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Histoire de la littérature latine antique - La période de formation (IIIème siècle av. J.-C.)

4 Juin 2017 , Rédigé par Sabrina Ciardo Publié dans #Histoire, #Archéologie

La littérature latine de l'antiquité est transmise de façon fragmentaire, allant jusqu'à un simple titre, ou de façon entière. Une petite partie de cette production nous est connue et pour deux raisons. D'une part, une partie de ces textes ont été détruits par les accidents et les catastrophes de l'histoire, tel que l'incendie qui ravagea la bibliothèque d'Alexandrie en 47 av.J-C. D'autre part, le livre antique était constitué de fibre de papyrus, matière peu résistante et sujette à un vieillissement rapide. Les ouvrages prenaient la forme d'un rouleau, dont le maniement était peu commode, mais également fragile. La conservation de ces textes s'est faite grâce à des copies, réalisées sur d'autres supports au cours des siècles, tels que des codex, prenant la forme de cahiers. Or, ceux-ci n'ont pas toujours été considérés importants et ont disparu suite à un désintérêt général à l'époque du copieur. La disparition de certains textes latins a été aussi due à ce dernier phénomène.

Qu'est-ce qu'un texte antique?

Nous classons dans la catégorie de textes antiques les textes épigraphiques soulevant des problèmes historiques, institutionnels et mentaux.
Parmi les plus anciens types de "livres" figurent les libri lintei ("les livres de lins"), qui ont été utilisés non seulement chez les anciens Romains, mais aussi chez les Samnites, les Herniques et les Etrusques pour des transcriptions sacrées. De tels livres comportaient chez les Romains également des listes des magistrats de l'année, depuis environ 509 av. J.-C.
Un autre support plus répandu, préfigurant le codex, était les tabulae. Le plus souvent sous forme de panneaux de bois recouverts de cire, elles étaient reliées pour former une unité. Elles ont été utilisées essentiellement à des fins de documentation et d'archivage, jusqu'à l'époque impériale.
Du IIIème au Ier siècle av. J.-C., le rouleau de papyrus était la forme habituelle du livre pour les textes littéraires latins. Une grande partie de lambeaux de textes sur papyrus se trouvent en Égypte à cause des conditions climatiques. Une bonne partie de cette littérature est en grec, mais une petite proportion est tout de même conservée en latin.
Un texte antique peut également être conservé dans des manuscrits ou des codices, dont la majeure partie se trouvent dans une bibliothèque publique ou semi-publique. Dans ces lieux d'études, nous trouvons surtout des livres de la latinité classique conservés dans des copies médiévales. Les codices les plus anciens remontent au IXème et XIème siècle et c'est notamment durant la renaissance carolingienne que ces copies ont explosé, car Charlemagne a réinventé un système culturel sur le modèle culturel romain classique. Ces manuscrits conservent différentes versions de ces copies, car des fautes au moment du recopiage se sont glissées ou un moine a ajouté une correction, ou encore certaines lignes étaient trop abîmées pour être recopiées.
La première bibliothèque publique a été fondée peu après 39 av. J.-C. par Asinius Pollion. La culture livresque manifeste de presque tous les Romains lettrés prouve cependant qu'ils possédaient eux-mêmes des collections de livres privées ou qu'ils y avaient accès.

La culture grecque et la civilisation romaine

Contrairement à la littérature grecque, la littérature latine s'est développée avec un temps de retard et dans une large mesure sous l'influence de cette première. Les poèmes homériques, marquant le début de la littérature grecque, ont été composés autour du VIIIème siècle av. J.-C., tandis qu'à Rome, la première pièce de théâtre de Livius Andronicus, considéré comme le père fondateur de la littérature latine selon Cicéron, a été présentée qu'en 240 av. J.-C. Pourtant, il faut attendre les premières comédies de Plaute, un quart de siècle plus tard, pour avoir les premiers textes suivis.
A ses débuts, la littérature latine s'est développée en traduisant et en adaptant les répertoires et les thématiques de la littérature grecque. Ce sont surtout le théâtre, la poésie et la prose philosophique qui en sont les exemples les plus frappants de ce phénomène. Elle va surtout imiter la littérature athénienne et alexandrine. C'est ainsi que le vieux vers saturnien, propre aux dialectes de l'Italie centrale, a été vite abandonné au profit de la versification grecque, dont certaines règles ont été modifiées afin de les rendre compatibles avec les exigences rythmiques et mélodiques du latin.

Les origines

Rome a été fondée en 753 av. J.-C. et son histoire s'étend jusqu'au milieu du IIIème siècle av. J.-C. Or, la littérature n'apparaît que cinq siècles après sa fondation! Nous ne connaissons pas les écrits avant la naissance de la littérature latine proprement dite, mais des témoignages de l'écriture à Rome sont conservés par bribes d'inscriptions qui remontent au VIème siècle av. J.-C. Nous supposons qu'une culture orale a dû séparer ces deux siècles avant le premier texte latin. Durant ces siècles obscurs, plusieurs rois sont chassés depuis 509 et les institutions publiques sont mises en place, grâce à l'écriture, en 450 av. J.-C. avec la Loi des XII Tables. Mais, en 390 av. J.-C., les Gaulois saccagent Rome et détruisent les archives antérieures à cette date. L'hypothèse selon laquelle, une tradition orale s'était mise en place durant ces siècles-là est proposée suite à la mise en place des premiers jeux scéniques en 364 av. J.-C. Une période de construction s'est produite sous Appius Claudius entre 312 et 308 av. J.-C. Rome a été ensuite engagée dans la guerre contre Tarente et Pyrrhus, roi d'Epire, en 280 av. J.-C., et s'est aboutie par la victoire des Romains en 272 av. J.-C. Une autre guerre a occupé les pensées de ce peuple entre 264 et 241 av. J.-C. Il s'agit de la première guerre punique. Durant ce IIIème siècle av. J.-C., l'empereur Tacite donne un nouveau souffle à la littérature latine en promouvant la diffusion des écrits.
Les premiers jeux séculaires se développent en 249 av. J.-C. et l'année selon laquelle la littérature latine a débuté se situe autour de 240 av. J.-C. Mais de cette littérature archaïque il ne nous reste plus que le 20%.

Poésie épique et tragique

La période féconde de la tragédie latine s'étend de 240 av. J.-C. jusqu'au Ier siècle av. J.-C. et les auteurs fondateurs de la poésie épique et tragique sont Livius Andronicus, Gnaeus Naevius et Quintus Ennius.

Livius Andronicus (v.285 - v.204 av. J.-C.)

Ce poète provient du Sud de l'Italie qui était alors hellénisé. Il était donc Grec et sa langue maternelle n'était pas le latin. Culturellement, cette partie de l'Italie est très importante, car elle va influencer la littérature latine. Son nom Andronicus/Andronicos est très grec, par contre son prénom Livius est typiquement latin. Cet auteur avait été fait prisonnier par les Romains lors de la prise de Tarente, en 272 av. J.-C. probablement. Il est devenu l'esclave d'un membre d'une grande famille de l'époque, M. Livius Salinator. A titre d'esclave, il se serait occupé à Rome de l'éducation des enfants de ce dernier et il a été affranchi en lui donnant son nom: L. Livius Andronicus. En 240 av. J.-C., à la fin de la première guerre punique, cet auteur avait été chargé par les magistrats de composer et de mettre en scène, probablement aux ludi Romani, une fabula cothurnata sur le modèle grec. Il a été le premier à délaisser la satire pour composer des pièces à sujet, selon Tite-Live, et il prenait également la place d'auteur et d'acteur dans ses pièces.
Durant le consulat de Marcus Livius Salinator, en 207 av. J.-C., il a composé, à la demande de l'état, une chanson processionnelle dans le but de mettre en garde contre des mauvais présages.
Livius Andronicus a écrit plusieurs pièces de théâtre à différentes occasions, comme pour les jeux scéniques. Ces pièces de théâtre sont des tragédies (Achilles, Ajax mastiphogorus, Andromède, Equus Troianus, Aegisthus, Hermiona, Danaé, Tereus), dont la plupart sont reprises des oeuvres de Sophocle, et des comédies (Gladiolus, Ludius, Verpus). Malheureusement, les oeuvres écrites par cet auteur ne sont conservées que de façon fragmentaires (32 fragments de 8-10 tragédies). Nous connaissons encore aujourd'hui ces fragments à travers les grammairiens de l'Antiquité tardive. Le théâtre est le genre majeure de la littérature latine antique jusqu'à l'époque augustéenne. Le théâtre représente des sujets grecs, avec des personnages grecs et des décors grecs.
La littérature latine naît avec la poésie épique de Livius Andronicus. Fondateur de l'épopée latine, par la traduction qu'il a donné de l'Odyssée d'Homère, sous le nom d'Odissia, il a abandonné l'hexamètre dactylique pour le vers saturnin, vers typiquement latin. Ce vers a été nommé d'après la terre du dieu Saturne, à savoir le Latium. Mais pourquoi avoir choisi de traduire cette épopée? L'Illiade est un récit de guerre entre les Grecs et les Troyens, tandis que l'Odyssée est une épopée qui raconte le voyage du retour d'Ulysse. Ce dernier, contrairement au premier, propose un tableau géographique et culturel ce qui permet d'inclure les Latins dans un espace culturel qu'ils vont revendiquer. C'est notamment par des évènements qui se sont passés en Italie, en Sicile, qui feront entrer l'Odyssée dans un processus de  romanisation. Sa pratique de l'épopée est restée sans successeur notable: Naevius et Ennius ont emprunté de nouveaux chemins. Le premier par le contenu, à savoir un sujet de couleur romaine (Bellum Punicum), le second par la forme, à savoir l'emploi de l'hexamètre, et non du saturnien (Annales).

Livius Andronicus a adapté le sénaire iambique et le septénaire troachique par rapport aux exigences de la langue latine: grâce à sa richesse en longues syllabes, les accents sont davantage marqués sur le mot.

Gnaeus Naevius (v.270 - v.201 av. J.-C.)

Cet auteur vient de la Campanie, région également marquée par la culture grecque, et avait servit dans l'armée romaine durant la première guerre punique avant de s'installer à Rome. La biographie de Naevius est donnée par Varron. Ce dernier affirme que cet auteur aurait représenté sa première fabula en 235 av. J.-C. et la dernière pièce semble dater de 204 av. J.-C. Naevius a créé, comme Livius Andronicus, des épopées et du théâtre, par contre il a davantage écrit des comédies. Nous conservons encore 37 titres de comédies (palliatae) et 6 titres de tragédies (tragoediae) composées d'après un modèle grec, et pour la première fois, au moins deux drames, dont le sujet était issu de l'histoire romaine.
Le nombre de fragments montre que Naevius était moins productif et apprécié comme auteur de tragédies que de comédies. Il a manifestement emprunté à la nouvelle comédie grecque ses personnages traditionnels.
Naevius est considéré le créateur de la tragédie "prétexte", fabula praetexta, à savoir la tragédie romaine. Ce genre tire son nom de la toge à bande pourpre des magistrats romains. Il s'agit d'une histoire tirée de l'histoire romaine et non de la mythologie grecque pour devenir drame historique national. Ces histoires se résument en deux titres: Romulus et Clastidium. Romulus est une protohistoire de Rome, tandis que Clastidium se passe dans l'époque contemporaine avec un magistrat romain supérieur comme héros.  La première tragédie traite de la victoire de M. Claudius Marcellus près de la ville Clastidum (non loin de Piacenza) en 222 av. J.-C. sur les Insubres celtes sous les ordres de Virdumarus. Le consul a obtenu ce faisant lesdits spolia opima, pour avoir tué de ses propres mains le souverain celte ennemi. La deuxième praetexta traitait de l'histoire de Romulus et de Rémus et de la louve. Ici, ce n'est donc pas un sujet contemporain qu'il a traité, mais le thème national par excellence: le mythe de la fondation.
Or, il a tout de même écrit une épopée mélangeant des faits réels romains à la légende. Il a créé ainsi le Bellum Punicum, une histoire contemporaine, contrairement à Livius Andronicus, et de la protohistoire (depuis le départ d'Enée de Troie jusqu'à la fondation et à la dénomination de Rome par Romulus). Cette épopée romaine retrace la guerre punique, à laquelle l'auteur avait participé, en renvoyant à la mythologie romaine, comme la chute de Troie, la venue d'Enée à Carthage, en Italie, puis dans le Latium. Il semblerait, d'après Cicéron, que le Bellum Punicum est une oeuvre de vieillesse de Naevius. Si cette information s'avérait vraie, l'épopée aurait été écrite au cours de la deuxième guerre punique, de 218 à 201 av. J.-C.. A l'origine, le Bellum Punicum était écrit en un seul livre, sans divisions en livres, en un seul rouleau de papyrus. C'est seulement plus tard, sans doute à la fin du IIème siècle av. J.-C., qu'il a été divisé en sept livres, par le philologue C. Octavius Lampadio. L'épopée de Naevius se divise visiblement en deux parties divergentes par le contenu ainsi que la forme: les trois premiers livres, la partie "mythique", contiennent, dans le style épique d'Homère, la pré- et la protohistoire de Rome depuis la fuite d'Enée de Troie jusqu'à la fondation de Rome par son petit-fils Romulus; les livres IV-VII présentent, dans le style des "chroniques", les événements de la première guerre punique.
Naevius a été considéré, par ses récits à sujets romains et en vers romains, le père de la littérature latine proprement dite. Il est également le premier à avoir réuni, dans la langue latine, la préhistoire (homérique) et l'histoire contemporaine (sous forme chronologique) de Rome, dans une épopée historique écrite dans la forme métrique indigène du vers saturnien et dans l'esprit d'une idéologie qui met en avant des valeurs romaines et la légitimation divine de la vocation de Rome à la domination.

Quintus Ennius (239 - 169 av. J.-C.)

Ennius fait partie de la génération suivante des grands écrivains d'épopées. Il est né en 239 av. J.-C. à Rudies en pays messapien (près de l'actuelle Lecce). Il parlait initialement grec, mais avait appris le latin par la suite. Il s'est enrôlé dans l'armée et en 204 av. J.-C. se retrouve en Sardaigne, où il a été remarqué par Caton l'Ancien. Ce dernier était questeur et avait amené avec lui Ennius à Rome, où celui-ci avait enseigné le grec et le latin. Il aurait vécu sur l'Aventin dans des conditions modestes.  Il a noué des liens avec plusieurs Romains hauts placés, comme on peut le conclure d'allusions ou de prévenances dans sa poésie. Plus tard, de 189 à 187 av. J.-C., Ennius a accompagné M. Fulvius Nobilior dans sa campagne en Etolie (région de la Grèce), à titre de consul, pour prendre la ville d'Ambracie. Il avait comme fonction "poète de cour".
Cet auteur s'est éteint en 169 av. J.-C. pendant la représentation de Thyeste, une de ses pièces, lors des ludi Apollinares.

