines professions, notamment dans les domaines commerciaux, leurs sont interdits. Ces interdictions et ce rejet ne se fait pas sans conséquence pour le pays. En effet, les Juifs hongrois, représentent une majorité de la bourgeoisie de la Hongrie, pilier de toutes les activités commerciales s’assurant de la bonne marche de la vie économique. Ainsi, lorsque les Juifs sont évincés des professions économiques pour être destinés au travail forcé, le gouvernement hongrois doit remplacer les fonctionnaires juifs par d’autres fonctionnaires, démarche longue qui déstabilise le pays économiquement et qui a un effet désastreux dans le domaine industriel. Malgré l’application des exigences allemandes, la Hongrie est envahie par l’armée du Reich le 19 mars 1944. Dès son arrivée, Eichmann, organisateur de la « Solution Finale », prend en main la déportation des Juifs hongrois. La concentration de la communauté juive c’est fait par région. Ainsi, le pays est divisé en 5 zones, sans compter la ville de Budapest. Les rafles sont organisées par la Gestapo qui travaille en collaboration étroite avec la police et la gendarmerie hongroise. Chaque rafle est suivit d’une déportation immédiate et cela dès le 27 et 28 avril. Une majorité de ces déportations aboutissent à Auschwitz, centre de mise à mort qui tourne à plein régime durant cette période. A Auschwitz, à l’occasion des déportations hongroises les SS doivent construire, une rampe de gare à l’intérieur même du camp qui permet ainsi une réception directe des prisonniers hongrois. La rampe se situe entre Auschwitz I, camp de travail forcé et Birkenau, centre de mort. Cette structure est mise en place afin de permettre un acheminement plus rapide des Juifs vers le camp de travail ou vers les chambres à gaz. Dès leur arrivée, les déportés sont « triés » par des médecins du camp de concentration. Dans un premier temps, les médecins séparent les hommes et les femmes. Ensuite, à l’intérieur de cette première sélection, déterminant ainsi quels hommes et quelles femmes sont aptes au travail, déterminant ainsi le sort des prisonniers, les aptes au travail survivent et les inaptes, les personnes âgées, les handicapés, les enfants, les femmes enceintes, sont gazés. Cette déportation hongroise est l’une des plus meurtrières de la « Solution Finale ». Ainsi, entre le 15 Mai et le 6 Juillet 1944, environ 438 000 Juifs sont déportés de la Hongrie vers Auschwitz, dont une grande majorité finit dans les chambres à gaz. Cette déportation est importante par le nombre de victimes qu’elle engendre mais également parce que cet événement a été immortalisé dans un album retrouvé par une jeune déportée hongroise à la fin de la guerre, album qui témoigne de l’atrocité et des procédés des nazis.

L’Album de Lili Meier, illustration de la déportation hongroise.

La déportation hongroise est notamment connue par la masse de personnes qui ont été conduites à Auschwitz, par la rapidité et la date tardive de sa mise en application, mais c’est surtout grâce à un album photographique que cette déportation est connue du public. Document unique d’environ 200 photos et d’une importance certaine, l’album dit « album de Lili Meier » est l’un des seuls témoignages photographique concernant la déportation que nous ayons dans sa quasi-totalité permettant ainsi un véritable souvenir photographique de l’arrivée des convois Juifs à Auschwitz. Il est retrouvé le 11 avril 1945 par une fille nommé Lili Jacob dans un camp de concentration en Silésie. Tout commence dans la soirée du 24 mai 1944, à Berehovo, dans les Carpates. Un convoi d’environ 4000 Juifs quitte la Hongrois et se dirige vers Auschwitz. Parmi les prisonniers, se trouve une jeune fille de 18 ans, Lili Jacob, jeune fille ainée de 6 enfants. Après plusieurs jours, le convoi arrive sur la Judenrampe, rampe de la gare que se situe entre le camp de travail et Birkenau. Les détenus sont triés, les hommes et les femmes sont séparés. Puis, dans chacune de ces deux catégories les médecins distinguent ceux qui sont capables de travailler de ceux qui ne le peuvent pas les envoyant ainsi directement dans les chambres à gaz. C’est durant cette dernière phase que Lili est séparée du reste de sa famille et voit ainsi sa mère et ses petits frères partir pour les chambres à gaz. En voilant les rejoindre dans l’autre file, Lili se prend un coup de couteau, acte violant non photographié. En octobre 1944, l’armée soviétique se rapproche d’Auschwitz, les détenus sont alors déportés vers un camp se situant à huit cent kilomètres de là, dans le camp de concentration de Dora et les infrastructures de Birkenau sont détruites pour ne laisser aucune trace. Ainsi, Lili Jacob se voit déplacée d’un camp à un autre. Le centre de Dora est libéré par les américains le 11 avril 1945, la jeune fille est alors atteinte du typhus et se retrouve transporté par un soldat dans une ancienne cabane SS, en cherchant de quoi se couvrir dans l’armoire, Lili découvre l’album qui provenait d’Auschwitz et dans lequel elle retrouve des visages familiers. Ce document, Lili Jacob le garde précieusement. Après la guerre, elle en fait quelques copies pour les musées permettant ainsi la mise en circulation des clichés aujourd’hui si célèbrent. Cette découverte est inattendue lorsqu’on connaît les règlements concernant la photographie dans le camp de concentration d’Auschwitz. En effet, il faut que les activités du camp et le sort des Juifs restent secrets pour le monde extérieur. Dans cette optique, il est donc interdit de prendre des photos des prisonniers ou des structures d’extermination comme les chambres à gaz ou les crématoires, images qui pourraient servir de preuves des différentes atrocités nazies. Cependant, dans certains cas particuliers, comme la prise de photo d’identification ou dans la situation de la déportation hongroise, une autorisation est donnée pour la prise de certains clichés, mais aucune marque de violence ou d’extermination ne doit apparaitre en image. Ainsi, afin de bien surveiller les photographies, un premier studio photo est aménagé à Auschwitz I, camp de travail et de concentration. Entre 1941 et 1942, un second studio est en fonction et est destiné principalement aux photographies de construction faites à l’intérieur du camp lors des différents travaux. Les clichés sont traités par des soldats SS ainsi que par huit détenus qui doivent rester dans le secret et ne rien dévoiler au risque d’être puni de mort. Avec de telles réglementations, on se demande comment les photos qui figurent dans l’album ont pu être prises. Peut-être le photographe a eu une autorisation spéciale, le débat reste ouvert. L’album retrouvé par la jeune Lili Jacob contient environ 200 photos et ses dimensions sont ordinaires, 33 centimètres de long, 25 centimètre de large et 56 pages . Les photographies sont aménagées de façon à ce qu’elles racontent étapes par étapes la déportation hongroise. C’est pour cette raison que l’album est découpé en segments. Les premières photos sont celles prises dans le cadre de la photographie des Juifs. En effet, les SS ne prennent aucune photo de Juifs sauf si ces derniers ont des tenues ou un aspect physique particulier ce que démontre les premiers clichés de l’album . Les photos suivantes illustrent l’arrivée des convois avec les prisonniers qui marchent en masse sur la Judenrampe. Ensuite, plusieurs clichés illustrent la seconde étape, la séparation entre les hommes et les femmes et le triage entre ceux qui sont capables de travailler et ceux qui ne le peuvent pas. Dans le segment suivant, le photographe entre dans le camp pour suivre, dans un premier temps, les hommes qui sont capables de travailler et dans un second temps, ceux qui sont condamnés aux chambres à gaz. Le photographe fait de même pour les femmes. L’album de Lili Meier est un document unique en soi. Découvert dans des circonstances et par une personne particulière, il permet ainsi la mise en circulation de photos peu communes permettant ainsi au public de comprendre et de mieux se représenter le phénomène des déportations durant la Seconde Guerre Mondiale. Cet album est l’un des seuls témoignages que nous avons sur ces événements qui ont bouleversé la vie de millions de Juifs et c’est notamment pour cette raison qu’il est particulièrement précieux.

Conclusion :

Le camp de concentration d’Auschwitz est le camp le plus connu principalement pour les millions de Juifs qui y sont morts. Au départ, lors de sa construction en 1940, Auschwitz est un simple camp concentrationnaire destiné aux prisonniers politique du Reich. Il faut attendre 1942 pour que le centre de mise à mort de Birkenau soit construit dans le camp permettant ainsi à Auschwitz de devenir un centre mixte. A partir de cette date, une grande majorité des Juifs d’Europe sont acheminés vers Auschwitz pour y travailler ou pour y être gazé. Ainsi, le camp d’Auschwitz extermine des millions de Juifs en quelques années seulement devenant ainsi le « centre de l’horreur nazi ». La dernière déportation est l’une des plus massives que le camp est connue. Elle provient de la Hongrie, alliée de l’Allemagne. Longtemps indépendante, la Hongrie a tardivement appliqué les lois de Nuremberg qui étaient alors en action dans les autres pays dominés par le Reich. Ainsi, ce n’est qu’en 1944 que la déportation des Juifs de Hongrie commence après une invasion des troupes allemandes. Cette déportation est rapide et brève et ne laisse presque aucun survivant. Lili Meier est l’une de ces miraculés. Elle a été déportée avec toute sa famille au mois de Mai 1944 et en est la seule survivante. Avec l’arrivée des armées soviétiques, la jeune juive est transportée au camp de concentration de Dora. Lors de la libération par les américains le 11 avril 1945, elle découvre dans une bâtisse de SS un objet particulier qui deviendra un document d’une grande valeur après la guerre. L’album photo, provenant d’Auschwitz, démontre en image les différentes étapes de la déportation qu’a subie Lili Meier. Copiées, les précieuses et rares photographies deviennent accessible au publique permettant à ce dernier de percevoir une des étapes les plus importantes qui compose le long parcours de l’extermination ainsi que certains visages représentant les victimes de la « Solution Finale ».