Ennius a écrit plusieurs tragédies, dont la plupart sont transposées et sont donc des sujets troyens. Les titres et les fragments de 20 tragédies nous sont parvenues: Achilles, Aiax, Alcmeo, Alexander, Andromacha aechmalotis, Andromeda, Athamas, Cresphontes, Erechteus, Eumenides, Medea exul, Hectoris lytra, HecubaIphigenia, Melanippa, Neema, Phoenix, Telamo, Telephus, Thyestes. Malheureusement, il ne nous reste plus que quelques vers repris par les grands auteurs comme Cicéron, Varron, Aulu-Gelle. Il a également écrit deux fabulae praetextae: Ambracia et Sabinae.
Comme ses prédécesseurs, Ennius a composé une épopée qu'il a intitulée Annales, nom associé aux calendriers institués à Rome par Numa. L'oeuvre se présente comme une histoire épique de Rome en 18 livres, écrite en hexamètre dactylique (vers grec donnant un style plus élevé), mais en langue latine. Son épopée était la première présentation d'ensemble de l'histoire romaine en langue latine. Elle se présente comme une conciliation des évènements d'années après années. Cette épopée se veut une oeuvre historique et patriotique. Malheureusement, de ces 18 livres, il ne reste plus que 600 vers. L'histoire de Rome débute avec la fuite d'Enée de Troie jusqu'au présent immédiat. On peu reconnaître une structure d'ensemble par triades, qui masque le contenu en principe linéaire de l'épopée: ann. I-III contiennent la préhistoire romaine jusqu'à la fin de la royauté; ann. IV-VI la période de la république jusqu'à la guerre avec Pyrrhus en 280-275 av. J.-C., à laquelle est consacré tout un livre. Le début d'ann. VII est marqué par un nouveau proème métalittéraire et, du point de vue du contenu, par un saut au-dessus de la première guerre punique, passée visiblement sous silence par égard au Bellum Poenicum de Naevius; c'est avec ce livre que commence le traitement de l'histoire contemporaine: ann. VII-IX sont consacrés à la guerre contre Hannibal (218-201 av. J.-C.). Une invocation aux muses au début  d'ann. X inaugure l'évocation de la deuxième guerre macédonienne (200-197 av. J.-C.). A partir du livre X, le récit d'Ennios a dû être plus détaillé avec plus de mises en scènes: ne sont, en moyenne, traitées que deux années par livre dans ann. X-XV. Ann. XII avait peut-être un épilogue; pour la triade XIII-XV, on n'est pas tout à fait sûr de ce que la guerre contre Antioche III de Syrie (192-188 av. J.-C.) y a été, entre autres, traitée. Pline l'Ancien rapporte qu'Ennius a "ajouté" le seizième livre des annales par admiration pour T. Caecilius Teucer et son frère: on en a conclu qu'Ennius voulait à l'origine finir les Annales avec le livre XV, vraisemblablement avec le triomphe de son mécène M. Fulvius Nobilior en 187 av. J.-C., après sa campagne de 189 av. J.-C. contre les Etoliens. Ennius a marqué l'épopée latine en remplaçant le vers saturnien par l'hexamètre.
Il est également le premier auteur à avoir écrit des satires et de la poésie lyrique. Il a introduit des consonnes doubles dans la langue écrite et 1100 abréviations.

La comédie latine


La comédie latine possède trois formes différentes de représentations. La première est la palliata, une comédie latine ayant un sujet grec. Les décors, les costumes, les personnages et même l'oeuvre originale de laquelle la pièce est tirée sont tous grecs. D'ailleurs le nom de palliata dérive du large manteau grec (pallium), considéré comme le vêtement typique de ce genre. La deuxième forme de comédie est la comédie attelana, jeux improvisés. La troisième forme est celle de la togata, dont le nom provient du costume typiquement romain. Cette dernière représente des sujets romains avec des costumes, des personnages et des décors romains dans un milieu urbain. Ces comédies étaient représentées lors des jeux.
La période féconde de la comédie (palliata) s'étend de 240 av. J.-C. jusqu'au IIème siècle av. J.-C. La togata, qui subit l'influence de la première, n'a été développée que par quelques auteurs, dans le deuxième tiers du IIème siècle av. J.-C. et dans le premier tiers du Ier siècle av. J.-C. L'atellana est devenue un genre littéraire vers la fin du IIème siècle et début du Ier siècle av. J.-C.
La comédie est écrite en vers et est constituée d'un prologue qui explique les circonstances dans lesquelles l'auteur a écrit la comédie. Dans ce prologue la scène nous est expliquée. Cette partie du texte/discours comique est prononcé par une autre personne que le comédien. et donne toutes les informations nécessaires aux spectateurs de toutes les classes sociales.
La comédie latine s'inspire de la nouvelle comédie grecque jouée à Athènes durant le IIIème siècle av. J.-C., dont l'auteur le plus connu est Ménandre. La comédie latine se veut une critique de la société de l'époque. Les intermèdes lyriques sont supprimés pour ne laisser place qu'aux acteurs sur scène.

Des différences entre le théâtre grec classique et le théâtre latin sont déjà perceptibles dès les premiers emprunts: 1. Les différences de dramaturgie et de métrique entre la tragédie et la comédie vont être en grande partie atténuées. 2. Le choeur est absent dans la comédie alors que, s'il était présent dans la tragédie, il n'était plus intégré à l'action. 3. De sorte que disparaît la division habituelle du théâtre hellénistique en cinq actes, ce qui explique quelques modifications de dramaturgie dans la comédie. 4. L'élément musical dans la tragédie et la comédie a été considérablement renforcé par la transformation en vers chantés (cantica) des vers parlés. 5. Les mètres obéissent à une répartition différente, suivant laquelle les vers longs mélodramatiques sont préférés aux vers parlés plus courts. 6. En raison de la préférence pour les effets dramatique et la peinture des caractères ont été négligées. 7. La prise en compte dans la comédie hellénistique de données locales et actualisées rend possible leur transposition dans le monde italique, sans en ruiner l'esprit. Les noms des lieux, exclusivement grecs, où se déroule l'action sont interchangeables à volonté. 8. Les fragments de tragédie et les comédies dont nous disposons comportent de nombreuses réflexions de philosophie populaire et des discussions sur le notions de valeurs. 9. Le théâtre romain, qui repose sur des modèles grecs - de préférence la palliata -, a été influencé aussi par les formes d'organisation du théâtre grec de l'Italie du Sud, par la farce populaire italienne et par les Etrusques.

Plaute (254 - 184 av. J.-C.)

Titus Maccius Plautus provenait d'Ombrie, de la ville de Sarsina. Il est venu par la suite à Rome pour faire carrière dans le métier du théâtre. Plaute est le premier auteur du Nord de l'Italie et il se spécialise uniquement dans la comédie. Il aurait écrit plus de cent comédies, mais seulement 21 ont été conservées.
Les sujets des comédies de Plaute sont empruntés au théâtre comique grec de la fin du VIème - début du IIIème siècle av. J.-C. (Alexis, Démophile, Diphile, Ménandre, Philémon sont quelques noms de ces grands auteurs de la comédie grecque). Plus de la moitié des pièces de cet auteur latin sont précédées d'un prologue que prononce tantôt un dieu, tantôt un personnage nommé Prologus. C'est durant cet instant que Plaute présente l'intrigue de sa pièce et obtient ainsi les bonnes grâces du public.
Durant l'intrigue, l'auteur met en valeur le dynamisme et la ruse de l'esclave-meneur de jeu. Le canevas général des pièces se fonde sur l'amour contrarié d'un jeune homme pour une courtisane ou une jeune fille enlevée à sa famille et prisonnière d'un leno (un marchand de femmes). Pour libérer la belle, il faut trouver de l'argent pour l'acheter, mais le jeune homme n'en a pas et son père le traite durement. C'est à ce moment-là qu'intervient l'esclave. L'intrigue se termine souvent par une scène de reconnaissance: la jeune fille est en réalité de naissance libre, le leno est dépossédé et bafoué, l'esclave obtient le pardon de son père et les jeunes gens se marient le jour même. Dans ces comédies, l'esclave est le vrai meneur de la pièce, le vrai héros. Il est rusé, vantard et doué d'une exubérance verbale prodigieuse. De plus, il interagit avec le public, dont les personnes visées sont souvent les sénateurs, l'élite, et va jusqu'à les traiter de voleur.
La forme métrique de ces comédies se distinguent d'une pièce de théâtre moderne. Celles-ci alternent des parties récitatifs - dont les vers sont longs, des ballets agonistiques présentent des duels entre deux personnages et des parties qui font rire -, des parties parlées - c'est-à-dire un dialogue dont l'avancement de l'intrigue n'est pas spécifique - et des parties chantées - parties accompagnées par la flûte sur un thème populaire très apprécié. Plaute utilise la musique pour souligner une situation, exprimer un caractère et
rythmer l'action.

Dans ses comédies, Plaute aime jouer avec la confusion en mélangeant un personnage pour un autre à l'aide des jumeaux. Il est également le premier auteur a avoir introduit des dieux sur la scène comique.
Plaute a écrit plusieurs pièces qui ont été conservées par Varron, car la postérité romaine avait besoin de garder des traces d'un auteur qui fasse rire les Romains. Voici le résumé de 21 oeuvres conservées:
1. Amphitruo: Présentée comme une pièce mêlant tragédie et comédie, Jupiter a pris l'apparence d'Amphitryon, général thébain parti en guerre. Peu avant le retour victorieux de ce dernier, le dieu a séduit Alcmène et engendré Héraclès, son fils demi-dieu. Le dieu Mercure le seconde dans le rôle de l'esclave d'Amphitryon, Sosie, et il a pour mission de refouler les deux hommes qui reviennent avant l'heure chez eux, pendant que Jupiter se repose une dernière fois auprès d'Alcmène, au cours d'une nuit prolongée par la toute-puissance du dieu. Sosie et Amphitryon échouent devant la puissance de leurs doubles divins, jusqu'à ce que, à la fin, après la naissance de deux admirables jumeaux, le mystère de la substitution soit dévoilé par Jupiter en personne.
2. Asinaria, "La comédie des ânes": Déménète demande à Liban, l'esclave et le confident de son fils Argyrippe, de l'escroquer, lui et sa riche mais tyrannique épouse Arémone, afin de procurer à Agyrippe les ressources nécessaires pour entretenir son idylle avec la courtisane Philénie. Cette dernière a encore un autre amant insolvable, Diabole, qui est mis à la porte par la mère de la jeune fille, une lena sans scrupules, qui ne pense qu'au profit. Liban réussit, avec l'aide de l'esclave Léonide, à soutirer l'argent à un marchand qui vient payer le prix de la vente de deux ânes à l'intendant d'Artémone. Mais Agyrippe est exploité de manière éhonté par les esclaves qui l'avaient aidé à retrouver la courtisane. Le père lubrique, Déménète, est également dénoncé à sa femme par Diabole désabusé. La honte du vieil homme concupiscent et le couple d'amoureux enfin réuni forment la fin de la pièce.
3. Alulularia, "La comédie de la marmite": En proie à une angoisse maladive à propos d'une marmite pleine d'or, qu'un ancêtre a enfouie dans sa maison, le pauvre paysan Euclion est devenu quelqu'un de bizarre. Il n'a pas remarqué que sa fille, qui a été violée par Lyconide, le fils du voisin, au cours d'une fête nocturne en l'honneur d'une divinité, est sur le point d'accoucher. Bien que méfiant, il consent à donner sa fille en mariage à son riche voisin Mégadore. Lorsque Euclion veut mettre en sûreté sa marmite d'or avant les préparatifs du mariage qu'il la cache hors de sa  maison, elle lui est volée. Tout d'abord, il tient Lyconide pour le voleur, lequel, pris de remords, demande la main de sa fille, puis il finit par donner en dot à sa fille le trésor qui l'oppresse tant.
4. Bacchides, "Les deux soeurs Bacchis": Pistoclère, qui a retrouvé à Athènes la jeune Bacchis (II), la maîtresse de son ami Mnésiloque, auprès de sa soeur jumelle qui porte le même nom (Bacchis I), consent, malgré la protestation de son pédagogue, l'esclave Lydus, à fournir son aide pour libérer Bacchis (II), qui se trouve au pouvoir du militaire Cléomaque. Chrysale, l'esclave de Mnésiloque, qui est arrivé entretemps, se procure l'argent nécessaire, en dupant Nicobule, le père du jeune homme. Mais lorsque Mnésiloque voit son ami auprès de Bacchis (I), ignorant qu'il y a deux soeurs jumelles, il croit avoir été trompé et il rend l'argent à son père. Une fois la confusion levée, Chrysale, à l'aide de deux fausses lettres, doit procurer pour la deuxième fois l'argent qui servira à libérer et entretenir la maîtresse. La pièce finit avec les deux soeurs qui séduisent les pères des deux jeunes gens.

5. Captivi, "Les captifs": Un riche Etolien, Hégion, pour pouvoir libérer son propre fils, fait prisonnier de guerre, a acheté en masse de nombreux prisonniers de guerre venant d'Elis, parmi lesquels se trouvent Philocrate et l'esclave de celui-ci, Tyndare. Mais lorsque Philocrate, après avoir échangé ses vêtements avec son esclave, recouvre la liberté, Hégion en colère punit le dévoué esclave en l'envoyant dans les carrières. Philocrate, cependant, revient avec Philopomène, le fils de Hégion, et il lui livre en outre l'esclave Stalagme, qui autrefois avait enlevé l'autre fils de Hégion. Ce dernier n'est autre que Tyndare, que le repentant Hégion fait sortir des carrières.
6. Casina: Le vieux Lysidame et son fils Euthynique sont tous deux tombés amoureux de Casine, la fille adoptive de leur esclave et chacun envoie, pour être sûr de ne pas être découvert, un intermédiaire en tant que futur marié: le père envoie son fermier, le rustre Olympion, et le fils sont écuyer, l'élégant esclave de ville Chalinus. Mais Cléostrate, qui devine les plans de son mari, intrigue en faveur de son fils. Pour ce qui est de l'action scénique, qui tourne autour du vieillard lubrique, elle peut se passer non seulement d'Euthynique, mais aussi de Casine. Lorsque la jeune fille, après une violente querelle de ménage, est attribuée à Olympion, Clostrate fait prendre à Chalinus le rôle de la mariée. Ce dernier rosse Olympion et l'entreprenant Lysidame. La pièce finit sur le ridicule pitoyable du vieillard.
7. Cistellaria, "La comédie de la cassette": La jeune courtisane Sélénie est désespérée, car a son amant Alcésimarque doit épouser une autre femme. Elle quitte la maison qu'elle habite avec d'autres, pour rejoindre sa nourrice, la lena Mélénis, qui défend l'entrée de la maison à Alcésimarque en dépit de ses serments de fidélité. Ce dernier enlève Sélénie de force et l'emmène chez lui. Finalement, avec l'aide de l'esclave Lampadion, on découvre qu'elle est la fille de Démiphon, un marchand de Lemnos, et sa femme Phanostrate, qu'il avait violée lors d'un séjour à Sicyone et qu'il avait épousée plus tard.
8. Curculio, "Le charançon": Phédrome est amoureux de Planésie, mais celle-ci est aux mains du marchand de filles, Cappadox. Le jeune homme obtient l'aide de son esclave Palinure, afin de trouver l'argent nécessaire. Il a juste le temps de saluer rapidement sa maîtresse, avant de devoir laisser la place à l'antipathique proxénète. Le parasite Curculion, de retour de voyage, ne rapporte pas l'argent escompté mais le sceau du soldat Thérapontigonus, avec lequel il pourra libérer la jeune femme. Le soldat, le proxénète et un banquier se rendent compte que Curculion les a trompés. Mais l'anneau permet la reconnaissance: Planésie est de naissance libre, Thérapontigonus est son frère et il la fiance immédiatement à Phédrome.
9. Epidicus: Stratippoclès rapporte d'une campagne militaire une belle jeune fille, bien qu'il ait déjà chez lui une maîtresse, une joueuse de lyre, Acropolistis. Son esclave Epidique avait assuré l'entretien de celle-ci sans débourser d'argent, en la faisant passer pour Télestis, la fille du père de Stratippoclès, Periphane, enfant d'un premier mariage, qu'il avait perdue. Il se voit à présent confier la tâche de trouver l'argent nécessaire pour entretenir la seconde maîtresse. Il projette alors de vendre la première maîtresse à un soldat, conseille cependant à Périphane de racheter la prétendue nouvelle maîtresse de son fils, une joueuse de lyre et de la revendre à un soldat, pour pouvoir marier son fils avec sa demi-soeur. Lorsque le soldat arrive pour chercher, de façon inattendue, non pas la deuxième joueuse de lyre, mais la prétendue fille de Périphane, ce dernier comprend qu'il a racheté, grâce à la ruse d'Epidique, deux femmes, deux fois la fausse; Epidique échappe cependant à la catastrophe qui le menace, parque que l'on découvre que la nouvelle maîtresse de Stratippoclès est la vraie Télestis. Comme celui-ci a racheté, par hasard incroyable, sa propre demi-soeur,  il ne lui reste plus, d'après l'avis d'Epidique, qu'à revenir à son premier amour.
10. Menaechmi: Ménechme (I), un fils jumeaux d'un marchand de Syracuse, a été enlevé alors qu'il était enfant et emmené à Epidamne, où il a été adopté par un marchand. Son frère jumeau, Sosiclès, qui a été rebaptisé Ménechme (II) en souvenir de lui, part plusieurs années après à la recherche de son frère. Après avoir parcouru de nombreux pays, il débarque à Epidamne. Lorsqu'il rencontre un parasite et un cuisinier, la courtisane Erotie, l'épouse de Ménechme (I) et son père, un médecin et, finalement, Messénion, l'esclave de Ménechme (II),la ressemblance et le nom identique des jumeaux provoque un tel enchaînement de quiproquos que chacun doit endosser les conséquences de l'action de l'autre. Lorsque les jumeaux finissent par se trouver en présence l'un de l'autre et qu'ils se reconnaissent grâce à Messénion, après un interrogatoire serré, ils décident de quitter Epidamne - et l'épouse querelleuse - pour retourner chez eux à Syracuse.
11. Mercator, "Le marchand": Charinus, que son père Démiphon a envoyé faire du commerce pour l'éloigner d'une courtisane, est revenu de voyage avec une nouvelle courtisane, Pasicompsa, dont il s'est épris. Le père, qui l'a découverte à bord du bateau qui vient d'accoster, cherche avec l'aide de son voisin Lysimaque à avoir une aventure amoureuse avec elle.  Le père et le fils luttent au cours d'une sorte de mise aux enchères à qui obtiendra la jeune fille. Lorsque Charinus ne peut empêcher que sa maîtresse soit achetée par quelqu'un qu'il ne connaît pas, il décide de quitter le pays. Mais Dorippa, la femme du voisin, découvre la courtisane dans sa maison et fait par erreur des reproches à son mari qu'elle croit infidèle. Leur fils Eutychus, ami de Charinus, clarifie la situation et Démiphon, raillé de tous côtés, doit renoncer à son aventure amoureuse. Comme morale de l'histoire, Eutychus promulgue une loi interdisant à tout homme de plus de 60 ans d'avoir une aventure amoureuse.
12. Miles gloriosus, "Le soldat fanfaron": Le capitaine fanfaron Pyrgopolynice a enlevé la courtisane Philocomasie, la maîtresse du jeune Athénien Pleusiclès. Il l'a emmenée à Ephèse, où l'a retrouve Palestrion, l'esclave du jeune homme, capturé de son côté et venu à Pyrgopolynice. Son maître, qu'il a réussi à prévenir, s'installe dans la maison du voisin, chez Périplectomène, un vieil ami de sa famille, et peut rencontrer sa maîtresse grâce à un trou pratiqué dans le mur. Mais comme le gardien de la jeune fille, l'esclave Scélédrus, qui était monté sur le toit, l'a aperçue dans les bras de son amant dans la cour de la maison voisine, Palestrion a l'idée d'une soeur jumelle et induit Scélédrus en erreur, en faisant sortir Philocomasie tantôt d'une maison, tantôt de l'autre. Pour pouvoir la libérer, Palestrion fait croire que la femme du voisin, pour laquelle se fait passer la courtisane rusée, Acrotéleutie, est tombée amoureuse de Pyrgopolynice. Celui-ci tombe dans le pièce et renvoie Philocomasie. Il la remet à Pleusiclès, déguisé en capitaine de bateau. Après le départ des deux amants, Pyrgopolynice est roué de coups dans la maison du voisin pour le punir de l'adultère qu'il projetait.
13. Mostellaria, "La comédie du fantôme": Pendant l'absence de son père Théopropide, parti pour un long voyage d'affaires, Philolachès a dilapidé beaucoup d'argent avec sa maîtresse et avec ses amis, si bien qu'il est fortement endetté. Son esclave Tranion, qui a favorisé cette débauche, s'aperçoit du retour inopiné du père, arrivé au port, et enferme la compagnie de buveurs dans la maison. Pour empêcher le père d'y entrer, l'esclave lui fait croire que la maison est hantée par le fantôme d'un hôte assassiné il y a longtemps et qu'elle a donc été évacuée. Ce mensonge en entraîne d'autres: Tranion doit faire passer le crédit et les intérêts, qu'un prêteur vient réclamer à Philolachès, pour un prêt destiné à l'achat d'une maison de remplacement et il doit convaincre le voisin Simon de laisser visiter sa maison à Théopropide. Alors que la double ruse réussit et que Tranion se passe réellement par deux esclaves, venus chercher leur maître Callidamate, ami de Philolachès. Le vieillard en colère ne réussit pas à faire enchaîner Tranion, car l'esclave se réfugie au pied d'un autel. Callidamate, qui se déclare disposé à prendre en charge toutes les dépenses, permet à Tranion d'échapper finalement au châtiment qui le menaçait.
14. Persa, "Le Perse": Toxile, en absence de son maître, engagé dans une aventure amoureuse, a besoin d'argent pour racheter sa maîtresse, la courtisane Lemnisélénis, au proxénète Dordale. Il fait pression, par la promesse d'un repas, sur le parasite constamment affamé, Saturion, pour qu'il lui prête sa fille pour une vente fictive. Il réussit cependant à obtenir de son ami, l'esclave Sagaristion, qui a détourné la somme qu'il a reçue pour acheter des boeufs, l'argent nécessaire, qui lui permet de racheter sur-le-champ sa maîtresse. Pour rentrer en possession de l'argent détourné, il faut encore procéder à l'achat fictif. Bien que la fille de Saturion se révolte d'abord contre ce procédé déshonorant, elle consent à être vendue, déguisée en esclave, au proxénète, par Sagaristion, lui-même déguisé en Persan. Dordale se laisse tenter par cette deuxième affaire miroitante. Lorsque Saturion réclame sa fille et le menace de poursuites judiciaires pour avoir acheté une personne de condition libre, Dordale doit bien reconnaître qu'il a été dupé par Toxile et se voit contraint de rembourser le montant de l'achat. Toxile triomphe, salue sa maîtresse désormais affranchie et invite aussi Dordale à prendre part au festin, où il est la risée de toute le monde.
16. Pseudolus, "Le menteur": Calidore demande de l'aide à son esclave Pseudolus car sa maîtresse Phénicie doit être vendue le lendemain par Ballion, le marchand de filles (leno), à un soldat macédonien qui a déjà avancé 15 des 20 mines du prix d'achat. L'esclave projette d'escroquer l'argent nécessaire à Simon, le père de Calidore. Il va jusqu'à conclure avec ce père, averti de ses ruses, un double pari (20 mines): de faire en sorte que Simon l'oblige même à prendre l'argent et de réussir à dérober Phénicie au leno. Mais le hasard veut que le stratagème réussisse autrement que prévu: par duperie, Pseudolus parvient à intercepter la lettre, d'une valeur de 15 mines, que le soldat a adressée à Ballion, et reçoit d'un ami de Calidore le reste de la somme. De la sorte, il obtient Phénicie du leno, en se servant d'un faux messager. Ballion perd le pari - lui aussi pour 20 mines - qu'il avait conclu avec Simon selon lequel le stratagème de Pseudolus échouerait. Simon règle ainsi à Pseudolus la somme de son premier pari; le marchand de filles, lui, a tout perdu: l'acompte du soldat, Phénicie et l'argent du pari.
17. Rudens, "Le cordage": Meurtri par l'ingratitude des hommes et par la disparition de sa fille Palestra, Démonès s'est retiré dans une ferme isolée sur la côte proche de Cyrène. Cependant, suite à une tempête provoquée par les dieux, le navire, sur lequel Palestra et sa suivante devaient être amenées en Sicile par l'ignoble proxénète Labrax, vient à s'échouer sur un rivage voisin. Les deux femmes trouvent refuge à proximité du temple de Vénus auprès de la prêtresse Ptolémocratie, si bien que Palestra ne peut retrouver, dans l'immédiat, ni son père, ni son amant Plésidippe. De sont côté, ce dernier a chargé son esclave Trachalion de la rechercher. Face au proxénète, qui atteint justement la plage avec ses compagnons de naufrage, les deux femmes bénificient de la protection de Trachalion, et de Démonès appelé en renfort. La reconnaissance ne devient possible que lorsque Gripus, esclave de Démonès, rapporte la cassette de Palestra qu'il a repêchée en mer et contenant les effets permettant de l'identifier. Il en appelle à l'arbitrage de Démonès contre les prétentions de Trachalion. Le cordage, au bout duquel sont ballottés, comme des esquifs, les personnages, a donné son nom à la pièce. Gripus doit renoncer au trésor, mais gagne sa liberté; seul l'entremetteur repart les mains vides.
18. Stichus: Deux soeurs, Panégyris et Pamphila, sont depuis deux ans sans nouvelles de leurs époux qui, à la suite d'une dispute avec leur beau-père Antiphon, sont partis afin de réparer leur fortune, pour une expédition commerciale. Antiphon veut par conséquent pousser ses filles à se remarier, mais elles s'en défendent adroitement en lui retournant ses préceptes moraux. Or, voici que reviennent les deux frères, annoncés par un parasite toujours affamé, et chargés de trésors. Après les retrouvailles et la réconciliation, Antiphon leur réclame une courtisane en cadeau, mais il en sera privé, tout comme le parasite perdra son invitation tant convoitée à banqueter. La pièce s'achève sur des chants et des danses lestes d'esclaves, car Stichus (l'esclave qui donne le titre à la pièce) avait sollicité une journée de congé après ce long voyage, afin de faire la fête avec son amante Stéphanie chez son rival.
19. Trinummus, "Les trois sous": Parce que Lesbonicus a dilapidé l'argent de son père Charmide, ce dernier est parti en expédition commerciale. Il a confié à son ami Calliclès son fils et sa fille nubile. Calliclès a racheté à vil prix au pauvre Lesbonicus la maison paternelle afin de préserver le trésor que Charmide y avait enterré pour servir de dot à sa fille. Lysitélès demande sa main, bien qu'elle ne semble avoir aucune dot à apporter. Dans un sursaut de générosité, Lesbonicus insiste pour vendre son dernier domaine, pour offrir une dot à sa soeur. Calliclès prélève secrètement de l'argent sur le trésor et le fait transmettre comme étant un don du père parti en voyage, ceci par l'entremise d'un sycophante, qui doit toucher trois sous pour cette commission. Mais celui-ci rencontre Charmide, qui rentre inopinément de voyage et dont la méfiance croît lorsqu'il apprend que sa maison a été vendue à Calliclès son voisin. Après s'être fait brièvement expliquer le bien-fondé de cette affaire, Charmide donne son accord aux fiançailles de sa fille avec Lysitélès et impose un mariage à Lesbonicus, son fils prodigue, comme condition de son pardon.
20. Truculentus, "Le rustre": Diniarque, que sa liaison avec la cupide courtisane Phronésie a pratiquement ruiné, se voit au retour d'un voyage diplomatique, évincé par un riche rival, le soldat Stratophane. En outre, Phronésie, par l'entremise de son esclave Astaphie, aussi rouée qu'elle, convie, comme troisième amant, Strabax un jeune paysan, dont l'esclave Truculentus désapprouve la coûteuse aventure et menace de la révéler à son père; plus tard, il succombe lui-même au charme d'Astaphie. Diniarque, qui balance entre amour et ressentiment, est finalement mis par Phronésie dans la confidence: elle s'est procurée un bébé, par l'entremise de sa coiffeuse Sura, avec lequel elle compte faire chanter le soldat. Mais Calliclès, le voisin, qui a soumis à un interrogatoire sa servante et la coiffeuse Sura, apprend, éberlué, que les deux femmes ont subtilisé le bébé de sa fille, né secrètement, et que son père n'en est autre que Diniarque. Celui-ci se dit prêt à épouser la fille de Calliclès, mais il laisse l'enfant à la rusée Phronésie pour quelque temps encore afin qu'elle puisse duper Stratophane. Dans la scène finale, la courtisane occupe la position d'arbitre du conflit qui oppose ses deux amants rivaux, Strabax et Stratophane.
21. Vidularia, "La valise": Le jeune Nicodème, qui, lors d'un naufrage, a perdu sa bien-aimée Soteris ainsi que tous ses biens, est recueilli par le pêcheur Gorginès après que son radeau se fut échoué sur la plage. Nicodème veut être embauché comme travailleur agricole chez le vieux Dinias, bien que la vie citadine ne l'ait habitué à aucune tâche physique. Dinias, qui a en tête le fils qu'il a perdu, se montre plein de compassion pour le malheureux. Lorsque Gorginès est sollicité pour arbitrer une dispute entre le pêcheur Caciste, les bijoux contenus dans cette dernière permettent la reconnaissance: Nicodème est le fils de Dinias tandis que Soteris, qui s'était réfugiée dans le temple, est la fille de Gorginès.

Le langage utilisé par Plaute est une création essentiellement littéraire. Sans imiter le langage de la vie courante, il stylise et transpose. Le poète privilégie les jeux de mots érudits et savants. Il emploie également un vocabulaire choisi et inventif, faisant parler l'esclave comme un acteur de tragédie et donc parodiant cette dernière forme de théâtre. Plaute emploie un latin qui a largement dépassé la morphologie et la syntaxe archaïsantes, et qui se place sur la voie du préclassicisme.
Parmi les moyens spécifiques de son style, l'auteur emploie encore le latin vulgaire ou les mots empruntés au grec et depuis longtemps enracinés dans la langue latine, que ce soit dans leur usage vulgaire (jurons, mots familiers), technique (technologie et marchandises de luxe) ou soutenu.

Bibliographie

Jacques Gaillard, Approche de la littérature latine : des origines à Apulée, Paris, A. Colin, 2014.

La littérature de l'époque archaïque : des origines à la mort de Sylla, la période prélittéraire et l'époque de 240 à 78 av. J.-C., éd. par Werner Suerbaum ; avec le concours de Jürgen Blänsdorf ... [et al.] ; et une introd. à l'ensemble de l'oeuvre de Peter Lebrecht Schmidt ; version française sous la dir. de Gérard Freyburger et François Heim., vol. 1, Brepols, Turnhout, 2014, pp. 13-242.

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Le camp de concentration d’Auschwitz et la déportation hongroise de 1944.

28 Septembre 2014 , Rédigé par Tania Falone Publié dans #Histoire

Le camp de concentration d’Auschwitz et la déportation hongroise de 1944.