Bibliographie :

~~BRAHAM, Randolph «The Holocaust in Hungary: A Retrospective Analysis », An Eyewitness Acount », in BRAHAM, Randolph (ed.), The Holocaust in Hungary. Fify Years Later, New York, Columbia Universiy Press, 1997, p.285-304.

DIETER, Pohl, « The Holocaust and the concentration camps », in : Caplan, Wachsmann (ed.), Concentration camps in Nazi Germany. The new Histories, New York, Routleedge, 2010, p. 149-163.

HELLMAN, Peter, L’Album d’Auschwitz, d’après un album découvert par Lili Meier, survivante du camp de concentration, Paris, Seuil, 1983. HILBERG, Raul, La destruction des juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988.

KOTEK, Joël, « Camps et centres d’extermination au XXe siècle : essaie de classification », Les Cahiers de la Shoah, 2003/1 no 7, p.45-85. : Panstwowe Muzeum Oswiecim-Brzezinka, Auschwitz. A History in Photographs, Bloomington, Indiana University Press, ksiazka i Wiedza, 1993.

RESS, Laurence, Auschwitz, les Nazis et la « Solution finale », Paris, Albin Michel, 2004.

WIEVIORKA, Annette, Auschwitz, 60 ans après, Paris, Robert Laffont, 2005, p. 9-136.

Lire la suite

La question indienne dans la conquête de l'Ouest

18 Septembre 2014 , Rédigé par Catalina Roth Publié dans #Histoire

Scène de combat entre Indiens et soldats
Scène de combat entre Indiens et soldats

Étoile mon frère,

Terre ma mère.

Soleil mon père,

Lune ma sœur.

À ma vie, donnez la beauté,

À mon corps, donnez la force,

À mon maïs, donnez la santé

À mon esprit, donnez la vérité,

À mes Anciens, donnez la sagesse.

Prière indienne, source inconnue .

L'histoire des Indiens d'Amérique est une histoire sombre. Plus que d'un jugement de valeur, il s'agit ici d'un fait. En effet, le début de l'histoire américaine, suite à l'indépendance du pays, est aussi celle de nombreuses cultures à jamais détruites, de populations volontairement décimées et dépossédées et celle de la conquête d'un nouveau territoire. Pourquoi une telle destruction ? Les premiers colons et trappeurs français cohabitent pourtant sans trop de mal avec les premiers habitants du continent. Alors, pour quelles raisons les jeunes Etats-Unis, désormais « libérés » de la tutelle britannique, alors qu'ils prétendent combattre pour la liberté, repoussent-ils et éliminent-ils leurs voisins ? Nous trouvons un élément de réponse dans le lien entre la conquête territoriale et la construction identitaire de la jeune nation, puisqu'en effet, c'est pour affirmer leur nouvelle identité après la victoire sur leur ancienne métropole, que les colons américains ont besoin d'éliminer ceux qui par leur présence même, délégitiment la leur. Désormais maîtres de leur pays, il leur faut chasser les « Sauvages », selon eux plus proches de l'animal que de l'homme et donc impossible à inclure dans la nouvelle nation, pour coloniser le territoire et ainsi, se doter « bases territoriales qui la [la nation] rendront juridiquement et culturellement incontestable » . De plus, les Indiens sont perçus comme des ennemis, à la solde de la Couronne, comme en témoigne cette phrase de la main de Thomas Jefferson : [il, en parlant du roi George III] « (...) avait cherché à attirer sur les habitants de nos frontières les Indiens, ces sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer sans distinction d’âge, de sexe ni de condition » . Pourtant, selon Elise Marienstras, au commencement du conflit, les tribus les plus proches de Boston essayent de rester en dehors de cette guerre – qu'ils ne considèrent pas comme la leur – le plus longtemps possible. De plus, les nations indiennes ne prennent pas toutes le même parti et leur engagement résulte alors surtout d'un choix tactique, tout en ayant bien conscience que la victoire des colons, qui empiètent chaque jour davantage sur leurs terres, aurait de très fâcheuses conséquences pour eux . Pour avoir une meilleure idée de la manière dont les nations indiennes se comportent dans le conflit, nous commencerons par expliquer les différentes positions adoptées par les Indiens lors de la guerre d'Indépendance et ce qui les motive. Dans la deuxième partie, nous discuterons des enjeux de la conquête de l'Ouest pour les États-Unis, des discours qui ont permis sa justification, ainsi que du début de la spoliation officialisée des terres amérindiennes. Au fur et à mesure de son avancée, le gouvernement américain doit « régler la question indienne », considérant tour à tour l'Indien comme un éternel ennemi, ou comme un être à éduquer. Nous étudierons la manière dont les autorités l'ont fait, sous couvert de discours civilisateurs, entre politique d'acculturation et de répulsion , avec une attention particulière sur l'impact que cela a eu sur la construction identitaire du pays.

Les indiens dans la Révolution américaine

La situation des différentes tribus au début du conflit

Certaines sources de la guerre d'Indépendance américaine ont laissé à la postérité des images des Indiens qui perdurent encore aujourd'hui. L'une d'elle est essentielle : la Déclaration d'indépendance. Sous la plume de Thomas Jefferson, elle place « les Indiens du mauvais côté, et du combat pour la liberté, et de l'histoire, dès le début de la Révolution » et les décrit comme des « sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d’âge, de sexe ni de condition » . Il serait tentant d'attribuer cette mauvaise image des Amérindiens à leur comportement durant la guerre d'Indépendance, mais ce serait manquer de nuance, car la réalité de la multitude de tribus indiennes peuplant le continent nord-américain est bien différente et plus complexe. Néanmoins, nous ne nous attarderons pas à dresser un portrait et un historique complets de toutes les tribus touchées ou non par le conflit à l'époque et nous nous bornerons plutôt à esquisser les grandes lignes de la situation générale. Pour commencer, il nous faut souligner le fait que les tribus amérindiennes sont aussi nombreuses que différentes. Le mode de vie, la langue ainsi la structure de la société diffèrent selon la région. Par exemple, dans le Nord, la zone subarctique ne permettant pas l'agriculture, les tribus sont nomades et pratiquent la chasse, la pêche et la cueillette, avec des rapports patriarcaux parfois très durs entre les individus ; à l'inverse, au Sud-Est, l'agriculture est possible et les tribus sont sédentaires . Ensuite, nous l'avons signalé, toutes les nations indiennes n'ont pas été touchées de la même manière par la guerre d'Indépendance. En effet, le conflit d'abord très localisé n'est pas perçu par la majorité des tribus résidant au-delà du Mississippi et la révolte de Boston, ainsi que fondation même des États-Unis n'est connue que plusieurs années après, lors de l'expansion .

• Quel camps choisir ?

En revanche, les quelques 200'000 individus des nations indiennes vivant à l'Est du fleuve sont immédiatement secoués par le conflit et pour eux, la question du côté à adopter est cruciale, car si les chefs de tribus ne comprennent pas bien toutes les implications idéologiques du conflit, ils imaginent sans peine ce que la victoire des colons américains signifierait pour eux. Selon Colin Calloway « les Indiens qui s’engagèrent dans le combat de la Révolution (certains en faveur des Américains mais la plupart du côté des Britanniques) ne se battaient pas contre la liberté : tout comme les patriotes américains, ils combattaient pour défendre leur liberté » . En effet, pour les Amérindiens, la cause principale du conflit avec les colons réside dans leur empiètement continuel sur leurs territoires, les rendant ainsi bien plus menaçants pour leurs libertés et leurs modes de vie que le lointain roi George III. Au contraire, pour les tribus alliées aux futurs Américains, l'enjeu est de ne pas se priver de biens matériels, notamment les armes . En effet, progressivement, plusieurs tribus indiennes s'habituent tant aux produits manufacturés européens qu'il en résulte une véritable dépendance, qui à terme, bouleverse leurs cultures. Cependant, comme le relève Elise Marienstras, même si les Indiens sont admis à se joindre à leur camps, jamais ils ne sont pas considérés comme des partenaires égaux : « marginaux, hommes de demi-statut, ils furent guides ou espions, rarement combattants à part entière » . Cette question de l'allégeance divise aussi les membres alliés en une ligue, comme l'illustre le cas de la Ligue iroquoise: les Mohawks, ainsi que la majorité des Cayuga, des Onondongua et des Seneca refusent l'alliance avec les Américains et prennent parti pour les Britanniques, au contraire du reste des tribus de la Ligue, les Oneida et les Tuscarora. Cette situation prend rapidement la tournure tragique de la guerre civile pour ces tribus montées les une contre les autres.