Dès son accession à la Chancellerie allemande en 1933, Adolf Hitler établit sa politique autour du « danger » juif pour la « race aryenne » qui s’accompagne de lois antisémites. L’objectif d’Hitler est de « purifier» la race allemande en écartant les Juifs du Reich pour permettre « l’aryanisation ». Ainsi, dès 1938, des expulsions hors du territoire sont organisées et elles sont suivies de la concentration des Juifs dans des camps de concentration externes à l’Allemagne ou dans des ghettos, solutions qui seront jugées insuffisantes par le Führer. Décidée lors de la Conférence de Wansee, durant l’automne 1941, l’extermination finale des Juifs, appelée « Solution finale », fait naître un procédé d’extermination massive des Juifs d’Europe avec l’aide de camps d’extermination comme Auschwitz. L’Europe entière est concernée par cette décision, notamment les pays d’Europe de l’Est qui connaissent un fort enracinement de la communauté juive. Tour à tour, ces pays voient leur population juive se faire enfermer dans des ghettos, puis déporter, massivement, vers les camps d’extermination. Durant l’été 1944, les Juifs hongrois sont conduits vers Auschwitz, principal camp d’extermination de l’Europe à partir de 1942. Cette déportation impressionnante par son ampleur a laissé une trace photographique unique. En effet, lors de l’arrivée des prisonniers, des photos sont prises par les SS, rassemblées dans un album puis retrouvées par une survivante juive lors de la libération des camps, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. A travers ce dossier, nous chercherons à comprendre selon quel processus le camp d’Auschwitz devient le lieu d’extermination principal des Juifs d’Europe. Ensuite, nous nous focaliserons sur les conditions et le contexte de la déportation hongroise de 1944 ainsi que sur l’album retrouvé par une survivante, source photographique de la déportation hongroise dont nous ferons un historique ainsi qu’une analyse, qui nous permettra, notamment, de concevoir visuellement l’événement connu à travers de nombreux témoignages, et qui nous pousse à nous interroger sur l’utilisation de la photo dans le camp ainsi que sur l’importance de ces clichés.

Auschwitz :

Arbeit macht Frei, « le travail rend libre », voici le « slogan » que l’on peut lire sur les entrées de certains camps de concentration, dont l’un des plus célèbres, le camp d’Auschwitz, nom qui est directement associé à l’Holocauste. En effet, il est connu pour son rôle prépondérant dans le massacre des Juifs européens qui ont fini dans ses chambres à gaz. Il est surnommé le « centre de mise à mort » .

Un bref historique du camp:

A l’origine, Auschwitz n’est pas un camp de concentration mais une ville frontière, nommée Oświęcim, qui se situe dans la région de la Haute Silésie, au sud-ouest de la Pologne. Cette région est annexée par les troupes allemandes en septembre 1939, puis est rebaptisée en allemand « Auschwitz ». Dès que la Silésie est prise, la police nazie entreprend la construction des camps de concentration afin de vider les prisons surpeuplées de Pologne. La construction du complexe d’Auschwitz se fait dans un lieu isolé, loin des regards indiscrets. La seule liaison possible avec le monde externe est celle des voix des chemins de fer qui permettent l’acheminement des convois de prisonniers qui arrivent d’Europe entière.

Le camp de concentration :

Le camp de concentration d’Auschwitz est construit, à partir de veilles casernes polonaises le 27 avril 1940, sous l’ordre de Heinrich Himmler, chef de la police d’Hitler et l’un des organisateurs de la « Solution Finale ». Le camp accueille ses 728 premiers prisonniers le 14 juin 1940. Ces derniers sont majoritairement des prisonniers politiques polonais, des étudiants et des militaires, considérés comme « une menace immédiate » pour la politique du Reich. L’on remarque ainsi que les premiers prisonniers de ce camp, connu principalement pour avoir joué un rôle primordial dans l’extermination massive des Juifs d’Europe, sont des opposants politiques et non des Juifs. Ce phénomène s’explique par le fait qu’au départ, le régime nazi a fait un « nettoyage » interne du Reich, en éliminant principalement les « dangers » politiques comme des communistes et des sociaux-démocrates. Les Juifs n’étaient pas encore la cible principale du régime à l’ouverture du camp. Autre élément important, Auschwitz, à ses débuts, est un camp de concentration et non d’extermination. Cette distinction est importante car la fonction entre ces deux catégories n’est pas identique. En effet, les camps de concentration ne sont pas une invention du totalitarisme et existent depuis la fin du XIXème siècle. Le but principal de ces camps de concentration, appelés Konzentrationslagern (KL) par les allemands, est de « retirer, d’éliminer du corps social toute personne considérée comme politiquement ou « racialement » suspecte » pouvant s’opposer au régime nazi. Le second objectif de ces camps d’internement est le redressement par le travail forcé, ce qui explique le « Arbeit macht frei » présent à l’entrée de quelques camps de concentration nazis. Dans un premier temps, Auschwitz sert uniquement à l’isolement et au redressement par le travail forcé des « indésirables » politiques du Reich. Auschwitz est donc loin d’être le camp de la terreur qu’il deviendra à partir de 1942. Le camp d’Auschwitz peut accueillir environ 10 000 personnes. En mars 1941, Himmler décide de l’agrandir pour augmenter sa capacité de détention et décide d’y aménager Birkenau, le centre d’extermination d’Auschwitz.

Le camp d’extermination

L’année 1942 est l’année la plus meurtrière en ce qui concerne la « Solution Finale ». Au début de cette année, le seul camp d’extermination en fonction est Chelmno, Auschwitz n’a aucun rôle prépondérant dans la destruction des Juifs. Cependant, dans le courant de cette même année, Auschwitz entame sa transformation pour devenir un camp majeur dans le processus d’extermination des Juifs d’Europe, le début de la « Solution Finale » commence dans le camp. Le 17 Juillet 1942, Himmler fait une visite du camp afin de voir l’avancée des travaux de Birkenau, débutés en 1941. L’agrandissement du camp, qui se fait par les détenus, permet la construction d’un nouveau crématorium ainsi que l’aménagement de chambres à gaz destinées aux communautés juives de l’Europe, devenant ainsi un Sonderkommando (SK), un camp d’extermination. Durant l’été 1942, Auschwitz reçoit des convois massifs de Juifs provenant de l’Europe entière (Slovaquie, de France, de Belgique et de Pays-Bas). Dès le printemps 1943, un ensemble de quatre fours crématoire et de chambre à gaz deviennent fonctionnelles à Auschwitz-Birkenau. Dès l’été 1943, Auschwitz a la capacité de tuer environ 150 000 personnes par mois avec ses nouvelles installations meurtrières permettant ainsi des massacres à l’échelle quasi-industrielle. Durant cette année clé, le camp d’Auschwitz devient un centre majeur pour le régime nazi. En effet, après la construction de Birkenau, celui-ci devient un camp mixte. Il peut ainsi concilier travail forcé et extermination massive des Juifs, permettant ainsi l’extermination des « invalides » et parallèlement l’utilisation d’une main d’œuvre gratuite et nombreuse pour l’économie du Reich. Le travail forcé est également un outil d’assassinat. Les détenus sont employés dans différents travaux lourds et fatigants afin de les affaiblir physiquement et psychologiquement jusqu’au stade de la mort. La main d’œuvre est abondante et personne n’est irremplaçable, cela explique pourquoi les SS tuent des détenus pour des motifs d’évasions ou les exploitent jusqu’à leur dernière force. Ce travail forcé est donc une manière différente d’exterminer les communautés. En été 1944, Auschwitz connu la déportation la plus massive de son histoire, celle de Juifs Hongrois. Entre le 15 Mai et le 6 Juillet 1944, environ 438 000 Juifs sont déportés de la Hongrie en direction d’Auschwitz. Une grande majorité des déportés sont gazés dès leur arrivée. L’extermination des Hongrois excéda la capacité des crématoriums obligeant la construction de cinq fosses d’incinération à ciel ouvert. Cette déportation fut d’une ampleur impressionnante et démontre ainsi l’ensemble des massacres pratiqués à Auschwitz dès l’année 1942.

Déportation hongroise de 1944 :

Depuis 1942, toutes les communautés juives de chaque pays d’Europe sont prises dans le fléau de la « Solution Finale » allemande. Cependant, une population juive arrive à retarder le moment de la déportation jusqu’en printemps 1944. Ainsi, la Hongrie connait la déportation la plus tardive et la plus rapide durant cette fin de Seconde Guerre Mondiale. Espérant ainsi une expansion territoriale au Nord, à l’Est et au Sud de ses frontières, la Hongrie s’allie à l’Allemagne en signant le pacte Tripartite. Certes, cette association permet à la Hongrie de conquérir certains territoires mais, en contrepartie, elle a certaines obligations à respecter. Ainsi, elle doit fournir à l’Allemagne des troupes, notamment pour l’attaque, en 1941, contre la Yougoslavie et en 1943 contre l’Armée Rouge. De plus, les Allemands insistent pour que la Hongrie impose les lois de Nuremberg qui obligent notamment le port de l’étoile des Juifs et leur rejet de la société. Jusqu’en 1943, l’Allemagne est trop occupée sur les fronts de l’Est et de l’Ouest pour vraiment s’inquiéter de la politique hongroise, politique fortement instable. En effet, depuis la signature du pacte Tripartite en octobre 1940, il y a un fort contraste entre les différents ministres qui se trouvent au pouvoir. Il y a une scission entre les pros et les antinazis, scission qui influe directement sur le sort des Juifs hongrois. Aucun pays d’Europe n’a connu autant de flux et reflux politique durant la guerre. En 1944, Hitler s’intéresse à son allié et lui impose une déportation de ses Juifs vers les différents camps de concentration de l’Est, au risque d’une invasion allemande sur le territoire hongrois. Ainsi, les Juifs hongrois, qui représentent environ 5% de la population , entre 1938 et 1941 sont obligés d’appliquer les lois de Nuremberg qui impose le port de l’étoile jaune, la mise à l’écart des communauté juives hors de la société obligeant leur enfermement dans des ghettos. De plus, l’accès à certaines professions, notamment dans les domaines commerciaux, leurs sont interdits. Ces interdictions et ce rejet ne se fait pas sans conséquence pour le pays. En effet, les Juifs hongrois, représentent une majorité de la bourgeoisie de la Hongrie, pilier de toutes les activités commerciales s’assurant de la bonne marche de la vie économique. Ainsi, lorsque les Juifs sont évincés des professions économiques pour être destinés au travail forcé, le gouvernement hongrois doit remplacer les fonctionnaires juifs par d’autres fonctionnaires, démarche longue qui déstabilise le pays économiquement et qui a un effet désastreux dans le domaine industriel. Malgré l’application des exigences allemandes, la Hongrie est envahie par l’armée du Reich le 19 mars 1944. Dès son arrivée, Eichmann, organisateur de la « Solution Finale », prend en main la déportation des Juifs hongrois. La concentration de la communauté juive c’est fait par région. Ainsi, le pays est divisé en 5 zones, sans compter la ville de Budapest. Les rafles sont organisées par la Gestapo qui travaille en collaboration étroite avec la police et la gendarmerie hongroise. Chaque rafle est suivit d’une déportation immédiate et cela dès le 27 et 28 avril. Une majorité de ces déportations aboutissent à Auschwitz, centre de mise à mort qui tourne à plein régime durant cette période. A Auschwitz, à l’occasion des déportations hongroises les SS doivent construire, une rampe de gare à l’intérieur même du camp qui permet ainsi une réception directe des prisonniers hongrois. La rampe se situe entre Auschwitz I, camp de travail forcé et Birkenau, centre de mort. Cette structure est mise en place afin de permettre un acheminement plus rapide des Juifs vers le camp de travail ou vers les chambres à gaz. Dès leur arrivée, les déportés sont « triés » par des médecins du camp de concentration. Dans un premier temps, les médecins séparent les hommes et les femmes. Ensuite, à l’intérieur de cette première sélection, déterminant ainsi quels hommes et quelles femmes sont aptes au travail, déterminant ainsi le sort des prisonniers, les aptes au travail survivent et les inaptes, les personnes âgées, les handicapés, les enfants, les femmes enceintes, sont gazés. Cette déportation hongroise est l’une des plus meurtrières de la « Solution Finale ». Ainsi, entre le 15 Mai et le 6 Juillet 1944, environ 438 000 Juifs sont déportés de la Hongrie vers Auschwitz, dont une grande majorité finit dans les chambres à gaz. Cette déportation est importante par le nombre de victimes qu’elle engendre mais également parce que cet événement a été immortalisé dans un album retrouvé par une jeune déportée hongroise à la fin de la guerre, album qui témoigne de l’atrocité et des procédés des nazis.

L’Album de Lili Meier, illustration de la déportation hongroise.

La déportation hongroise est notamment connue par la masse de personnes qui ont été conduites à Auschwitz, par la rapidité et la date tardive de sa mise en application, mais c’est surtout grâce à un album photographique que cette déportation est connue du public. Document unique d’environ 200 photos et d’une importance certaine, l’album dit « album de Lili Meier » est l’un des seuls témoignages photographique concernant la déportation que nous ayons dans sa quasi-totalité permettant ainsi un véritable souvenir photographique de l’arrivée des convois Juifs à Auschwitz. Il est retrouvé le 11 avril 1945 par une fille nommé Lili Jacob dans un camp de concentration en Silésie. Tout commence dans la soirée du 24 mai 1944, à Berehovo, dans les Carpates. Un convoi d’environ 4000 Juifs quitte la Hongrois et se dirige vers Auschwitz. Parmi les prisonniers, se trouve une jeune fille de 18 ans, Lili Jacob, jeune fille ainée de 6 enfants. Après plusieurs jours, le convoi arrive sur la Judenrampe, rampe de la gare que se situe entre le camp de travail et Birkenau. Les détenus sont triés, les hommes et les femmes sont séparés. Puis, dans chacune de ces deux catégories les médecins distinguent ceux qui sont capables de travailler de ceux qui ne le peuvent pas les envoyant ainsi directement dans les chambres à gaz. C’est durant cette dernière phase que Lili est séparée du reste de sa famille et voit ainsi sa mère et ses petits frères partir pour les chambres à gaz. En voilant les rejoindre dans l’autre file, Lili se prend un coup de couteau, acte violant non photographié. En octobre 1944, l’armée soviétique se rapproche d’Auschwitz, les détenus sont alors déportés vers un camp se situant à huit cent kilomètres de là, dans le camp de concentration de Dora et les infrastructures de Birkenau sont détruites pour ne laisser aucune trace. Ainsi, Lili Jacob se voit déplacée d’un camp à un autre. Le centre de Dora est libéré par les américains le 11 avril 1945, la jeune fille est alors atteinte du typhus et se retrouve transporté par un soldat dans une ancienne cabane SS, en cherchant de quoi se couvrir dans l’armoire, Lili découvre l’album qui provenait d’Auschwitz et dans lequel elle retrouve des visages familiers. Ce document, Lili Jacob le garde précieusement. Après la guerre, elle en fait quelques copies pour les musées permettant ainsi la mise en circulation des clichés aujourd’hui si célèbrent. Cette découverte est inattendue lorsqu’on connaît les règlements concernant la photographie dans le camp de concentration d’Auschwitz. En effet, il faut que les activités du camp et le sort des Juifs restent secrets pour le monde extérieur. Dans cette optique, il est donc interdit de prendre des photos des prisonniers ou des structures d’extermination comme les chambres à gaz ou les crématoires, images qui pourraient servir de preuves des différentes atrocités nazies. Cependant, dans certains cas particuliers, comme la prise de photo d’identification ou dans la situation de la déportation hongroise, une autorisation est donnée pour la prise de certains clichés, mais aucune marque de violence ou d’extermination ne doit apparaitre en image. Ainsi, afin de bien surveiller les photographies, un premier studio photo est aménagé à Auschwitz I, camp de travail et de concentration. Entre 1941 et 1942, un second studio est en fonction et est destiné principalement aux photographies de construction faites à l’intérieur du camp lors des différents travaux. Les clichés sont traités par des soldats SS ainsi que par huit détenus qui doivent rester dans le secret et ne rien dévoiler au risque d’être puni de mort. Avec de telles réglementations, on se demande comment les photos qui figurent dans l’album ont pu être prises. Peut-être le photographe a eu une autorisation spéciale, le débat reste ouvert. L’album retrouvé par la jeune Lili Jacob contient environ 200 photos et ses dimensions sont ordinaires, 33 centimètres de long, 25 centimètre de large et 56 pages . Les photographies sont aménagées de façon à ce qu’elles racontent étapes par étapes la déportation hongroise. C’est pour cette raison que l’album est découpé en segments. Les premières photos sont celles prises dans le cadre de la photographie des Juifs. En effet, les SS ne prennent aucune photo de Juifs sauf si ces derniers ont des tenues ou un aspect physique particulier ce que démontre les premiers clichés de l’album . Les photos suivantes illustrent l’arrivée des convois avec les prisonniers qui marchent en masse sur la Judenrampe. Ensuite, plusieurs clichés illustrent la seconde étape, la séparation entre les hommes et les femmes et le triage entre ceux qui sont capables de travailler et ceux qui ne le peuvent pas. Dans le segment suivant, le photographe entre dans le camp pour suivre, dans un premier temps, les hommes qui sont capables de travailler et dans un second temps, ceux qui sont condamnés aux chambres à gaz. Le photographe fait de même pour les femmes. L’album de Lili Meier est un document unique en soi. Découvert dans des circonstances et par une personne particulière, il permet ainsi la mise en circulation de photos peu communes permettant ainsi au public de comprendre et de mieux se représenter le phénomène des déportations durant la Seconde Guerre Mondiale. Cet album est l’un des seuls témoignages que nous avons sur ces événements qui ont bouleversé la vie de millions de Juifs et c’est notamment pour cette raison qu’il est particulièrement précieux.

Conclusion :

Le camp de concentration d’Auschwitz est le camp le plus connu principalement pour les millions de Juifs qui y sont morts. Au départ, lors de sa construction en 1940, Auschwitz est un simple camp concentrationnaire destiné aux prisonniers politique du Reich. Il faut attendre 1942 pour que le centre de mise à mort de Birkenau soit construit dans le camp permettant ainsi à Auschwitz de devenir un centre mixte. A partir de cette date, une grande majorité des Juifs d’Europe sont acheminés vers Auschwitz pour y travailler ou pour y être gazé. Ainsi, le camp d’Auschwitz extermine des millions de Juifs en quelques années seulement devenant ainsi le « centre de l’horreur nazi ». La dernière déportation est l’une des plus massives que le camp est connue. Elle provient de la Hongrie, alliée de l’Allemagne. Longtemps indépendante, la Hongrie a tardivement appliqué les lois de Nuremberg qui étaient alors en action dans les autres pays dominés par le Reich. Ainsi, ce n’est qu’en 1944 que la déportation des Juifs de Hongrie commence après une invasion des troupes allemandes. Cette déportation est rapide et brève et ne laisse presque aucun survivant. Lili Meier est l’une de ces miraculés. Elle a été déportée avec toute sa famille au mois de Mai 1944 et en est la seule survivante. Avec l’arrivée des armées soviétiques, la jeune juive est transportée au camp de concentration de Dora. Lors de la libération par les américains le 11 avril 1945, elle découvre dans une bâtisse de SS un objet particulier qui deviendra un document d’une grande valeur après la guerre. L’album photo, provenant d’Auschwitz, démontre en image les différentes étapes de la déportation qu’a subie Lili Meier. Copiées, les précieuses et rares photographies deviennent accessible au publique permettant à ce dernier de percevoir une des étapes les plus importantes qui compose le long parcours de l’extermination ainsi que certains visages représentant les victimes de la « Solution Finale ».

Bibliographie :

~~BRAHAM, Randolph «The Holocaust in Hungary: A Retrospective Analysis », An Eyewitness Acount », in BRAHAM, Randolph (ed.), The Holocaust in Hungary. Fify Years Later, New York, Columbia Universiy Press, 1997, p.285-304.

DIETER, Pohl, « The Holocaust and the concentration camps », in : Caplan, Wachsmann (ed.), Concentration camps in Nazi Germany. The new Histories, New York, Routleedge, 2010, p. 149-163.

HELLMAN, Peter, L’Album d’Auschwitz, d’après un album découvert par Lili Meier, survivante du camp de concentration, Paris, Seuil, 1983. HILBERG, Raul, La destruction des juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988.

KOTEK, Joël, « Camps et centres d’extermination au XXe siècle : essaie de classification », Les Cahiers de la Shoah, 2003/1 no 7, p.45-85. : Panstwowe Muzeum Oswiecim-Brzezinka, Auschwitz. A History in Photographs, Bloomington, Indiana University Press, ksiazka i Wiedza, 1993.

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WIEVIORKA, Annette, Auschwitz, 60 ans après, Paris, Robert Laffont, 2005, p. 9-136.

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La question indienne dans la conquête de l'Ouest

18 Septembre 2014 , Rédigé par Catalina Roth Publié dans #Histoire

Scène de combat entre Indiens et soldats
Scène de combat entre Indiens et soldats

Étoile mon frère,

Terre ma mère.

Soleil mon père,

Lune ma sœur.

À ma vie, donnez la beauté,

À mon corps, donnez la force,

À mon maïs, donnez la santé

À mon esprit, donnez la vérité,

À mes Anciens, donnez la sagesse.

Prière indienne, source inconnue .

L'histoire des Indiens d'Amérique est une histoire sombre. Plus que d'un jugement de valeur, il s'agit ici d'un fait. En effet, le début de l'histoire américaine, suite à l'indépendance du pays, est aussi celle de nombreuses cultures à jamais détruites, de populations volontairement décimées et dépossédées et celle de la conquête d'un nouveau territoire. Pourquoi une telle destruction ? Les premiers colons et trappeurs français cohabitent pourtant sans trop de mal avec les premiers habitants du continent. Alors, pour quelles raisons les jeunes Etats-Unis, désormais « libérés » de la tutelle britannique, alors qu'ils prétendent combattre pour la liberté, repoussent-ils et éliminent-ils leurs voisins ? Nous trouvons un élément de réponse dans le lien entre la conquête territoriale et la construction identitaire de la jeune nation, puisqu'en effet, c'est pour affirmer leur nouvelle identité après la victoire sur leur ancienne métropole, que les colons américains ont besoin d'éliminer ceux qui par leur présence même, délégitiment la leur. Désormais maîtres de leur pays, il leur faut chasser les « Sauvages », selon eux plus proches de l'animal que de l'homme et donc impossible à inclure dans la nouvelle nation, pour coloniser le territoire et ainsi, se doter « bases territoriales qui la [la nation] rendront juridiquement et culturellement incontestable » . De plus, les Indiens sont perçus comme des ennemis, à la solde de la Couronne, comme en témoigne cette phrase de la main de Thomas Jefferson : [il, en parlant du roi George III] « (...) avait cherché à attirer sur les habitants de nos frontières les Indiens, ces sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer sans distinction d’âge, de sexe ni de condition » . Pourtant, selon Elise Marienstras, au commencement du conflit, les tribus les plus proches de Boston essayent de rester en dehors de cette guerre – qu'ils ne considèrent pas comme la leur – le plus longtemps possible. De plus, les nations indiennes ne prennent pas toutes le même parti et leur engagement résulte alors surtout d'un choix tactique, tout en ayant bien conscience que la victoire des colons, qui empiètent chaque jour davantage sur leurs terres, aurait de très fâcheuses conséquences pour eux . Pour avoir une meilleure idée de la manière dont les nations indiennes se comportent dans le conflit, nous commencerons par expliquer les différentes positions adoptées par les Indiens lors de la guerre d'Indépendance et ce qui les motive. Dans la deuxième partie, nous discuterons des enjeux de la conquête de l'Ouest pour les États-Unis, des discours qui ont permis sa justification, ainsi que du début de la spoliation officialisée des terres amérindiennes. Au fur et à mesure de son avancée, le gouvernement américain doit « régler la question indienne », considérant tour à tour l'Indien comme un éternel ennemi, ou comme un être à éduquer. Nous étudierons la manière dont les autorités l'ont fait, sous couvert de discours civilisateurs, entre politique d'acculturation et de répulsion , avec une attention particulière sur l'impact que cela a eu sur la construction identitaire du pays.

Les indiens dans la Révolution américaine

La situation des différentes tribus au début du conflit

Certaines sources de la guerre d'Indépendance américaine ont laissé à la postérité des images des Indiens qui perdurent encore aujourd'hui. L'une d'elle est essentielle : la Déclaration d'indépendance. Sous la plume de Thomas Jefferson, elle place « les Indiens du mauvais côté, et du combat pour la liberté, et de l'histoire, dès le début de la Révolution » et les décrit comme des « sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d’âge, de sexe ni de condition » . Il serait tentant d'attribuer cette mauvaise image des Amérindiens à leur comportement durant la guerre d'Indépendance, mais ce serait manquer de nuance, car la réalité de la multitude de tribus indiennes peuplant le continent nord-américain est bien différente et plus complexe. Néanmoins, nous ne nous attarderons pas à dresser un portrait et un historique complets de toutes les tribus touchées ou non par le conflit à l'époque et nous nous bornerons plutôt à esquisser les grandes lignes de la situation générale. Pour commencer, il nous faut souligner le fait que les tribus amérindiennes sont aussi nombreuses que différentes. Le mode de vie, la langue ainsi la structure de la société diffèrent selon la région. Par exemple, dans le Nord, la zone subarctique ne permettant pas l'agriculture, les tribus sont nomades et pratiquent la chasse, la pêche et la cueillette, avec des rapports patriarcaux parfois très durs entre les individus ; à l'inverse, au Sud-Est, l'agriculture est possible et les tribus sont sédentaires . Ensuite, nous l'avons signalé, toutes les nations indiennes n'ont pas été touchées de la même manière par la guerre d'Indépendance. En effet, le conflit d'abord très localisé n'est pas perçu par la majorité des tribus résidant au-delà du Mississippi et la révolte de Boston, ainsi que fondation même des États-Unis n'est connue que plusieurs années après, lors de l'expansion .

• Quel camps choisir ?

En revanche, les quelques 200'000 individus des nations indiennes vivant à l'Est du fleuve sont immédiatement secoués par le conflit et pour eux, la question du côté à adopter est cruciale, car si les chefs de tribus ne comprennent pas bien toutes les implications idéologiques du conflit, ils imaginent sans peine ce que la victoire des colons américains signifierait pour eux. Selon Colin Calloway « les Indiens qui s’engagèrent dans le combat de la Révolution (certains en faveur des Américains mais la plupart du côté des Britanniques) ne se battaient pas contre la liberté : tout comme les patriotes américains, ils combattaient pour défendre leur liberté » . En effet, pour les Amérindiens, la cause principale du conflit avec les colons réside dans leur empiètement continuel sur leurs territoires, les rendant ainsi bien plus menaçants pour leurs libertés et leurs modes de vie que le lointain roi George III. Au contraire, pour les tribus alliées aux futurs Américains, l'enjeu est de ne pas se priver de biens matériels, notamment les armes . En effet, progressivement, plusieurs tribus indiennes s'habituent tant aux produits manufacturés européens qu'il en résulte une véritable dépendance, qui à terme, bouleverse leurs cultures. Cependant, comme le relève Elise Marienstras, même si les Indiens sont admis à se joindre à leur camps, jamais ils ne sont pas considérés comme des partenaires égaux : « marginaux, hommes de demi-statut, ils furent guides ou espions, rarement combattants à part entière » . Cette question de l'allégeance divise aussi les membres alliés en une ligue, comme l'illustre le cas de la Ligue iroquoise: les Mohawks, ainsi que la majorité des Cayuga, des Onondongua et des Seneca refusent l'alliance avec les Américains et prennent parti pour les Britanniques, au contraire du reste des tribus de la Ligue, les Oneida et les Tuscarora. Cette situation prend rapidement la tournure tragique de la guerre civile pour ces tribus montées les une contre les autres.

• La situation après le traité de Paris (1783):

Enfin, les anciens colons anglais remportent la victoire et après l'armistice déclarée le 3 février 1783, le sort des nations indiennes se joue lors des tractations du traité de Paris, en septembre. Qu'ils aient été du côté des Britanniques, ou de celui des Américains, aucun diplomate ne se rappela les droits des Amérindiens, et la Grande-Bretagne cède ses territoires à la future république , sans considération pour ses anciens alliés. La seule faveur accordée aux Iroquois qui les avaient soutenus est la proposition de s'installer au Canada. La situation déjà instable quant à la question de la frontière est désormais bien pire et le sort des Indiens est scellé, car plus rien ne retient la progression des colons vers l'Ouest : « effacée la barrière des Appalaches que le roi avait tracée à l'expansionnisme colonial, la Frontière prendra désormais le sens particulier que lui donnent les Américains : une ligne mouvante, toujours ouverte à la progression du Progrès, au recul des primitifs » . En effet, les tribus résidant au-delà des Appalaches avaient été jusqu'alors relativement protégées par une proclamation royale du gouvernement britannique, mais après la signature de ce traité, le gouvernement américain a le champs libre pour traiter avec les Indiens comme il l'entend ; et pour imposer sa loi, il lui faut s'assurer de la soumission des tribus. En effet, rappelons que la majorité des tribus vivant à l'Ouest du territoire américain n'avaient pas encore été touchées par la politique américaine. Les tractations, quand il y en a, ne sont donc pas menées d'égale à égale entre deux nations souveraines, mais de vainqueur à vaincu, et selon Carl Waldman : « Les responsables anglais et américains les considéraient comme secondaires aussi bien pour le passé que pour l'avenir de la race blanche en Amérique... La nouvelle nation et ses Pères fondateurs ont pu à l'époque se préoccuper de démocratie, d'égalité, de liberté et de justice, mais absolument pas en ce qui concernait l'Indien » . Cette « ligne mouvante » se déplace évidemment au détriment des Indiens et l'avancée vers l'Ouest se concrétise à travers la cession de territoires et le confinement des Indiens dans des réserves. L'étude des ordonnances successives du Nord-Ouest de 1783, 1785 et 1787, tentatives malheureusement sans efficacité de la part du Congrès pour protéger les Indiens contre l'avidité des colons, laissaient pourtant espérer un minimum d'équité quant à la répartition territoriale. En effet, elles reconnaissent les traités, la souveraineté des tribus, leur légitimité sur la propriété des terres et elles les assimilent à des nations étrangères. Cependant, la plupart du temps, les termes de ces traités sont bafoués et rarement respectés. Nous pouvons donc constater à présent que la fin de la Révolution américaine apporte certes l'indépendance aux colons désormais Américains, mais que cela se fait au détriment des Indiens, pour qui cette révolution marque surtout le début de leur absorption par la nation américaine. Cependant, le détachement des colons de leur métropole passe aussi par la colonisation et la progressive mainmise sur ce qu'ils considèrent comme leur continent. Pourquoi un tel besoin d'avancer vers l'Ouest ? Voyons maintenant les enjeux auxquels le nouveau gouvernement américain est confronté.