• La situation après le traité de Paris (1783):

Enfin, les anciens colons anglais remportent la victoire et après l'armistice déclarée le 3 février 1783, le sort des nations indiennes se joue lors des tractations du traité de Paris, en septembre. Qu'ils aient été du côté des Britanniques, ou de celui des Américains, aucun diplomate ne se rappela les droits des Amérindiens, et la Grande-Bretagne cède ses territoires à la future république , sans considération pour ses anciens alliés. La seule faveur accordée aux Iroquois qui les avaient soutenus est la proposition de s'installer au Canada. La situation déjà instable quant à la question de la frontière est désormais bien pire et le sort des Indiens est scellé, car plus rien ne retient la progression des colons vers l'Ouest : « effacée la barrière des Appalaches que le roi avait tracée à l'expansionnisme colonial, la Frontière prendra désormais le sens particulier que lui donnent les Américains : une ligne mouvante, toujours ouverte à la progression du Progrès, au recul des primitifs » . En effet, les tribus résidant au-delà des Appalaches avaient été jusqu'alors relativement protégées par une proclamation royale du gouvernement britannique, mais après la signature de ce traité, le gouvernement américain a le champs libre pour traiter avec les Indiens comme il l'entend ; et pour imposer sa loi, il lui faut s'assurer de la soumission des tribus. En effet, rappelons que la majorité des tribus vivant à l'Ouest du territoire américain n'avaient pas encore été touchées par la politique américaine. Les tractations, quand il y en a, ne sont donc pas menées d'égale à égale entre deux nations souveraines, mais de vainqueur à vaincu, et selon Carl Waldman : « Les responsables anglais et américains les considéraient comme secondaires aussi bien pour le passé que pour l'avenir de la race blanche en Amérique... La nouvelle nation et ses Pères fondateurs ont pu à l'époque se préoccuper de démocratie, d'égalité, de liberté et de justice, mais absolument pas en ce qui concernait l'Indien » . Cette « ligne mouvante » se déplace évidemment au détriment des Indiens et l'avancée vers l'Ouest se concrétise à travers la cession de territoires et le confinement des Indiens dans des réserves. L'étude des ordonnances successives du Nord-Ouest de 1783, 1785 et 1787, tentatives malheureusement sans efficacité de la part du Congrès pour protéger les Indiens contre l'avidité des colons, laissaient pourtant espérer un minimum d'équité quant à la répartition territoriale. En effet, elles reconnaissent les traités, la souveraineté des tribus, leur légitimité sur la propriété des terres et elles les assimilent à des nations étrangères. Cependant, la plupart du temps, les termes de ces traités sont bafoués et rarement respectés. Nous pouvons donc constater à présent que la fin de la Révolution américaine apporte certes l'indépendance aux colons désormais Américains, mais que cela se fait au détriment des Indiens, pour qui cette révolution marque surtout le début de leur absorption par la nation américaine. Cependant, le détachement des colons de leur métropole passe aussi par la colonisation et la progressive mainmise sur ce qu'ils considèrent comme leur continent. Pourquoi un tel besoin d'avancer vers l'Ouest ? Voyons maintenant les enjeux auxquels le nouveau gouvernement américain est confronté.

B. À la conquête de l'Ouest, étendre les États-Unis

• Le mythe de l'Ouest, entre théories et enjeux matériels.

Au lendemain de l'Indépendance, la situation du gouvernement de la jeune république est très délicate. En effet, il se retrouve face à l'obligation de négocier avec les nations indiennes, qui ont certes perdu leur droit à la terre par la conquête, mais toujours source d'instabilité. Il faut dire que les empiétements illégaux, le non-respect des traités et la violence des colons provoquent chez elles courroux et indignation. Les autorités doivent aussi composer avec les oppositions des puissances étrangères, souvent encore en lien avec les nations indiennes, les partisans des droits des états, qui refusent l'autorité du gouvernement fédéral concernant la politique indienne et enfin, avec les colons avides de terres . Les terres sont évidemment la clé du conflit et l'enjeu essentiel de cette conquête de l'Ouest, d'abord pour une raison pratique : depuis le début de la colonisation, les pionniers sont en constante augmentation et selon le premier recensement fédéral en 1790, la population a atteint les 4 millions . Ainsi, c'est non seulement la pression démographique et mais aussi celle des spéculateurs, qui obligent le Congrès a obtenir toujours plus de terres, d'une manière ou d'une autre. De plus, les autorités comptent sur la vente de ces terres aux états pour rembourser leurs dettes de guerre, payer les vétérans et faire fonctionner le gouvernement . Plus tardivement, dans les années 1840, les hommes politiques et les journaux américains propagent une théorie qui justifie l'avancée américaine en territoire indien : la théorie de la Destinée Manifeste, ou « manifest destiny ». Elle érige le peuple américain en élu de Dieu, pour créer une nouvelle société et dit que la destinée des Américains est de se répandre sur tout le continent alloué par la Providence . Le théoricien Frederick Turner écrit en 1893 que « l'existence d'une région de terres libres, constamment en recul, et l'avance de la colonisation américaine vers l'ouest sont la clé du développement de l'Amérique », on comprends donc qu'à la fin du XIXe siècle, l'Ouest suscite espoir et interrogation. Pourtant, selon Philippe Jacquin, avant la découverte de gisements d'or en Californie, l'engouement des Américains pour l'Ouest est loin d'être unanime et passionné : en effet, le courant migratoire est principalement alimenté par des fermiers et des artisans ruinés ; ajoutons à cela la difficulté des communications, les incertitudes au sujet des Indiens, ainsi que les déconvenues des certains colons, qui font que l'Ouest est bien plus apparenté à une terre d'exil qu'à une terre promise .

• Le début de la spoliation des terres amérindiennes

Déjà à l'époque de Benjamin Franklin, on voit dans l'avancée vers le Nord-Ouest l'avantage de voies navigables, mais aussi et surtout, un « paradis des fermiers », l'idée est reprise par Thomas Jefferson. Le troisième Président des États-Unis a une vision économique pour le pays qui évolue progressivement – on passe de l'auto-suffisance au protectionnisme, avec le libre-échange comme étape intermédiaire – mais qui reposent toutes trois sur l'agriculture et la propriété agricole, vertus de la république et piliers de sa prospérité. Ainsi, selon lui, les États-Unis ne peuvent pas être pauvres tant qu'il existe des terres susceptibles d'être colonisées et travaillées et la propriété privée de ces terres conditionne l'épanouissement des citoyens . Ainsi, dès 1785, l'acquisition de terres cultivables pour le bien-être des Américains est imminente : Chaque fois que, dans quelque pays que ce soit, on trouve des terres non cultivées et des pauvres sans travail, il est clair que les lois de la propriété ont été tordues au point de violer le droit naturel. La terre est donnée en commun à l'homme pour être travaillée et pour qu'il vive dessus (...). Il est trop tôt encore dans notre pays pour affirmer que chaque homme qui ne peut pas trouver de travail mais qui peut trouver une terre non cultivée doit avoir la liberté de la cultiver, moyennant un loyer modéré. Mais il n'est pas trop tôt pour faire en sorte par tous les moyens possibles que le plus grand nombre possible d'individus aient un petit lopin de terre . Le lien que fait Jefferson entre les lois de la propriété et le droit naturel est intéressant, car il implique non seulement c'est par sa condition même d'humain que le citoyen américain a droit à la terre, mais aussi que l'Indien, lui n'est pas concerné par cette nature humaine. Cette condition humaine est perfectible par l'agriculture : ainsi, selon l'analyse de Magali Bessone,

« la propriété de la terre assure en effet d'abord l'indépendance individuelle par l'autonomie des ressources, qui entraîne à son tour la participation responsable au processus politique et la possibilité de discerner et de poursuivre spontanément le bien commun, au lieu de servir les intérêts particuliers liés au besoin. »

Cependant, avant de pouvoir construire cette république pastorale idéale, il est nécessaire d'avoir le contrôle sur le territoire et d'affirmer la puissance de la jeune nation états-unienne, et la politique d'expansion territoriale de Jefferson obéit à cette logique. L'achat de la Louisiane, l'expédition menée par les capitaines Meriwether Lewis et Wiliam Clarke (1804-1806), sont deux des trois entreprises majeures de l'expansion ; la troisième étant l'encouragement de l'appropriation, légale ou non, des terres indiennes. Il s'agit à présent de voir de voir comment. La spoliation des terres amérindiennes ne s'est pas faite brusquement après la signature du traité de Paris. Déjà auparavant, à l'époque des Britanniques, le concept de « Pays Indien » illustre la volonté des Blancs de se couper des autochtones, par la délimitation des terres, avec pour frontière la ligne des Appalaches. Dans le premier quart du XIXe siècle, l'accent est mis sur le départ volontaire des Indiens et des accords prévoient un dédommagement – en argent et en terres, mais plus à l'ouest – pour les Indiens qui acceptent de laisser leurs terres et de partir, avec en plus la protection de troupes . Cependant, face aux exigences des colons, le gouvernement est face un à dilemme, car ces derniers ne veulent pas d'une assimilation des Indiens ; à tel point que des responsables des Affaires indiennes en viennent à considérer la déportation à l'ouest du Mississippi comme le moyen le plus humain de protéger les tribus. Il est vrai que la menace d'extermination est plus que réelle et cette mesure leur permettrait d'être à l'abri.

La question indienne : entre répulsion et civilisation

Certaines tribus tentent pourtant de jouer le jeu de l'assimilation comme les Creeks, les Choctaws et les Cherokees en Caroline du Nord et en Géorgie, mais malgré les promesses, jamais les Indiens n'eurent leur chance, leur place étant toujours ailleurs et le plus loin possible . En 1830, avec la naissance de l'Indian Removal Act, autrement dit la loi de déportation des Indiens, le déplacement des populations amérindiennes à l'ouest du Mississippi est désormais officialisé et huit années plus tard, on assiste au tristement célèbre épisode de la Piste des Larmes. En automne, des milliers de Cherokees sont alors déportés par voie de terre, pendant un voyage de plus de six mois où la maladie, le froid et la faim tuent une personne sur quatre . Cet éloignement forcé est l'une des facettes de ce que nous pourrions appeler une politique de répulsion, avec comme corollaire le placement des tribus survivantes dans des réserves. La question de l'acculturation que nous abordons à présent nécessiterait davantage d'explications que celles que nous nous apprêtons à donner, mais il nous semblait important de donner même un bref aperçu de cet autre aspect de la conquête américaine après l'Indépendance. À la fin du XIXe siècle, la population indienne est quasiment exterminée, l'idée qu'il faut sauver l'Homme par la civilisation germe et c'est alors la grande époque des programmes d'acculturation . Bien sûr, ce phénomène n'est pas une nouveauté et trouve des antécédents déjà au XVIIe siècle, lorsque les colons britanniques créent une « ville de prière » près de Boston, pour contraindre les Indiens à renoncer notamment au chamanisme . Il faut tout de même souligner que les Amérindiens acceptent assez facilement la christianisation, car elle ne semble pas contradictoire avec la vision du Grand-Esprit et le baptême par exemple, revêt des similitudes avec le culte du « renouveau », de même que le culte à la Vierge Marie leur rappelle celui de leur mère la Terre. De plus, les Indiens espèrent que leur conversion fasse cesser les guerres et les violences. Dès 1840, des écoles sont ouvertes dans les réserves, leur objectif est d'acculturer progressivement les autochtones sans les couper de leurs traditions. Cependant, avec le système d'internat hors réserve, cette relative continuité culturelle est rompue, car dans ces établissements, les jeunes Amérindiens apprennent à renier leur religion au profit du christianisme, à oublier leur langue pour apprendre l'anglais et à porter les cheveux courts et des vêtements à l'américaine . Ainsi, lentement mais sûrement, les Indiens assistent à la destruction de leur patrimoine culturel, d'autant plus que leur culture de type oral ne permet pas, ou très difficilement l'enseignement sans support alphabétique. Les Indiens en sortent désorientés, partagés entre deux cultures, Indiens de coeurs et Américains par nécessité, comme le disent Anne Garrait-Bourrier et Monique Vénuat .

La formation de l'unité nationale

Dans cette réflexion, nous devions aussi nous interroger sur l'impact que la conquête de l'Ouest et la guerre contre les Indiens a eu sur la formation d'une conscience identitaire américaine. Les idéologies de liberté et de destinée manifeste ne s'adressent qu'au peuple blanc, aussi, se pose la question de la place de l'Indien dans le phénomène identitaire issu de l'Indépendance, puis de la conquête. Élise Marienstras relève qu'avant l'Indépendance, les colons britanniques oublient progressivement leurs liens avec la métropole et développent un patriotisme bien plus régional que national : « La patrie était la colonie, la province où l'on avait élu domicile : on était virginien ou pennsylvanien, bostonien ou new-yorkais ; ensuite, seulement (...), on se souvenait qu'on était anglais » . Avec la résistance à la politique britannique, la solidarité intercoloniale surpasse l'attachement à la province, solidarité qui ne prend réellement corps qu'avec la fondation du Congrès Continental et les revendications d'être américain ont a ce moment surtout une visée politique. Plus tard, avec l'Indépendance, le phénomène de la colonisation du continent ajoute une nouvelle composante à la construction de l'identité collective, faisant franchir une nouvelle étape à l'unité nationale. En effet, par cette conquête, les Américains ne sont plus des colons au service de la Couronne, mais des colonisateurs, des colons au sens actif du terme. Cependant, comme le soulève Elise Marienstras, on peut se demander en quoi les treize anciennes colonies britanniques et désormais Etats (...), les quelque douzaines de nationalité et de langues présentes d'une manière ou d'une autre dans le Nouveau Monde pouvaient et peuvent former une nation . La réponse ne peut être donnée dans ces quelques pages, mais il apparaît que c'est un défi, encore aujourd'hui aux États-Unis, de lier toutes ces différentes cultures sous un même drapeau et à l'époque suivant l'Indépendance, la conquête du territoire n'en est qu'une étape.

C. Conclusion

Après cet exposé, il est intéressant de relever que l'identité américaine, au début de sa construction, se fait par opposition à d'autres : d'abord par opposition aux Anglais lorsque les Américains sont des colons, puis face aux Indiens lorsque l'indépendance est obtenue. Celle-ci donne aux anciens colons de nouvelles responsabilités, dont celle de mener la politique de leur choix face aux Indiens. En ce qui les concerne, nous pouvons assurément constater que globalement, pour les autorités américaines, jamais il fût question d'intégrer l'Indien, en tant que tel, dans la nation américaine de quelque manière que ce soit. D'abord pratiquement exterminé, puis dépossédé de ces terres et enfin toujours plus repoussé, l'Indien n'eut pas d'autre choix que de subir, ou de résister. Nous n'avons que très peu parlé des différentes résistances des autochtones, mais il est évident que les tribus ne se sont pas rendues sans rien faire. Nous avons choisi de nous arrêter approximativement à la fin du XIXe siècle, mais la question indienne n'est pas encore totalement résolue, même aujourd'hui. Les Amérindiens contemporains sont confrontés à de nouveaux défis : la reconquête de leurs droits et la reconnaissance de leur histoire, ou de leur « indianité ». Réappropriation de l'histoire qui n'est pas à sens unique, puisque depuis janvier 2004, les écoles primaires du Maine doivent inscrire dans leur programme des cours d’histoire amérindienne . Si à la fin du XVIIIe siècle, ce sont les colons qui ont lutté pour l'indépendance, les Indiens d'aujourd'hui luttent aussi pour la leur d'une certaine manière.

Bibliographie :

A. Extraits de sources

JEFFERSON, Thomas, « Lettre au Révérend James Madison », le 28 octobre 1785, in The Life and Selected Wrintngs of Thomas Jefferson, A. Koch et W. Peden éd., New-York, The Modern Library, 1998, p.362.

B. Ouvrages généraux

FELTES-STRIGLER, Marie-Claude, Histoire des Indiens des Etats-Unis : l'autre Far West, Paris, L'Harmattan, 2007, pp. 113-132.

BERNAND, Carmen, GRUZINSKI, Serge, Histoire du Nouveau Monde, [Paris], Fayard, 1991-1993, vol. N°2.

C. Monographies et articles

BESSONE, Magali, A l'origine de la République américaine, un double projet : Thomas Jefferson et Alexander Hamilton, Paris, Michel Houdiard, 2007, pp.103-115.

CALLOWAY, Colin Gordon, « La révolution américaine en territoire indien », in Annales historiques de la Révolution française [en ligne], n°363, janvier-mars 2011, consulté le 15 mai 2013. URL : http://ahrf.revues.org/11950

DELANOË, Nelcya, « L’identité indienne à l’épreuve de la modernité », in Journal de la société des américanistes [en ligne], n° 90-2, 2004, consulté le 08 juillet 2013. URL : http://jsa.revues.org/1695

DOREL, Frédéric, « La thèse du ʺgénocide indienʺ : guerre de position entre science et mémoire », in Amnis [en ligne], n°6, 2006, consulté le 1er juillet 2013. URL : http://amnis.revues.org/908

HAVARD, Gilles, « Long Knife et Red Hair : Lewis et Clark en territoire indien », in Nuevo Mundo Mundos Nuevos [en ligne], BAC - Biblioteca de Autores del Centro, Havard, Gilles, 2007 consulté le 08 juillet 2013. URL : http://nuevomundo.revues.org/3138

JACOBS, Wilbur R., « Frederick Jackson Turner : la théorie de la Frontière », JACQUIN, Philippe, « L'Ouest vu, inventé et rêvé », in JACQUIN, Philippe, ROYOT, Daniel (dir.), Le mythe de l'Ouest : L'Ouest américain et les ʺvaleursʺ de la Frontière, Paris, Autrement, 1993, pp. 19-26, 27-54.