B. À la conquête de l'Ouest, étendre les États-Unis

• Le mythe de l'Ouest, entre théories et enjeux matériels.

Au lendemain de l'Indépendance, la situation du gouvernement de la jeune république est très délicate. En effet, il se retrouve face à l'obligation de négocier avec les nations indiennes, qui ont certes perdu leur droit à la terre par la conquête, mais toujours source d'instabilité. Il faut dire que les empiétements illégaux, le non-respect des traités et la violence des colons provoquent chez elles courroux et indignation. Les autorités doivent aussi composer avec les oppositions des puissances étrangères, souvent encore en lien avec les nations indiennes, les partisans des droits des états, qui refusent l'autorité du gouvernement fédéral concernant la politique indienne et enfin, avec les colons avides de terres . Les terres sont évidemment la clé du conflit et l'enjeu essentiel de cette conquête de l'Ouest, d'abord pour une raison pratique : depuis le début de la colonisation, les pionniers sont en constante augmentation et selon le premier recensement fédéral en 1790, la population a atteint les 4 millions . Ainsi, c'est non seulement la pression démographique et mais aussi celle des spéculateurs, qui obligent le Congrès a obtenir toujours plus de terres, d'une manière ou d'une autre. De plus, les autorités comptent sur la vente de ces terres aux états pour rembourser leurs dettes de guerre, payer les vétérans et faire fonctionner le gouvernement . Plus tardivement, dans les années 1840, les hommes politiques et les journaux américains propagent une théorie qui justifie l'avancée américaine en territoire indien : la théorie de la Destinée Manifeste, ou « manifest destiny ». Elle érige le peuple américain en élu de Dieu, pour créer une nouvelle société et dit que la destinée des Américains est de se répandre sur tout le continent alloué par la Providence . Le théoricien Frederick Turner écrit en 1893 que « l'existence d'une région de terres libres, constamment en recul, et l'avance de la colonisation américaine vers l'ouest sont la clé du développement de l'Amérique », on comprends donc qu'à la fin du XIXe siècle, l'Ouest suscite espoir et interrogation. Pourtant, selon Philippe Jacquin, avant la découverte de gisements d'or en Californie, l'engouement des Américains pour l'Ouest est loin d'être unanime et passionné : en effet, le courant migratoire est principalement alimenté par des fermiers et des artisans ruinés ; ajoutons à cela la difficulté des communications, les incertitudes au sujet des Indiens, ainsi que les déconvenues des certains colons, qui font que l'Ouest est bien plus apparenté à une terre d'exil qu'à une terre promise .

• Le début de la spoliation des terres amérindiennes

Déjà à l'époque de Benjamin Franklin, on voit dans l'avancée vers le Nord-Ouest l'avantage de voies navigables, mais aussi et surtout, un « paradis des fermiers », l'idée est reprise par Thomas Jefferson. Le troisième Président des États-Unis a une vision économique pour le pays qui évolue progressivement – on passe de l'auto-suffisance au protectionnisme, avec le libre-échange comme étape intermédiaire – mais qui reposent toutes trois sur l'agriculture et la propriété agricole, vertus de la république et piliers de sa prospérité. Ainsi, selon lui, les États-Unis ne peuvent pas être pauvres tant qu'il existe des terres susceptibles d'être colonisées et travaillées et la propriété privée de ces terres conditionne l'épanouissement des citoyens . Ainsi, dès 1785, l'acquisition de terres cultivables pour le bien-être des Américains est imminente : Chaque fois que, dans quelque pays que ce soit, on trouve des terres non cultivées et des pauvres sans travail, il est clair que les lois de la propriété ont été tordues au point de violer le droit naturel. La terre est donnée en commun à l'homme pour être travaillée et pour qu'il vive dessus (...). Il est trop tôt encore dans notre pays pour affirmer que chaque homme qui ne peut pas trouver de travail mais qui peut trouver une terre non cultivée doit avoir la liberté de la cultiver, moyennant un loyer modéré. Mais il n'est pas trop tôt pour faire en sorte par tous les moyens possibles que le plus grand nombre possible d'individus aient un petit lopin de terre . Le lien que fait Jefferson entre les lois de la propriété et le droit naturel est intéressant, car il implique non seulement c'est par sa condition même d'humain que le citoyen américain a droit à la terre, mais aussi que l'Indien, lui n'est pas concerné par cette nature humaine. Cette condition humaine est perfectible par l'agriculture : ainsi, selon l'analyse de Magali Bessone,

« la propriété de la terre assure en effet d'abord l'indépendance individuelle par l'autonomie des ressources, qui entraîne à son tour la participation responsable au processus politique et la possibilité de discerner et de poursuivre spontanément le bien commun, au lieu de servir les intérêts particuliers liés au besoin. »

Cependant, avant de pouvoir construire cette république pastorale idéale, il est nécessaire d'avoir le contrôle sur le territoire et d'affirmer la puissance de la jeune nation états-unienne, et la politique d'expansion territoriale de Jefferson obéit à cette logique. L'achat de la Louisiane, l'expédition menée par les capitaines Meriwether Lewis et Wiliam Clarke (1804-1806), sont deux des trois entreprises majeures de l'expansion ; la troisième étant l'encouragement de l'appropriation, légale ou non, des terres indiennes. Il s'agit à présent de voir de voir comment. La spoliation des terres amérindiennes ne s'est pas faite brusquement après la signature du traité de Paris. Déjà auparavant, à l'époque des Britanniques, le concept de « Pays Indien » illustre la volonté des Blancs de se couper des autochtones, par la délimitation des terres, avec pour frontière la ligne des Appalaches. Dans le premier quart du XIXe siècle, l'accent est mis sur le départ volontaire des Indiens et des accords prévoient un dédommagement – en argent et en terres, mais plus à l'ouest – pour les Indiens qui acceptent de laisser leurs terres et de partir, avec en plus la protection de troupes . Cependant, face aux exigences des colons, le gouvernement est face un à dilemme, car ces derniers ne veulent pas d'une assimilation des Indiens ; à tel point que des responsables des Affaires indiennes en viennent à considérer la déportation à l'ouest du Mississippi comme le moyen le plus humain de protéger les tribus. Il est vrai que la menace d'extermination est plus que réelle et cette mesure leur permettrait d'être à l'abri.

La question indienne : entre répulsion et civilisation

Certaines tribus tentent pourtant de jouer le jeu de l'assimilation comme les Creeks, les Choctaws et les Cherokees en Caroline du Nord et en Géorgie, mais malgré les promesses, jamais les Indiens n'eurent leur chance, leur place étant toujours ailleurs et le plus loin possible . En 1830, avec la naissance de l'Indian Removal Act, autrement dit la loi de déportation des Indiens, le déplacement des populations amérindiennes à l'ouest du Mississippi est désormais officialisé et huit années plus tard, on assiste au tristement célèbre épisode de la Piste des Larmes. En automne, des milliers de Cherokees sont alors déportés par voie de terre, pendant un voyage de plus de six mois où la maladie, le froid et la faim tuent une personne sur quatre . Cet éloignement forcé est l'une des facettes de ce que nous pourrions appeler une politique de répulsion, avec comme corollaire le placement des tribus survivantes dans des réserves. La question de l'acculturation que nous abordons à présent nécessiterait davantage d'explications que celles que nous nous apprêtons à donner, mais il nous semblait important de donner même un bref aperçu de cet autre aspect de la conquête américaine après l'Indépendance. À la fin du XIXe siècle, la population indienne est quasiment exterminée, l'idée qu'il faut sauver l'Homme par la civilisation germe et c'est alors la grande époque des programmes d'acculturation . Bien sûr, ce phénomène n'est pas une nouveauté et trouve des antécédents déjà au XVIIe siècle, lorsque les colons britanniques créent une « ville de prière » près de Boston, pour contraindre les Indiens à renoncer notamment au chamanisme . Il faut tout de même souligner que les Amérindiens acceptent assez facilement la christianisation, car elle ne semble pas contradictoire avec la vision du Grand-Esprit et le baptême par exemple, revêt des similitudes avec le culte du « renouveau », de même que le culte à la Vierge Marie leur rappelle celui de leur mère la Terre. De plus, les Indiens espèrent que leur conversion fasse cesser les guerres et les violences. Dès 1840, des écoles sont ouvertes dans les réserves, leur objectif est d'acculturer progressivement les autochtones sans les couper de leurs traditions. Cependant, avec le système d'internat hors réserve, cette relative continuité culturelle est rompue, car dans ces établissements, les jeunes Amérindiens apprennent à renier leur religion au profit du christianisme, à oublier leur langue pour apprendre l'anglais et à porter les cheveux courts et des vêtements à l'américaine . Ainsi, lentement mais sûrement, les Indiens assistent à la destruction de leur patrimoine culturel, d'autant plus que leur culture de type oral ne permet pas, ou très difficilement l'enseignement sans support alphabétique. Les Indiens en sortent désorientés, partagés entre deux cultures, Indiens de coeurs et Américains par nécessité, comme le disent Anne Garrait-Bourrier et Monique Vénuat .

La formation de l'unité nationale

Dans cette réflexion, nous devions aussi nous interroger sur l'impact que la conquête de l'Ouest et la guerre contre les Indiens a eu sur la formation d'une conscience identitaire américaine. Les idéologies de liberté et de destinée manifeste ne s'adressent qu'au peuple blanc, aussi, se pose la question de la place de l'Indien dans le phénomène identitaire issu de l'Indépendance, puis de la conquête. Élise Marienstras relève qu'avant l'Indépendance, les colons britanniques oublient progressivement leurs liens avec la métropole et développent un patriotisme bien plus régional que national : « La patrie était la colonie, la province où l'on avait élu domicile : on était virginien ou pennsylvanien, bostonien ou new-yorkais ; ensuite, seulement (...), on se souvenait qu'on était anglais » . Avec la résistance à la politique britannique, la solidarité intercoloniale surpasse l'attachement à la province, solidarité qui ne prend réellement corps qu'avec la fondation du Congrès Continental et les revendications d'être américain ont a ce moment surtout une visée politique. Plus tard, avec l'Indépendance, le phénomène de la colonisation du continent ajoute une nouvelle composante à la construction de l'identité collective, faisant franchir une nouvelle étape à l'unité nationale. En effet, par cette conquête, les Américains ne sont plus des colons au service de la Couronne, mais des colonisateurs, des colons au sens actif du terme. Cependant, comme le soulève Elise Marienstras, on peut se demander en quoi les treize anciennes colonies britanniques et désormais Etats (...), les quelque douzaines de nationalité et de langues présentes d'une manière ou d'une autre dans le Nouveau Monde pouvaient et peuvent former une nation . La réponse ne peut être donnée dans ces quelques pages, mais il apparaît que c'est un défi, encore aujourd'hui aux États-Unis, de lier toutes ces différentes cultures sous un même drapeau et à l'époque suivant l'Indépendance, la conquête du territoire n'en est qu'une étape.

C. Conclusion

Après cet exposé, il est intéressant de relever que l'identité américaine, au début de sa construction, se fait par opposition à d'autres : d'abord par opposition aux Anglais lorsque les Américains sont des colons, puis face aux Indiens lorsque l'indépendance est obtenue. Celle-ci donne aux anciens colons de nouvelles responsabilités, dont celle de mener la politique de leur choix face aux Indiens. En ce qui les concerne, nous pouvons assurément constater que globalement, pour les autorités américaines, jamais il fût question d'intégrer l'Indien, en tant que tel, dans la nation américaine de quelque manière que ce soit. D'abord pratiquement exterminé, puis dépossédé de ces terres et enfin toujours plus repoussé, l'Indien n'eut pas d'autre choix que de subir, ou de résister. Nous n'avons que très peu parlé des différentes résistances des autochtones, mais il est évident que les tribus ne se sont pas rendues sans rien faire. Nous avons choisi de nous arrêter approximativement à la fin du XIXe siècle, mais la question indienne n'est pas encore totalement résolue, même aujourd'hui. Les Amérindiens contemporains sont confrontés à de nouveaux défis : la reconquête de leurs droits et la reconnaissance de leur histoire, ou de leur « indianité ». Réappropriation de l'histoire qui n'est pas à sens unique, puisque depuis janvier 2004, les écoles primaires du Maine doivent inscrire dans leur programme des cours d’histoire amérindienne . Si à la fin du XVIIIe siècle, ce sont les colons qui ont lutté pour l'indépendance, les Indiens d'aujourd'hui luttent aussi pour la leur d'une certaine manière.

Bibliographie :

A. Extraits de sources

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B. Ouvrages généraux

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BERNAND, Carmen, GRUZINSKI, Serge, Histoire du Nouveau Monde, [Paris], Fayard, 1991-1993, vol. N°2.

C. Monographies et articles

BESSONE, Magali, A l'origine de la République américaine, un double projet : Thomas Jefferson et Alexander Hamilton, Paris, Michel Houdiard, 2007, pp.103-115.

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JACOBS, Wilbur R., « Frederick Jackson Turner : la théorie de la Frontière », JACQUIN, Philippe, « L'Ouest vu, inventé et rêvé », in JACQUIN, Philippe, ROYOT, Daniel (dir.), Le mythe de l'Ouest : L'Ouest américain et les ʺvaleursʺ de la Frontière, Paris, Autrement, 1993, pp. 19-26, 27-54.

MARIENSTRAS, Elise, La résistance indienne aux États-Unis, du XVIe au XIXe siècle, [Paris] Gallimard/Julliard, 1980, pp. 79-207. Wounded Knee ou l'Amérique fin de siècle, Bruxelles, Editions Complexe, 1996, pp.7-13. MARIENSTRAS, Elise, « Les réprouvés de la Révolution : nations indiennes et guerre d'indépendance », in VINCENT, Bernard, MARIENSTRAS, Elise [études réunies], Les oubliés de la Révolution américaine, femmes, Indiens, Noirs, quakers, francs-maçons dans la guerre d'Indépendance, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1990, pp. 13-53

MARIENSTRAS, Élise, « L'invention des États-Unis. Colons, colonisateurs, citoyens : de la colonie britannique à la république américaine », in GRUZINSKI, Serge, WATCHEL, Nathan (dir.), Le Nouveau Monde, mondes nouveaux : l'expérience américaine ; actes du colloque organisé par le CERMACA (EHESS/CNRS), Paris, 2, 3 et 4 juin 1992, Paris, Éditions Recherche sur les Civilisations et Éditions de l' École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1996, pp. 407-422.

GARRAIT-BOURRIER, Anne, VÉNUAT, Monique, Les Indiens aux Etats-Unis : renaissance d'une culture, Paris, Ellipses-Marketing, 2002.

SERME, Jean-Marc, « Etudes amérindiennes : le poids des plumes », in Amnis [en ligne], n°2, 2002, consulté le 18 mai 2013. URL : http://amnis.revues.org/158

D. Ressources électroniques

Pour les images du titre : http://commons.wikimedia.org/ :

Portrait de Sitting Bull, 1885, photographie de David Frances Barry (1854-1934). URL :http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b2/Sitting_Bull.jpg

Native Americans, G. Mülzel, Nordisk Familijbok, 1904 URL : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Amerikanska_folk,_Nordisk_familjebok.jpg

The Silenced War Whoop, Charles Schreyvogel (1861-1912), 1908. URL : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:The-Silenced-War-Whoop-1100x790.jpg

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Compte-rendu: Joël Schmidt, Femmes de pouvoir dans la Rome Antique

29 Janvier 2014 , Rédigé par Célimène Bonjour Publié dans #Histoire des religions, #Histoire, #Compte-rendu

SCHMIDT, Joël, Femmes de pouvoir dans la Rome antique, Perrin, Paris, 2012, 263 p.