MARIENSTRAS, Elise, La résistance indienne aux États-Unis, du XVIe au XIXe siècle, [Paris] Gallimard/Julliard, 1980, pp. 79-207. Wounded Knee ou l'Amérique fin de siècle, Bruxelles, Editions Complexe, 1996, pp.7-13. MARIENSTRAS, Elise, « Les réprouvés de la Révolution : nations indiennes et guerre d'indépendance », in VINCENT, Bernard, MARIENSTRAS, Elise [études réunies], Les oubliés de la Révolution américaine, femmes, Indiens, Noirs, quakers, francs-maçons dans la guerre d'Indépendance, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1990, pp. 13-53

MARIENSTRAS, Élise, « L'invention des États-Unis. Colons, colonisateurs, citoyens : de la colonie britannique à la république américaine », in GRUZINSKI, Serge, WATCHEL, Nathan (dir.), Le Nouveau Monde, mondes nouveaux : l'expérience américaine ; actes du colloque organisé par le CERMACA (EHESS/CNRS), Paris, 2, 3 et 4 juin 1992, Paris, Éditions Recherche sur les Civilisations et Éditions de l' École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1996, pp. 407-422.

GARRAIT-BOURRIER, Anne, VÉNUAT, Monique, Les Indiens aux Etats-Unis : renaissance d'une culture, Paris, Ellipses-Marketing, 2002.

SERME, Jean-Marc, « Etudes amérindiennes : le poids des plumes », in Amnis [en ligne], n°2, 2002, consulté le 18 mai 2013. URL : http://amnis.revues.org/158

D. Ressources électroniques

Pour les images du titre : http://commons.wikimedia.org/ :

Portrait de Sitting Bull, 1885, photographie de David Frances Barry (1854-1934). URL :http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b2/Sitting_Bull.jpg

Native Americans, G. Mülzel, Nordisk Familijbok, 1904 URL : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Amerikanska_folk,_Nordisk_familjebok.jpg

The Silenced War Whoop, Charles Schreyvogel (1861-1912), 1908. URL : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:The-Silenced-War-Whoop-1100x790.jpg

Lire la suite

Compte-rendu: Joël Schmidt, Femmes de pouvoir dans la Rome Antique

29 Janvier 2014 , Rédigé par Célimène Bonjour Publié dans #Histoire des religions, #Histoire, #Compte-rendu

SCHMIDT, Joël, Femmes de pouvoir dans la Rome antique, Perrin, Paris, 2012, 263 p.

SCHMIDT, Joël, Femmes de pouvoir dans la Rome antique, Perrin, Paris, 2012, 263 p.

Dans son ouvrage « Femmes de pouvoir dans la Rome Antique », Joël Schmidt nous dépeint, en plusieurs chapitres, le rôle et l’importance de la femme romaine. Il s’entraide de quelques auteurs tels que Tacite, Suétone ou encore Tite-Live, et en déduit des clichés célèbres et des anecdotes connues. Il nous présente plusieurs femmes qui favoriseront la carrière de leur mari ou de leur fils comme Agrippine, certaines qui mourront pour l’honneur comme Lucrèce ou d’autres qui se battront pour la liberté des femmes comme Faustine.

La question est de savoir si les informations consignées dans cet ouvrages sont plus ou moins proches de la réalité historique.

Critique

L’ouvrage que présente Jöel Schimidt est complexe. Effectivement, ce livre est criticable en bien des points. Pour ce qui est du côté positif, ce volume est utile pour la compréhension du monde romain vis-à-vis des femmes, à différentes périodes.

Premièrement, il est important de noter que même si dans la majorité des cas les femmes romaines ne possèdent peu, voire pas de pouvoir politique, elles ne se camouflent pas pour influencer leurs maris ou leurs enfants mâles afin d’exercer indirectement un pouvoir politique. « […] En effet, si sous la Répubique, des femmes apparaissent dans la politique, c’est pour l’exercer à travers leurs maris et leurs époux. Mais sous l’Empire, les impératrices ne cachent pas leurs ambitions, surtout celles de voir leur rejetons accéder aux trônes impériaux et se dotent de tous les moyens, parfois les moins avouables, pour parvenir à leurs fins. »[1].

Deuxièmement, même si le monde romain est essentiellement masculin, la femme romaine a sa place dans la société et l’homme respecte et se doit de respecter le rôle de la matrone romaine : « Elle apparaît aux yeux des Romains comme la matrone type, bonne épouse, bonne mère et bonne administratrice de sa maisonnée. […] Car pour les Romains, la fonction de mère, pivot de la famille romaine, était capital pour assurer le bon ordre social ». [2]

De plus, certaines informations citées dans ce livre, nous en apprend sur l’autorité féminine à Rome. En effet, même si cela reste une exception, certaines impératrices avaient des privilèges, comme figurer sur la monnaie romaine[3], posséder des temples et des statues à leur image ou encore d’êtres affiliées à des déesses.
Ce statut leur offre en plus une autorité, comme l’auteur le mentionne ici : « L’impératrice tient en outre une place importante dans la propagande impériale : sa maison sert d’exemple pour les ménages romains. […] Son statut d’épouse impériale lui permet également de promouvoir activement cette politique par des actions en faveur des familles et des femmes romaines. C’est ainsi qu’elle dote des filles aristocratiques dans le besoin, organise un banquet pour les épouses des sénateurs à l’occasion du triomphe de Tibère et dédicace le temple de la Fortuna Muliebris et l’Aedes Concordiae, symboles respectivement de la femme et de l’entente matrimoniale. »[4].

En ce qui concerne les femmes du peuple, sous prétexte que leur foyer est leur seule demeure, liberté et moyen d’expression, cela ne les empêche pas de s’impliquer dans la politique romaine lorsque la situation dégénère. En effet, l’auteur nous le démontre avec l’exemple de la loi d’Oppia où les femmes sont prêtes à se rassembler pour protester contre la décision du sénat.

Pour conclure, même si cet ouvrage ne nous présente pas la vraie face de la société romaine, il est certain que la femme jouera un rôle important en tant que matrone romaine, tenant une maison et possédant un pouvoir à l’intérieur de chez elle. On l’aperçoit plus spécifiquement avec des femmes comme Agrippine, Messaline ou Livie qui détiennent une immense influence et feront tout pour arriver à leur fin et revendiquer, comme les femmes du peuple face à la loi Oppia, leurs droits tels que la liberté, la liberté d’expressions et la reconnaissance.

Cependant, il ne semble pas que l’auteur soit très objectif au sujet de la vision des femmes dans l’Antiquité romaine. Si celles-ci sont présentent dans les sources, c’est parce qu'elles ont fait l'objet de tragédies, parce qu'elles incarnent quelque chose de la difficile émancipation et surtout parce qu'elles ont marqué leur temps. Les auteurs latins ne font que mentionner dans leurs sources les plus illustres d’entre-elles[5], ce que fera également l’auteur qui parle peu du côté négatif que l’on présente de la femme à Rome. « Les premières femmes romaines qui firent parler d’elles appartiennent certes à l’aristocratie […] mais aussi aux femmes dont la condition, si elles ne sont pas de haut rang, reste précaire. »[6]

Ce qui est important de signaler, c’est que l’auteur s’attache peu aux a priori de la part des sources. Il ne fait que citer des sources, pas suffisamment différentes, parfois sorties de leur contexte et fait bien attention de ne choisir que les auteurs ou passages qui parlent positivement de la femme. En effet, pas tous les romains n’idéalisent les femmes, par exemple, Juvénal dans une de ces satires, donne une mauvaise image des femmes, mais l’auteur ne le mentionne pas. Son analyse n’est pas objective quant à la présentation de la femme à travers plusieurs sources afin de démontrer qui était-elle et comment la traitait-on réellement. Nous avons parfois même l’impression que l’auteur se borne à ne parler que des auteurs qui parlent positivement de la femme en décrédibilisant le discours des autres : « Faustine n’a pas bonne réputation. On dit qu’elle trompe son époux avec des gladiateurs et des hommes de rang inférieur. Ce sont du moins les ragots colportés par quelques historiens »[7] ou encore : « Malgré tout, nous restons sur l’hypothèse de la bonne entente entre Faustine et Marc Aurèle, bien que les historiens de l’Antiquité […] accablent la femme de l’empeureur »[8].

Joël Schmidt se base sur des historiens ayant rédigé leur ouvrage bien après les périodes mentionnées, ce qui pose un problème d’authenticité des informations[9]. Ici la fiabilité des sources devrait être remise en question, ce que l’auteur manque de faire. Ainsi, les sources qu’il utilise, tel que Suétone ou Tacite ont été écrites soixante ans après les événements. De plus, ces auteurs latins ne paraissent eux-mêmes pas objectifs en parlant des épisodes. Il parfois difficile, notamment chez ces deux auteurs, de différencier la critique subjective de la vérité historique.

De plus, ils ont certainement été influencés par la société dans laquelle ils ont vécus, alors qu’ils avaient accès à des archives et des documents officiels.

D’ailleurs, l’auteur affirme que les romains eux-mêmes idéalisaient leur propre histoire : « Certes, les Romains ont l’habitude dans leur histoire de mélanger ce qui est légendaire et ce qui est fondé sur des vérités historiques. Il faut se plier à cette mentalité, qui donne à l’imaginaire un tel pouvoir, aux dieux une telle présence et à leur providence une telle force qui certains faits et gestes de femmes, peut-être issus de l’invention des Romains, étaient considérés par eux comme véridiques. La répétition même de la vaillance des femmes romaines ou étrangères, mais devenues romaines par assimilation, est bien la preuve que c’est une constante dans l’histoire romaine et que tous ses témoins en ont été frappés de stupeur et d’admiration. L’enlèvement des Sabines […] n’est peut-être qu’une fable. »[10]

Les femmes, dans les récits, seraient donc inventées, imaginées et/ou idéalisées. Difficile de distinguer le vrai du faux.

Deuxièmement, la femme ne possédant aucun droit politique, elle est totalement soumise à son mari ou père : « Nos aïeux voulaient qu’une femme ne se mêlât d’aucune affaire, même privée, sans une autorisation expresse ; elle était sous la puissance du père, du frère ou du mari [… ] »[11].

D’ailleurs, lorsque des femmes sortiront de chez elles, sans autorisation, pour protester le jour de la décision de l’adhésion ou non de la loi Oppia, cet acte en choquera plus d’un, ce qui est bien une preuve que celles-ci n’ont pas leur place dans la politique et qu’elles ne possèdent pas de liberté de parole en dehors de chez elles : « Quelle est cette manière de vous montrer ainsi en public, d’assiéger les rues et de vous adresser à des hommes qui vous sont étrangers ? Ne pourriez-vous, chacune dans vos maisons, faire cette demande à vos maris ? Comptez-vous sur l’effet de vos charmes en public plus qu’en privé, sur des étrangers de plus que sur vos époux ? Et même si vous vous renfermiez à votre sexe, devriez-vous dans vos maisons vous occupez des lois qui sont adoptées ou abrogées ici ? »[12].

Ensuite, l’auteur ne mentionne pas le fait que la femme est plus souvent dépeinte comme un enjeux politique, social et économique, notamment dans la haute société, que comme une personne aimante et aimée. Souvent les hommes se marient avec des femmes assez riches afin de recevoir une dot conséquente, ce qui est le cas de la femme de Cicéron et celui-ci ne semble pas être le seul à en profiter : « […] elles (ndlr : les femmes) apparaissent souvent comme des enjeux dans la stratégie de conquête de pouvoir de l’intéressé. »[13] Ainsi, la mère de César : « […] a bien compris que sa carrière ne pourrait pas se faire sans argent. César avait besoin d’une épouse fortunée et était prêt à accepter la première femme venue, pourvu qu’elle fût riche. »

C’est avec tous ces exemples donnés par Joël Schmidt, que l’on remarque que la femme est considérée comme le sexe faible et qu’elle doit se battre contre la misogynie des hommes. Celle-ci est considérée comme une « accros » au luxe et au pouvoir et qu’il est mauvais de les lui donner. Caton le note lors de son discours en faveur de la loi d’Oppia :

« Pour conserver leur pouvoir, les femmes romains, on l’a vu ont eu à lutter contre la misogynie si fréquente chez les hommes, et notamment lorsqu’elles ont exigé l’abolition de la loi Oppia contre le luxe, ce qu’elles avaient obtenu en dépit de l’implacable discours de Caton l’Ancien, dit le Censeur […] L’argument qu’il avance pour établir la vanité et l’arrogance du sexe faible, c’est que les femmes après avoir apporté une forte dot à leur mari, retiennent et gardent par-devers elles des sommes considérables ; qu’ensuite elles les prêtent à leur mari, sur leur demande, se réservant, toutes les fois qu’elles seront de méchante humeur, d’envoyer un esclave de leur dot poursuivre et solliciter le remboursement, et de soumettre ainsi leur mari, comme un étranger, à la plus odieuse contrainte»[14].

Cela résume très bien la pensée de la société romaine sur les femmes. Même si cela est en totale contradiction avec ce que l’auteur veut nous démontrer, la femme est montrée comme vicieuse et avide de pouvoir. Si par malheur la femme possède tout cela, elle en fera mauvais usage. Or, ce discours est certes, misogyne, mais sûrement très proche de la réalité. Plusieurs auteurs gréco-romains construisent un portrait de la femme peu avantageux : amoureuse du luxe, infidèle et dépendante, on remarque qu’en dehors de certaines exceptions comme les vestales, les impératrices ou les matrones, les femmes du peuple n’ont aucun droit politique. Elles grandissent et meurent sous l’autorité d’un homme que se soit son père, avant le mariage, puis à son mari. Les romains doivent protéger les femmes de l’excès de luxe, de puissance et de luxure.

Mais en se battant pour sa liberté, la femme romaine commet un acte choquant. Elle revendique une chose qui n’est pas dans les mœurs, ainsi qu’une liberté encore inexistante, dans un monde masculin et fortement misogyne. Certes les femmes romaines n’avaient pas beaucoup de liberté, mais ce que l’auteur essaye peut-être aussi de nous apprendre à travers ces sources, c’est que contrairement à d’autres civilisations, les femmes romaines étaient suffisamment courageuses pour la revendiquer comme le montre tous ces exemples. Les femmes de Rome étaient des potentiels femmes de pouvoir et certainement pas les plus à plaindre. Faustine est certainement un bon exemple du combat pour la liberté : « Faustine n’est donc ni une Messaline, ni une Agrippine, ni une femme acharnée exercer un pouvoir sans partage, comme tant d’impératrices avant elle, sinon qu’elle a voulu se démarquer d’un époux un peu trop austère et affirmer sa liberté de femme, ce qui était donner aussi l’exemple du pouvoir d’être elle-même dans l’Empire depuis longtemps »[15].

Conclusion

Il semblerait que l’auteur veuille montrer une image de la femme indispensable et indissociable de la réussite romaine. Le combat contre la loi Oppia est un bon exemple de la situation de la femme à Rome durant l’Antiquité puisque même si celle-ci possède une liberté fortement restreinte en dehors de chez elle, ce n’est pas pour autant qu’elle ne la revendique pas. Que se soit la femme « du peuple » ou l’impératrice romaine, cela démontre que les femmes romaines se sont battues pour leur liberté. Néanmoins, cela montre aussi que la loi n’est pas considérée comme habituelle. On est loin de la femme romaine indépendante, mais proche de la femme romaine courageuse. Il est cependant important de choisir objectivement ces sources, de les varier et de montrer la femme romaine telle qu’on la traitait réellement et non pas comme on aimerait qu’elle soit traitée. L’auteur le dit lui-même : « Les femmes romaines veulent retrouver leur liberté et leur autonomie, elles qui ont accepté d’être un moment brimées et guidées par les hommes parce que Rome était menacée. Or des tribuns du peuple sont réticents à abroger cette loi Oppia qui flatte la plèbe, toujours prête à fustiger le gout du luxe des femmes aristocrates. »[16].

[1] P.239

[2] P.109 et 81

[3] « Des pièces frappées à son effigie, une première dans l’histoire romaine ou jamais profil de femme n’avait été gravé sur une monnaie, ont circulé de son vivant […] » p.117

[4] p. 127

[5] « Ainsi, ni les mères, ni les épouses, ni les concubines, ni les favorites des empereurs ne pourront comme Livie, Messaline ou Agrippine, prétendre par leurs enfants au pouvoir suprême et l’exercer à travers eux ». p. 182 - 18

[6] p. 227

[7] p.185

[8] p.189

[9] « Comme d’habitude, il nous manque les récits des historiens immédiatement contemporains […] »p. 9

[11] p.58

[12] p.55 - 56

[13] p.94 et 95

[14] p.68 - 69

[15] p.191

[16] p. 53 – 54

Lire la suite

L'Hippiatrie dans l'Occident médiéval

6 Novembre 2013 , Rédigé par Tania Falone Publié dans #Histoire

LECLAINCHE, Emmanuel, « L’art vétérinaire du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle », in : POULET, Jacques, SOURNIA, Jean-Charles, MARTINY, Marcel (dir.), Histoire de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire (tome V),  Albin Michel, Laffont, Tchou, 1978, p.218.