SCHMIDT, Joël, Femmes de pouvoir dans la Rome antique, Perrin, Paris, 2012, 263 p.

Dans son ouvrage « Femmes de pouvoir dans la Rome Antique », Joël Schmidt nous dépeint, en plusieurs chapitres, le rôle et l’importance de la femme romaine. Il s’entraide de quelques auteurs tels que Tacite, Suétone ou encore Tite-Live, et en déduit des clichés célèbres et des anecdotes connues. Il nous présente plusieurs femmes qui favoriseront la carrière de leur mari ou de leur fils comme Agrippine, certaines qui mourront pour l’honneur comme Lucrèce ou d’autres qui se battront pour la liberté des femmes comme Faustine.

La question est de savoir si les informations consignées dans cet ouvrages sont plus ou moins proches de la réalité historique.

Critique

L’ouvrage que présente Jöel Schimidt est complexe. Effectivement, ce livre est criticable en bien des points. Pour ce qui est du côté positif, ce volume est utile pour la compréhension du monde romain vis-à-vis des femmes, à différentes périodes.

Premièrement, il est important de noter que même si dans la majorité des cas les femmes romaines ne possèdent peu, voire pas de pouvoir politique, elles ne se camouflent pas pour influencer leurs maris ou leurs enfants mâles afin d’exercer indirectement un pouvoir politique. « […] En effet, si sous la Répubique, des femmes apparaissent dans la politique, c’est pour l’exercer à travers leurs maris et leurs époux. Mais sous l’Empire, les impératrices ne cachent pas leurs ambitions, surtout celles de voir leur rejetons accéder aux trônes impériaux et se dotent de tous les moyens, parfois les moins avouables, pour parvenir à leurs fins. »[1].

Deuxièmement, même si le monde romain est essentiellement masculin, la femme romaine a sa place dans la société et l’homme respecte et se doit de respecter le rôle de la matrone romaine : « Elle apparaît aux yeux des Romains comme la matrone type, bonne épouse, bonne mère et bonne administratrice de sa maisonnée. […] Car pour les Romains, la fonction de mère, pivot de la famille romaine, était capital pour assurer le bon ordre social ». [2]

De plus, certaines informations citées dans ce livre, nous en apprend sur l’autorité féminine à Rome. En effet, même si cela reste une exception, certaines impératrices avaient des privilèges, comme figurer sur la monnaie romaine[3], posséder des temples et des statues à leur image ou encore d’êtres affiliées à des déesses.
Ce statut leur offre en plus une autorité, comme l’auteur le mentionne ici : « L’impératrice tient en outre une place importante dans la propagande impériale : sa maison sert d’exemple pour les ménages romains. […] Son statut d’épouse impériale lui permet également de promouvoir activement cette politique par des actions en faveur des familles et des femmes romaines. C’est ainsi qu’elle dote des filles aristocratiques dans le besoin, organise un banquet pour les épouses des sénateurs à l’occasion du triomphe de Tibère et dédicace le temple de la Fortuna Muliebris et l’Aedes Concordiae, symboles respectivement de la femme et de l’entente matrimoniale. »[4].

En ce qui concerne les femmes du peuple, sous prétexte que leur foyer est leur seule demeure, liberté et moyen d’expression, cela ne les empêche pas de s’impliquer dans la politique romaine lorsque la situation dégénère. En effet, l’auteur nous le démontre avec l’exemple de la loi d’Oppia où les femmes sont prêtes à se rassembler pour protester contre la décision du sénat.

Pour conclure, même si cet ouvrage ne nous présente pas la vraie face de la société romaine, il est certain que la femme jouera un rôle important en tant que matrone romaine, tenant une maison et possédant un pouvoir à l’intérieur de chez elle. On l’aperçoit plus spécifiquement avec des femmes comme Agrippine, Messaline ou Livie qui détiennent une immense influence et feront tout pour arriver à leur fin et revendiquer, comme les femmes du peuple face à la loi Oppia, leurs droits tels que la liberté, la liberté d’expressions et la reconnaissance.

Cependant, il ne semble pas que l’auteur soit très objectif au sujet de la vision des femmes dans l’Antiquité romaine. Si celles-ci sont présentent dans les sources, c’est parce qu'elles ont fait l'objet de tragédies, parce qu'elles incarnent quelque chose de la difficile émancipation et surtout parce qu'elles ont marqué leur temps. Les auteurs latins ne font que mentionner dans leurs sources les plus illustres d’entre-elles[5], ce que fera également l’auteur qui parle peu du côté négatif que l’on présente de la femme à Rome. « Les premières femmes romaines qui firent parler d’elles appartiennent certes à l’aristocratie […] mais aussi aux femmes dont la condition, si elles ne sont pas de haut rang, reste précaire. »[6]

Ce qui est important de signaler, c’est que l’auteur s’attache peu aux a priori de la part des sources. Il ne fait que citer des sources, pas suffisamment différentes, parfois sorties de leur contexte et fait bien attention de ne choisir que les auteurs ou passages qui parlent positivement de la femme. En effet, pas tous les romains n’idéalisent les femmes, par exemple, Juvénal dans une de ces satires, donne une mauvaise image des femmes, mais l’auteur ne le mentionne pas. Son analyse n’est pas objective quant à la présentation de la femme à travers plusieurs sources afin de démontrer qui était-elle et comment la traitait-on réellement. Nous avons parfois même l’impression que l’auteur se borne à ne parler que des auteurs qui parlent positivement de la femme en décrédibilisant le discours des autres : « Faustine n’a pas bonne réputation. On dit qu’elle trompe son époux avec des gladiateurs et des hommes de rang inférieur. Ce sont du moins les ragots colportés par quelques historiens »[7] ou encore : « Malgré tout, nous restons sur l’hypothèse de la bonne entente entre Faustine et Marc Aurèle, bien que les historiens de l’Antiquité […] accablent la femme de l’empeureur »[8].

Joël Schmidt se base sur des historiens ayant rédigé leur ouvrage bien après les périodes mentionnées, ce qui pose un problème d’authenticité des informations[9]. Ici la fiabilité des sources devrait être remise en question, ce que l’auteur manque de faire. Ainsi, les sources qu’il utilise, tel que Suétone ou Tacite ont été écrites soixante ans après les événements. De plus, ces auteurs latins ne paraissent eux-mêmes pas objectifs en parlant des épisodes. Il parfois difficile, notamment chez ces deux auteurs, de différencier la critique subjective de la vérité historique.

De plus, ils ont certainement été influencés par la société dans laquelle ils ont vécus, alors qu’ils avaient accès à des archives et des documents officiels.

D’ailleurs, l’auteur affirme que les romains eux-mêmes idéalisaient leur propre histoire : « Certes, les Romains ont l’habitude dans leur histoire de mélanger ce qui est légendaire et ce qui est fondé sur des vérités historiques. Il faut se plier à cette mentalité, qui donne à l’imaginaire un tel pouvoir, aux dieux une telle présence et à leur providence une telle force qui certains faits et gestes de femmes, peut-être issus de l’invention des Romains, étaient considérés par eux comme véridiques. La répétition même de la vaillance des femmes romaines ou étrangères, mais devenues romaines par assimilation, est bien la preuve que c’est une constante dans l’histoire romaine et que tous ses témoins en ont été frappés de stupeur et d’admiration. L’enlèvement des Sabines […] n’est peut-être qu’une fable. »[10]

Les femmes, dans les récits, seraient donc inventées, imaginées et/ou idéalisées. Difficile de distinguer le vrai du faux.

Deuxièmement, la femme ne possédant aucun droit politique, elle est totalement soumise à son mari ou père : « Nos aïeux voulaient qu’une femme ne se mêlât d’aucune affaire, même privée, sans une autorisation expresse ; elle était sous la puissance du père, du frère ou du mari [… ] »[11].

D’ailleurs, lorsque des femmes sortiront de chez elles, sans autorisation, pour protester le jour de la décision de l’adhésion ou non de la loi Oppia, cet acte en choquera plus d’un, ce qui est bien une preuve que celles-ci n’ont pas leur place dans la politique et qu’elles ne possèdent pas de liberté de parole en dehors de chez elles : « Quelle est cette manière de vous montrer ainsi en public, d’assiéger les rues et de vous adresser à des hommes qui vous sont étrangers ? Ne pourriez-vous, chacune dans vos maisons, faire cette demande à vos maris ? Comptez-vous sur l’effet de vos charmes en public plus qu’en privé, sur des étrangers de plus que sur vos époux ? Et même si vous vous renfermiez à votre sexe, devriez-vous dans vos maisons vous occupez des lois qui sont adoptées ou abrogées ici ? »[12].

Ensuite, l’auteur ne mentionne pas le fait que la femme est plus souvent dépeinte comme un enjeux politique, social et économique, notamment dans la haute société, que comme une personne aimante et aimée. Souvent les hommes se marient avec des femmes assez riches afin de recevoir une dot conséquente, ce qui est le cas de la femme de Cicéron et celui-ci ne semble pas être le seul à en profiter : « […] elles (ndlr : les femmes) apparaissent souvent comme des enjeux dans la stratégie de conquête de pouvoir de l’intéressé. »[13] Ainsi, la mère de César : « […] a bien compris que sa carrière ne pourrait pas se faire sans argent. César avait besoin d’une épouse fortunée et était prêt à accepter la première femme venue, pourvu qu’elle fût riche. »

C’est avec tous ces exemples donnés par Joël Schmidt, que l’on remarque que la femme est considérée comme le sexe faible et qu’elle doit se battre contre la misogynie des hommes. Celle-ci est considérée comme une « accros » au luxe et au pouvoir et qu’il est mauvais de les lui donner. Caton le note lors de son discours en faveur de la loi d’Oppia :

« Pour conserver leur pouvoir, les femmes romains, on l’a vu ont eu à lutter contre la misogynie si fréquente chez les hommes, et notamment lorsqu’elles ont exigé l’abolition de la loi Oppia contre le luxe, ce qu’elles avaient obtenu en dépit de l’implacable discours de Caton l’Ancien, dit le Censeur […] L’argument qu’il avance pour établir la vanité et l’arrogance du sexe faible, c’est que les femmes après avoir apporté une forte dot à leur mari, retiennent et gardent par-devers elles des sommes considérables ; qu’ensuite elles les prêtent à leur mari, sur leur demande, se réservant, toutes les fois qu’elles seront de méchante humeur, d’envoyer un esclave de leur dot poursuivre et solliciter le remboursement, et de soumettre ainsi leur mari, comme un étranger, à la plus odieuse contrainte»[14].

Cela résume très bien la pensée de la société romaine sur les femmes. Même si cela est en totale contradiction avec ce que l’auteur veut nous démontrer, la femme est montrée comme vicieuse et avide de pouvoir. Si par malheur la femme possède tout cela, elle en fera mauvais usage. Or, ce discours est certes, misogyne, mais sûrement très proche de la réalité. Plusieurs auteurs gréco-romains construisent un portrait de la femme peu avantageux : amoureuse du luxe, infidèle et dépendante, on remarque qu’en dehors de certaines exceptions comme les vestales, les impératrices ou les matrones, les femmes du peuple n’ont aucun droit politique. Elles grandissent et meurent sous l’autorité d’un homme que se soit son père, avant le mariage, puis à son mari. Les romains doivent protéger les femmes de l’excès de luxe, de puissance et de luxure.

Mais en se battant pour sa liberté, la femme romaine commet un acte choquant. Elle revendique une chose qui n’est pas dans les mœurs, ainsi qu’une liberté encore inexistante, dans un monde masculin et fortement misogyne. Certes les femmes romaines n’avaient pas beaucoup de liberté, mais ce que l’auteur essaye peut-être aussi de nous apprendre à travers ces sources, c’est que contrairement à d’autres civilisations, les femmes romaines étaient suffisamment courageuses pour la revendiquer comme le montre tous ces exemples. Les femmes de Rome étaient des potentiels femmes de pouvoir et certainement pas les plus à plaindre. Faustine est certainement un bon exemple du combat pour la liberté : « Faustine n’est donc ni une Messaline, ni une Agrippine, ni une femme acharnée exercer un pouvoir sans partage, comme tant d’impératrices avant elle, sinon qu’elle a voulu se démarquer d’un époux un peu trop austère et affirmer sa liberté de femme, ce qui était donner aussi l’exemple du pouvoir d’être elle-même dans l’Empire depuis longtemps »[15].

Conclusion

Il semblerait que l’auteur veuille montrer une image de la femme indispensable et indissociable de la réussite romaine. Le combat contre la loi Oppia est un bon exemple de la situation de la femme à Rome durant l’Antiquité puisque même si celle-ci possède une liberté fortement restreinte en dehors de chez elle, ce n’est pas pour autant qu’elle ne la revendique pas. Que se soit la femme « du peuple » ou l’impératrice romaine, cela démontre que les femmes romaines se sont battues pour leur liberté. Néanmoins, cela montre aussi que la loi n’est pas considérée comme habituelle. On est loin de la femme romaine indépendante, mais proche de la femme romaine courageuse. Il est cependant important de choisir objectivement ces sources, de les varier et de montrer la femme romaine telle qu’on la traitait réellement et non pas comme on aimerait qu’elle soit traitée. L’auteur le dit lui-même : « Les femmes romaines veulent retrouver leur liberté et leur autonomie, elles qui ont accepté d’être un moment brimées et guidées par les hommes parce que Rome était menacée. Or des tribuns du peuple sont réticents à abroger cette loi Oppia qui flatte la plèbe, toujours prête à fustiger le gout du luxe des femmes aristocrates. »[16].

[1] P.239

[2] P.109 et 81

[3] « Des pièces frappées à son effigie, une première dans l’histoire romaine ou jamais profil de femme n’avait été gravé sur une monnaie, ont circulé de son vivant […] » p.117

[4] p. 127

[5] « Ainsi, ni les mères, ni les épouses, ni les concubines, ni les favorites des empereurs ne pourront comme Livie, Messaline ou Agrippine, prétendre par leurs enfants au pouvoir suprême et l’exercer à travers eux ». p. 182 - 18

[6] p. 227

[7] p.185

[8] p.189

[9] « Comme d’habitude, il nous manque les récits des historiens immédiatement contemporains […] »p. 9

[11] p.58

[12] p.55 - 56

[13] p.94 et 95

[14] p.68 - 69

[15] p.191

[16] p. 53 – 54

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L'Hippiatrie dans l'Occident médiéval

6 Novembre 2013 , Rédigé par Tania Falone Publié dans #Histoire

LECLAINCHE, Emmanuel, « L’art vétérinaire du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle », in : POULET, Jacques, SOURNIA, Jean-Charles, MARTINY, Marcel (dir.), Histoire de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire (tome V),  Albin Michel, Laffont, Tchou, 1978, p.218.

LECLAINCHE, Emmanuel, « L’art vétérinaire du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle », in : POULET, Jacques, SOURNIA, Jean-Charles, MARTINY, Marcel (dir.), Histoire de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire (tome V), Albin Michel, Laffont, Tchou, 1978, p.218.

Animal de prestige, le cheval fait partie de l'imaginaire médiéval. Seul moyen de locomotion des gens de la société, le cheval est indispensable à la vie quotidienne. Signe de richesse et bien précieux, il caractérise la classe nobiliaire et, de plus, est un élément essentiel à la guerre. On le retrouve dans la littérature médiévale comme étant le seul compagnon du héros. Ainsi, le cheval est lié au sort du cavalier. Compte tenu de son importance dans la société et de son aspect symbolique par rapport à la noblesse, les soins médicaux destinés au cheval sont fondamentaux et donnent naissance à "une science du cheval", selon Brigitte Prévot, appelée hippiatrie.

Originaire de l'Orient antique, l'hippiatrie arrive en Occident par l'intermédiaire des textes arabes. Les traités hippiatriques se succèdent en Occident dès le Vème siècle. Il faut attendre le XIIIème siècle, période de renouveau culturel, pour qu'un traité vétérinaire hippiatrique digne de ce nom soit écrit. En effet, la Mareschaucie de chevax de Jordanus Rufus devient un document modèle et de référence dans les écuries d'Occident.

Qu'est-ce que l'hippiatrie? Quelle est son histoire? Comment cette science arrive-t-elle en Occident? Qui est Jordanus Rufus ? Sur quel document a-t-il travaillé pour écrire son traité?

Pour répondre à ces différentes questions nous allons, dans un premier temps, nous intéresser à la définition de la science hippiatrique et à son histoire. Enfin , nous nous questionnerons sur la personnalité de Jordanus Rufus et sur l'importance de son traité.

L'hippiatrie une science aux origines lointaines:

Définition:

Principalement utilisé durant l'Antiquité et l'époque médiévale, le terme "hippiatrie" vient du grec "hippiatre", qui signifie "médecin des chevaux". Comme l'indique son étymologie, l'hippiatrie est une science qui regroupe toutes les connaissances en relation avec la santé du cheval, incluant le diagnostic des maladies et leurs traitements. L'hippiatrie ne doit pas être confondue avec une autre science équine courante durant cette même époque, l'hippologie, science qui étudie le cheval dans sa globalité, incluant l'anatomie de l'animal, le comportement, la maréchalerie, l'hygiène, le dressage et l'élevage.

L'hippiatrie dans l'Antiquité:

La science hippiatrique est directement liée à la médecine vétérinaire antique et plus particulièrement de celles arabe et grecque.

Le cheval est certainement domestiqué vers 5000-2000 avant J.-C par les envahisseurs d'Asie centrale, lieu de développement de l'hippiatrie. Dans ces peuplades, le cheval est très utile, surtout pour les déplacements comme outil de guerre, notamment chez les Hittites, puis chez les Egyptiens, les Peres et les Assyriens. Ainsi, ces derniers développent une médecine du cheval afin de guérir leurs animaux si précieux.

En Grèce, second foyer de l'hippiatrie, il y a une rapide prise de conscience de la nécessité d'avoir une médecine spécialisée pour les chevaux. En effet, les Grecs, sédentaires, vivent principalement de l'élevage et exploitent un grand nombre d'animaux domestiques: bœufs, moutons, chèvres, porcs, ânes et des chevaux. Contrairement aux autres animaux, le cheval possède une importance majeure dans la société. Il est, en effet, le seul moyen de locomotion et de transport de marchandises, et devient un outil stratégique lors des nombreuses guerres. Objet d'échange dans les transactions commerciales, le cheval devient également un loisir, notamment durant les courses de chars organisées dans les grandes capitales. Par conséquent, les population grecques, puis romaines, ont un grand nombre de chevaux qui doivent recevoir des soins, car le cheval reste un animal de prestige. Ainsi, apparaissent les premiers hippiatres, spécialistes des chevaux.

L'un des premiers traités d'hippiatrie grec connu est dans doute celui de Simon d'Athènes vers 424 av. J.-C.. Par la suite, Xénophon (445-354 av. J.-C) écrit un ouvrage d'hippologie appelé De l'équitation, qui traite des différents soins destinés à l'équidé et de l'obtention de l'obéissance par la douceur. Aristote (384-322 av. J.-C.), célèbre philosophe, consacre un ouvrage appelé Histoire des animaux sur les maladies de ces derniers et leurs symptômes en général. On trouve dans cette œuvre, une liste consacrée aux maladies des chevaux comme par exemple, le tétanos, la colique, les douleurs au cœurs, etc. Calquée sur la médecine humaine, l'hippiatrie subit l'influence d'Hippocrate de Cos (460-370 av. J.-C.), médecin grec qui marque le début de la médecine. Par Hippocrate, les hippiatres apprennent l'importance de l'observation des détaillée et de l'hygiène, qui est stricte et contrôlée. Ainsi, les Grecs entourent de soins les chevaux et lancent les premières bases de la médecine équine.

En Italie, les Romains n'accordent pas la même importance à la cavalerie que le Grecs. Par conséquent, le cheval est moins important et la science relative à l'animal est moins développée. Le soins du cheval n'est pas une spécificité et s'intègre dans des ouvrages plus généraux. En s'appuyant sur les connaissances des penseurs grecs, Végèce écrit Pigestru, Artix milomediinae, recueil de quatre livres qui étudie les maladies du bétail dans sa généralité sans spécialiser dans l'étude du cheval. Les Romains ont eu tendance à enrichir les connaissances sur les maladies du bétail dans son ensemble et sans aucune spécificité.

Les hippiatres de l'époque antique ne connaissent pas les causes des maladies, ils se contentent, dans leurs traités, de décrire leurs observations et les symptômes, mais ne proposent aucun remède fiable.

L'hippiatrie médiévale (Vème-XVème siècle):

Pour bien comprendre l'arrivée de l'hippiatrie en Occident et son évolution il faut d'abord se tourner vers la civilisation arabe. En effet, la médecine vétérinaire est plus avancée chez les Arabes, qui écrivent des traités dès le début du V-VIème siècle. Les savants orientaux ont consulté les connaissances hippiatriques hellénistiques et latines. Grâce à cet intérêt, ils développent une connaissance approfondie de la médecine tant vétérinaire qu'humaine. L'importance du savoir hippiatrique chez les Arabes vient du fait que le cheval est un animal de prédilection. Afin de le préserver, ils se sont concentrés sur l'étude de ses défauts et de ses maladies pour trouver des remèdes appropriés. Au VIIème siècle, Mohammed ibn Jakoub écrit un des premiers textes hippiatrique arabe connu. Du Xème au XIIème siècle, les traités et les textes encyclopédiques se multiplient et accordent une place importante au cheval. A partir du XIIème siècle, le savoir hippiatrique arabe se transmet à l'Occident à travers la grande vague des traductions arabo-latines. Les connaissances hippiatriques arabes intègrent les cours royales grâce aux monarques. C'est dans ce cadre de noblesse que l'hippiatrique atteint les écuries occidentales. Ainsi, on remarque qu'une médecine équine se développe tôt dans les pays arabes et fleurit au Moyen Age.

En Occident, durant le Haut Moyen Age, la médecine vétérinaire du cheval ne connait pas de développement croissant. Il est vrai que les sources relatives à cette période sont trop rares et trop dispersées pour permettre une définition nette et précise de l'évolution de l'hippiatrie. Les Xème, XIème et XIIème siècles marquent une période de construction et d’élaboration de l’hippiatrie en Europe. Cependant, les sources pour cette période sont encore rares et incomplètes. Par conséquent, le suivit de l’établissement de l’hippiatrie en Occident est difficile. Ce manque de source pourrait s’expliquer du fait que la religion chrétienne s’impose en Europe, rendant ainsi la médecine strictement religieuse, balayant les « scientifiques » et idées scientifiques. La conséquence de ce phénomène est le retrait de la médecine vétérinaire dite « scientifique » au profit d’une médecine composée de prières adressées à des Saints. Il faut attendre le XIIIème siècle, siècle de transition et âge d'or de la science hippiatrique, pour voir une multiplication des encyclopédies de médecine, des traités et l’hippiatrie en Occident. C’est d’abord en Italie du Sud, en Sicile, qu’on trouve le premier foyer de la science hippiatrique au XIIIème siècle. C’est seulement à partir de ce siècle, que les chevaux devaient correctement être traités et soignés. Ainsi, la science hippiatrique s’est véritablement développée en une science reconnue et jugée nécessaire. Les sources sont plus nombreuses que les siècles précédents et nous permette de dénombrer environ sept traités hippiatriques datant du XIIIème siècle, sur les seize qui nous sont parvenus. Ainsi, on remarque une augmentation des écrits durant cette période. L’écrit le plus connu et le plus important, caractéristique de cette période de renouveau qu’est le XIIIème siècle, est celui de Jordanus Rufus, Marechaucie des chevax.

Jordanusu Rufus, maréchal vétérinaire de Frédéric II:

Biographie

Jordanus Rufus, aussi appelé Giordano Ruffo, est certainement l’hippiatre médiéval le plus connu et le plus influant du XIIIème siècle. Malgré sa célébrité dans le domaine de la médecine équine, la vie de Jordanus Ruffus est très peu connue et très peu de documents, témoins de sa vie, nous sont parvenus. Néanmoins, nous savons que Jordanus Ruffus appartient à une noble famille de Calabre et est né dans les environ de 1200. Il devient châtelain de Cassino et seigneur de Valle di Crati. Par la suite, il intègre la cour de Frédéric II de Hohenstaufen, roi de Prusse, et s’occupe de la maréchalerie de l’empereur. Les différents textes de Jordanus Rufus attestent de ce statut. Il est fait prisonnier par Manfred et meurt captif dans les environs de février 1256. Les éléments cités sont malheureusement les seuls que nous avons sur sa vie.

Spécialiste de l'hippiatrie

Faisant parti du courant novateur caractéristique du XIIIème siècle, Jordanus Rufus, maréchal de Frédéric II, devient un spécialiste de l’hippiatrie et de la médecine vétérinaire. C’est certainement à la cour de Frédéric II que Jordanus Rufus prend connaissance des textes hippiatriques grecs et arabes qui circulent en Europe à cette époque. En plus de cette théorie, Jordanus enrichit certainement ses connaissances grâce au soin qu'il fournit aux chevaux dans l'écurie de l'empereur, observations quotidiennes lui permettent d'analyser et de comprendre l'anatomie du cheval. Ainsi, cette association entre la théorie et la pratique et ses observations pratiques lui permet d'écrire un texte d'hippiatrie remarquable, Medicina equorium, appelé en français Mareschaucie de chevax.

Mareschaucie de chevax, traité hippiatrique de Jordanus Ruffus

Remise en contexte de la source

Commencée ver 1250 et achevée dans les environs de 1256, l’œuvre de Jordanus Rufus, De medicina equorum, rédigé en latin, est certainement le plus important traité hippiatrique du XIIIème siècle. Son succès est tel que le traité est traduit, dès sa parution au XIIIème siècle, en plusieurs langues notamment en italien, en sicilien, en français, en allemand, en catalan et en provençal. De plus, il est édité à de nombreuses reprises dès le XVIème siècle, période durant laquelle le traité a le plus de succès, devenant un ouvrage de référence pour les maréchaux modernes. Cette source, novatrice et originale, témoigne d’un véritable renouveau dans la science hippiatrique avec des méthodes, des descriptions et des réflexions nouvelles de Jordanus Rufus sur les maladies équines. Pour la première fois, une nomenclature des maladies, la description de chacune d’elles, un moyen de diagnostic et un traitement.

En 1991, Brigitte Prévot publie le traité de Jordanus Ruffus en se basant sur « le manuscrit français de la Bibliothèque Nationale 25341 ». Ce manuscrit, portant le titre Mareschaucie de chevax, est le seul, rédigé en français, ou le nom de l’auteur apparait. La source se compose de quarante-six folios numérotés. Les folios de 1 à 30 sont consacrés au traité de Jordanus Rufus. Les folios suivants sont des textes copiés du XVIème siècle contenant diverses recettes. Les pages sont composés de trente-quatre lignes de textes et les titres sont indiqués à l’encre rouge. Le document utilisé par Brigitte Prévot est certainement la traduction française la plus ancienne

Structure du traité et méthode de l'auteur.

Le De medicina equorum de Jordanus Rufus, originellement rédigée en latin, est composé de six parties. Seule la dernière partie concerne les maladies du cheval, mais elle est la partie la plus conséquente de l’œuvre.

La version française du manuscrit 25341 de la Bibliothèque Nationale publié par Brigitte Prévot se concentre sur deux points, l’hippologie et l’hippiatrie, et se divise également en six parties comme dans la version latine. Le début de l’œuvre se compose d’une introduction qui loue le cheval et qui décrit le plan de l’œuvre. Suivant un ordre chronologique, l’auteur énonce dans sa première partie la conception et la naissance du poulain. La seconde partie est consacrée aux soins à fournir au jeune cheval et à son éducation. Ensuite, il est question du débourrage de l’animal, son harnachement et du matériel nécessaire à la montée du jeune équidé. Dans la quatrième partie, Jordanus Rufus donne des conseils qui permettent de déterminer les qualités et les faiblesses d’un cheval. La partie suivante est la plus importante car elle traite des différentes maladies et lésions de l’animal dites « naturelles » Pour finir, l’auteur parles des maladies considérées comme « accidentelles » et dresse une nomenclature des maladies et des blessures relatives au cheval avec des traitements adéquats. Pour cette dernière partie, l’auteur procède de façon thématique. Il énonce les maladies et leurs traitements par partie anatomique du cheval en commençant par les maladies internes, les maladies liées à la tête, puis les lésions du tronc, des membres, du jarret, genou et finit par les lésions du sabot, suivant une analyse qui va du haut du cheval vers le bas.

Pour chaque partie du corps, Jordanus Rufus fait preuve d’une méthode d’analyse précise. Il commence d’abord pour déterminer les symptômes et localise la douleur. Ensuite, il définit les causes de la douleur et nomme la maladie. Pour finir, il propose un traitement capable de traité le mal à sa source. Les traitements proposés par Jordanus favorisent les cautérisations et la saignée. Il utilise des remèdes végétaux, animales et minérales. Il exclut la médecine religieuse ou magique.

L'hippiatrie est certainement une des médecines à l'origine la plus lointaine. Elle nait dans l'Antiquité, chez les Grecs, les Romains et les civilisations du Moyen Orient, qui devaient prendre soin de leurs chevaux, utilisés principalement pour le transport, les travaux agricoles et la guerre. L'hippiatrie connait un fort développement durant le Moyen Age, chez les arabes, dans un premier temps, puis en Occident grâce aux traductions des textes arabes. Il faut attendre le XIIIème siècle pour voir apparaitre les premiers grands traités hippiatriques en Occident. Ainsi, le cheval acquiert une certaine importance, surtout dans la bonne société médiévale. C'est grâce à Jordanus Rufus, maréchal de Frédéric II, que l'hippiatrie devient une science reconnue et jugée comme indispensable dans les écuries royales. Suivant une méthodologie médicale remarquable composée pour trois étapes, le traité de Jordanus Rufus devient un modèle pour les hippiatres médiévales et de l'époque Moderne. De plus, l'auteur offre pour la première fois un classementde toutes les maladies rencontrées et de leurs remèdes. L'auteur fait preuve d'un grand savoir concernant l'anatomie du cheval. Jordanus Rufus a certainement contribué à l'établissement de l'analyse médicale et à la naissance de la médecine vétérinaire telle que nous la connaissons aujourd'hui.

Bibliographie

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