LECLAINCHE, Emmanuel, « L’art vétérinaire du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle », in : POULET, Jacques, SOURNIA, Jean-Charles, MARTINY, Marcel (dir.), Histoire de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire (tome V), Albin Michel, Laffont, Tchou, 1978, p.218.

Animal de prestige, le cheval fait partie de l'imaginaire médiéval. Seul moyen de locomotion des gens de la société, le cheval est indispensable à la vie quotidienne. Signe de richesse et bien précieux, il caractérise la classe nobiliaire et, de plus, est un élément essentiel à la guerre. On le retrouve dans la littérature médiévale comme étant le seul compagnon du héros. Ainsi, le cheval est lié au sort du cavalier. Compte tenu de son importance dans la société et de son aspect symbolique par rapport à la noblesse, les soins médicaux destinés au cheval sont fondamentaux et donnent naissance à "une science du cheval", selon Brigitte Prévot, appelée hippiatrie.

Originaire de l'Orient antique, l'hippiatrie arrive en Occident par l'intermédiaire des textes arabes. Les traités hippiatriques se succèdent en Occident dès le Vème siècle. Il faut attendre le XIIIème siècle, période de renouveau culturel, pour qu'un traité vétérinaire hippiatrique digne de ce nom soit écrit. En effet, la Mareschaucie de chevax de Jordanus Rufus devient un document modèle et de référence dans les écuries d'Occident.

Qu'est-ce que l'hippiatrie? Quelle est son histoire? Comment cette science arrive-t-elle en Occident? Qui est Jordanus Rufus ? Sur quel document a-t-il travaillé pour écrire son traité?

Pour répondre à ces différentes questions nous allons, dans un premier temps, nous intéresser à la définition de la science hippiatrique et à son histoire. Enfin , nous nous questionnerons sur la personnalité de Jordanus Rufus et sur l'importance de son traité.

L'hippiatrie une science aux origines lointaines:

Définition:

Principalement utilisé durant l'Antiquité et l'époque médiévale, le terme "hippiatrie" vient du grec "hippiatre", qui signifie "médecin des chevaux". Comme l'indique son étymologie, l'hippiatrie est une science qui regroupe toutes les connaissances en relation avec la santé du cheval, incluant le diagnostic des maladies et leurs traitements. L'hippiatrie ne doit pas être confondue avec une autre science équine courante durant cette même époque, l'hippologie, science qui étudie le cheval dans sa globalité, incluant l'anatomie de l'animal, le comportement, la maréchalerie, l'hygiène, le dressage et l'élevage.

L'hippiatrie dans l'Antiquité:

La science hippiatrique est directement liée à la médecine vétérinaire antique et plus particulièrement de celles arabe et grecque.

Le cheval est certainement domestiqué vers 5000-2000 avant J.-C par les envahisseurs d'Asie centrale, lieu de développement de l'hippiatrie. Dans ces peuplades, le cheval est très utile, surtout pour les déplacements comme outil de guerre, notamment chez les Hittites, puis chez les Egyptiens, les Peres et les Assyriens. Ainsi, ces derniers développent une médecine du cheval afin de guérir leurs animaux si précieux.

En Grèce, second foyer de l'hippiatrie, il y a une rapide prise de conscience de la nécessité d'avoir une médecine spécialisée pour les chevaux. En effet, les Grecs, sédentaires, vivent principalement de l'élevage et exploitent un grand nombre d'animaux domestiques: bœufs, moutons, chèvres, porcs, ânes et des chevaux. Contrairement aux autres animaux, le cheval possède une importance majeure dans la société. Il est, en effet, le seul moyen de locomotion et de transport de marchandises, et devient un outil stratégique lors des nombreuses guerres. Objet d'échange dans les transactions commerciales, le cheval devient également un loisir, notamment durant les courses de chars organisées dans les grandes capitales. Par conséquent, les population grecques, puis romaines, ont un grand nombre de chevaux qui doivent recevoir des soins, car le cheval reste un animal de prestige. Ainsi, apparaissent les premiers hippiatres, spécialistes des chevaux.

L'un des premiers traités d'hippiatrie grec connu est dans doute celui de Simon d'Athènes vers 424 av. J.-C.. Par la suite, Xénophon (445-354 av. J.-C) écrit un ouvrage d'hippologie appelé De l'équitation, qui traite des différents soins destinés à l'équidé et de l'obtention de l'obéissance par la douceur. Aristote (384-322 av. J.-C.), célèbre philosophe, consacre un ouvrage appelé Histoire des animaux sur les maladies de ces derniers et leurs symptômes en général. On trouve dans cette œuvre, une liste consacrée aux maladies des chevaux comme par exemple, le tétanos, la colique, les douleurs au cœurs, etc. Calquée sur la médecine humaine, l'hippiatrie subit l'influence d'Hippocrate de Cos (460-370 av. J.-C.), médecin grec qui marque le début de la médecine. Par Hippocrate, les hippiatres apprennent l'importance de l'observation des détaillée et de l'hygiène, qui est stricte et contrôlée. Ainsi, les Grecs entourent de soins les chevaux et lancent les premières bases de la médecine équine.

En Italie, les Romains n'accordent pas la même importance à la cavalerie que le Grecs. Par conséquent, le cheval est moins important et la science relative à l'animal est moins développée. Le soins du cheval n'est pas une spécificité et s'intègre dans des ouvrages plus généraux. En s'appuyant sur les connaissances des penseurs grecs, Végèce écrit Pigestru, Artix milomediinae, recueil de quatre livres qui étudie les maladies du bétail dans sa généralité sans spécialiser dans l'étude du cheval. Les Romains ont eu tendance à enrichir les connaissances sur les maladies du bétail dans son ensemble et sans aucune spécificité.

Les hippiatres de l'époque antique ne connaissent pas les causes des maladies, ils se contentent, dans leurs traités, de décrire leurs observations et les symptômes, mais ne proposent aucun remède fiable.

L'hippiatrie médiévale (Vème-XVème siècle):

Pour bien comprendre l'arrivée de l'hippiatrie en Occident et son évolution il faut d'abord se tourner vers la civilisation arabe. En effet, la médecine vétérinaire est plus avancée chez les Arabes, qui écrivent des traités dès le début du V-VIème siècle. Les savants orientaux ont consulté les connaissances hippiatriques hellénistiques et latines. Grâce à cet intérêt, ils développent une connaissance approfondie de la médecine tant vétérinaire qu'humaine. L'importance du savoir hippiatrique chez les Arabes vient du fait que le cheval est un animal de prédilection. Afin de le préserver, ils se sont concentrés sur l'étude de ses défauts et de ses maladies pour trouver des remèdes appropriés. Au VIIème siècle, Mohammed ibn Jakoub écrit un des premiers textes hippiatrique arabe connu. Du Xème au XIIème siècle, les traités et les textes encyclopédiques se multiplient et accordent une place importante au cheval. A partir du XIIème siècle, le savoir hippiatrique arabe se transmet à l'Occident à travers la grande vague des traductions arabo-latines. Les connaissances hippiatriques arabes intègrent les cours royales grâce aux monarques. C'est dans ce cadre de noblesse que l'hippiatrique atteint les écuries occidentales. Ainsi, on remarque qu'une médecine équine se développe tôt dans les pays arabes et fleurit au Moyen Age.

En Occident, durant le Haut Moyen Age, la médecine vétérinaire du cheval ne connait pas de développement croissant. Il est vrai que les sources relatives à cette période sont trop rares et trop dispersées pour permettre une définition nette et précise de l'évolution de l'hippiatrie. Les Xème, XIème et XIIème siècles marquent une période de construction et d’élaboration de l’hippiatrie en Europe. Cependant, les sources pour cette période sont encore rares et incomplètes. Par conséquent, le suivit de l’établissement de l’hippiatrie en Occident est difficile. Ce manque de source pourrait s’expliquer du fait que la religion chrétienne s’impose en Europe, rendant ainsi la médecine strictement religieuse, balayant les « scientifiques » et idées scientifiques. La conséquence de ce phénomène est le retrait de la médecine vétérinaire dite « scientifique » au profit d’une médecine composée de prières adressées à des Saints. Il faut attendre le XIIIème siècle, siècle de transition et âge d'or de la science hippiatrique, pour voir une multiplication des encyclopédies de médecine, des traités et l’hippiatrie en Occident. C’est d’abord en Italie du Sud, en Sicile, qu’on trouve le premier foyer de la science hippiatrique au XIIIème siècle. C’est seulement à partir de ce siècle, que les chevaux devaient correctement être traités et soignés. Ainsi, la science hippiatrique s’est véritablement développée en une science reconnue et jugée nécessaire. Les sources sont plus nombreuses que les siècles précédents et nous permette de dénombrer environ sept traités hippiatriques datant du XIIIème siècle, sur les seize qui nous sont parvenus. Ainsi, on remarque une augmentation des écrits durant cette période. L’écrit le plus connu et le plus important, caractéristique de cette période de renouveau qu’est le XIIIème siècle, est celui de Jordanus Rufus, Marechaucie des chevax.

Jordanusu Rufus, maréchal vétérinaire de Frédéric II:

Biographie

Jordanus Rufus, aussi appelé Giordano Ruffo, est certainement l’hippiatre médiéval le plus connu et le plus influant du XIIIème siècle. Malgré sa célébrité dans le domaine de la médecine équine, la vie de Jordanus Ruffus est très peu connue et très peu de documents, témoins de sa vie, nous sont parvenus. Néanmoins, nous savons que Jordanus Ruffus appartient à une noble famille de Calabre et est né dans les environ de 1200. Il devient châtelain de Cassino et seigneur de Valle di Crati. Par la suite, il intègre la cour de Frédéric II de Hohenstaufen, roi de Prusse, et s’occupe de la maréchalerie de l’empereur. Les différents textes de Jordanus Rufus attestent de ce statut. Il est fait prisonnier par Manfred et meurt captif dans les environs de février 1256. Les éléments cités sont malheureusement les seuls que nous avons sur sa vie.

Spécialiste de l'hippiatrie

Faisant parti du courant novateur caractéristique du XIIIème siècle, Jordanus Rufus, maréchal de Frédéric II, devient un spécialiste de l’hippiatrie et de la médecine vétérinaire. C’est certainement à la cour de Frédéric II que Jordanus Rufus prend connaissance des textes hippiatriques grecs et arabes qui circulent en Europe à cette époque. En plus de cette théorie, Jordanus enrichit certainement ses connaissances grâce au soin qu'il fournit aux chevaux dans l'écurie de l'empereur, observations quotidiennes lui permettent d'analyser et de comprendre l'anatomie du cheval. Ainsi, cette association entre la théorie et la pratique et ses observations pratiques lui permet d'écrire un texte d'hippiatrie remarquable, Medicina equorium, appelé en français Mareschaucie de chevax.

Mareschaucie de chevax, traité hippiatrique de Jordanus Ruffus

Remise en contexte de la source

Commencée ver 1250 et achevée dans les environs de 1256, l’œuvre de Jordanus Rufus, De medicina equorum, rédigé en latin, est certainement le plus important traité hippiatrique du XIIIème siècle. Son succès est tel que le traité est traduit, dès sa parution au XIIIème siècle, en plusieurs langues notamment en italien, en sicilien, en français, en allemand, en catalan et en provençal. De plus, il est édité à de nombreuses reprises dès le XVIème siècle, période durant laquelle le traité a le plus de succès, devenant un ouvrage de référence pour les maréchaux modernes. Cette source, novatrice et originale, témoigne d’un véritable renouveau dans la science hippiatrique avec des méthodes, des descriptions et des réflexions nouvelles de Jordanus Rufus sur les maladies équines. Pour la première fois, une nomenclature des maladies, la description de chacune d’elles, un moyen de diagnostic et un traitement.

En 1991, Brigitte Prévot publie le traité de Jordanus Ruffus en se basant sur « le manuscrit français de la Bibliothèque Nationale 25341 ». Ce manuscrit, portant le titre Mareschaucie de chevax, est le seul, rédigé en français, ou le nom de l’auteur apparait. La source se compose de quarante-six folios numérotés. Les folios de 1 à 30 sont consacrés au traité de Jordanus Rufus. Les folios suivants sont des textes copiés du XVIème siècle contenant diverses recettes. Les pages sont composés de trente-quatre lignes de textes et les titres sont indiqués à l’encre rouge. Le document utilisé par Brigitte Prévot est certainement la traduction française la plus ancienne

Structure du traité et méthode de l'auteur.

Le De medicina equorum de Jordanus Rufus, originellement rédigée en latin, est composé de six parties. Seule la dernière partie concerne les maladies du cheval, mais elle est la partie la plus conséquente de l’œuvre.

La version française du manuscrit 25341 de la Bibliothèque Nationale publié par Brigitte Prévot se concentre sur deux points, l’hippologie et l’hippiatrie, et se divise également en six parties comme dans la version latine. Le début de l’œuvre se compose d’une introduction qui loue le cheval et qui décrit le plan de l’œuvre. Suivant un ordre chronologique, l’auteur énonce dans sa première partie la conception et la naissance du poulain. La seconde partie est consacrée aux soins à fournir au jeune cheval et à son éducation. Ensuite, il est question du débourrage de l’animal, son harnachement et du matériel nécessaire à la montée du jeune équidé. Dans la quatrième partie, Jordanus Rufus donne des conseils qui permettent de déterminer les qualités et les faiblesses d’un cheval. La partie suivante est la plus importante car elle traite des différentes maladies et lésions de l’animal dites « naturelles » Pour finir, l’auteur parles des maladies considérées comme « accidentelles » et dresse une nomenclature des maladies et des blessures relatives au cheval avec des traitements adéquats. Pour cette dernière partie, l’auteur procède de façon thématique. Il énonce les maladies et leurs traitements par partie anatomique du cheval en commençant par les maladies internes, les maladies liées à la tête, puis les lésions du tronc, des membres, du jarret, genou et finit par les lésions du sabot, suivant une analyse qui va du haut du cheval vers le bas.

Pour chaque partie du corps, Jordanus Rufus fait preuve d’une méthode d’analyse précise. Il commence d’abord pour déterminer les symptômes et localise la douleur. Ensuite, il définit les causes de la douleur et nomme la maladie. Pour finir, il propose un traitement capable de traité le mal à sa source. Les traitements proposés par Jordanus favorisent les cautérisations et la saignée. Il utilise des remèdes végétaux, animales et minérales. Il exclut la médecine religieuse ou magique.

L'hippiatrie est certainement une des médecines à l'origine la plus lointaine. Elle nait dans l'Antiquité, chez les Grecs, les Romains et les civilisations du Moyen Orient, qui devaient prendre soin de leurs chevaux, utilisés principalement pour le transport, les travaux agricoles et la guerre. L'hippiatrie connait un fort développement durant le Moyen Age, chez les arabes, dans un premier temps, puis en Occident grâce aux traductions des textes arabes. Il faut attendre le XIIIème siècle pour voir apparaitre les premiers grands traités hippiatriques en Occident. Ainsi, le cheval acquiert une certaine importance, surtout dans la bonne société médiévale. C'est grâce à Jordanus Rufus, maréchal de Frédéric II, que l'hippiatrie devient une science reconnue et jugée comme indispensable dans les écuries royales. Suivant une méthodologie médicale remarquable composée pour trois étapes, le traité de Jordanus Rufus devient un modèle pour les hippiatres médiévales et de l'époque Moderne. De plus, l'auteur offre pour la première fois un classementde toutes les maladies rencontrées et de leurs remèdes. L'auteur fait preuve d'un grand savoir concernant l'anatomie du cheval. Jordanus Rufus a certainement contribué à l'établissement de l'analyse médicale et à la naissance de la médecine vétérinaire telle que nous la connaissons aujourd'hui.

Bibliographie

LECLAINCHE, Emmanuel, « L’art vétérinaire du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle », in : POULET, Jacques, SOURNIA, Jean-Charles, MARTINY, Marcel (dir.), Histoire de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire (tome V), Albin Michel, Laffont, Tchou, 1978, p.179-228.

LIGNEREUX, Yves, « Les soins vétérinaires aux chevaux au Moyen Age », in : Les animaux malades en Europe occidentale (VIème-XIXème siècle), Toulouse, Presse Universitaires du Mirail, 2005, p.41-55.

POULLE-DRIEUX, Yvonne, « L’hippiatrie dans l’Occident latin du XIIIème au XVème siècle », in: BEAUJOUAN, Guy (dir.), Médecine humaine et vétérinaire à la fin du Moyen Age, Centre de Recherches d’Histoire et de philologie de la IVème section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Genève-Paris, Droz, 1966.

POULLE-DRIEUX, Yvonne, « Pratique de l’Hippiatrie à la fin du Moyen Age », in : Comprendre et maitriser la nature au Moyen Age. Mélanges d’Histoire des sciences offerts à Guy Beaujouan, Genève, Droz SA, 1994, p. 329-336.

PREVOT, Brigitte, « Le cheval malade : l’hippiatrie au XIIIème siècle », in : Le Cheval dans le monde médiéval, Aix-en- Provence, Centre Universitaire d’Etudes et de Recherches Médiévales d’Aix, 1992, p.451-464.

PREVOT, Brigitte, RIBEMNONT, Bernard, Le cheval en France au Moyen Age. Sa place dans le monde médiéval ; sa médecine : l’exemple d’un traité vétérinaire du XIVème siècle, la Cirugie des chevaux », Orléans, Paradigme, 1994, p. 321-348.

SENET, André, Histoire de la médecine vétérinaire, Paris, Presse Universitaire de France, 1953, p.5-58.

Lire la suite