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ArteHistoire

Phillipe Borgeaud. Aux origines de l'histoire des religions

10 Juin 2014 , Rédigé par Tania Falone Publié dans #Histoire des religions, #Compte-rendu

Phillipe Borgeaud. Aux origines de l'histoire des religions

Né à Bâle au mois de février 1946, Philippe Borgeaud est l’un des grands spécialistes de l’histoire des religions et plus particulièrement des polythéismes antiques. En 1970, il obtient sa licence ès lettres à l’Université de Genève. Huit ans plus tard, il soutient sa thèse de doctorat intitulée Recherches sur le Dieu Pan . Dès 1987, il devient professeur d’histoire des religions à l’Université de Genève et dirige, de 1990 à 1992, le département des Sciences de l’Antiquité. Philippe Borgeaud est également l’auteur de nombreux ouvrages généraux sur l’histoire des religions et sur les religions antiques, comme La mémoire des religions , Orphisme et Orphée , et La Mère des dieux. De Cybèle à la Vierge Marie . Il est également l’auteur de nombreux articles .

En 2004, Philippe Borgeaud publie un essai, intitulé Aux origines de l’histoire des religions , dans la Librairie du XXIème siècle de la collection Seuil. Né « à l’occasion des cours réguliers donnés aux étudiants de l’Université de Genève » , cet ouvrage s’inscrit dans le débat, encore actuel, de « l’identité religieuse » et de son impact sur la société en Europe et en Orient. Destiné à un large public, initié ou non à l’histoire des religions, l’ouvrage a pour objectif « d’introduire aux démarches de base qui ont présidé à la genèse de l’histoire des religions » . Le livre est ainsi composé de cinq chapitres, eux-mêmes subdivisées en plusieurs parties de longueur variable. La table des matières démontre une approche thématique, anthropologique et comparatiste de la part de l’auteur. Ce dernier centre sa problématique sur l’Antiquité, période dont il est spécialiste et dont les éléments archaïques sont à l’origine « des croyances actuelles » . La zone géographique ciblée est le bassin oriental de la Méditerranée, région particulière, car riche en coutumes et rites variés qui sont sans cesse mis en contact entre eux et échangés. De plus, c’est dans cette région que sont attestés les premiers exercices de comparaison qui mettent en évidence les différences et les similarités entre les rituels et les mythes fondateurs des différentes cultures. La bibliographie est généreuse et offre une multitude d’ouvrages écrits en langues diverses, publiés par différents spécialistes de nombreuses religions présentes dans le bassin méditerranéen oriental durant l’Antiquité. De plus, elle est enrichie par un appendice de notes complet. Les sources proviennent principalement d’auteurs grecs et latins, plus ou moins célèbres. Elles sont mises en évidence dans le texte par une police plus petite. La Bible est également citée pour soutenir les arguments de l’auteur. Un petit tableau chronologique des événements majeurs de l’Antiquité vient compléter l’ouvrage et permet au lecteur de mieux situer l’argumentation dans le temps.

Dans son introduction, l’auteur commence par faire un historique de l’histoire des religions, discipline académique née dans le dernier tiers du XIXème siècle. Il définit ensuite les termes « histoire » et « religion » comme étant respectivement une « enquête » permettant l’analyse des faits religieux et un « bric-à-brac » , à partir duquel on peut composer une religion à l’aide de quelques éléments éparts, de mythes ou de rites. La méthode comparative, permettant « l’analyse des faits religieux » , est le fondement de l’histoire des religions, matière à ne pas confondre avec « des approches sociologiques, psychologiques ou philologiques » .

Le premier chapitre intitulé « Quelques très vieilles questions : jalons classiques » aborde la question de l’image cultuelle dans les polythéismes grec et égyptien. « Cette pratique des images » est déjà critiquée par les penseurs grecs au VIème siècle. Ainsi, émerge une remise en question de l’anthropomorphisme et de son origine, questionnement déjà présent chez les Romains puis repris par le christianisme. Ces interrogations entraînent l’auteur à parler d’une « opposition fondamentale » qui se cristallise à l’époque d’Aristote, entre piété et superstition. Le mot superstitio, qui se confond avec celui de religio, est un terme de l’art divinatoire qui signifie « la propriété d’être présent, d’être témoin » . Chez les Romains, la superstitio prend une connotation négative et désigne des « pratiques vaines et méprisables, indignes des gens raisonnables » . En effet, la supersitio exprime une crainte particulière des dieux, qui provoque une exagération rituelle, et peut s’opposer au terme de religio, qui définit un respect des rites traditionnels et coutumiers. Pour terminer ce chapitre, Philippe Borgeaud s’intéresse à l’opposition entre piété et athéisme. La première définit un équilibre entre superstition et athéisme alors que le second implique un refus de toute image cultuelle.

Le second chapitre, relativement court, « Entre Grèce et Egypte » se concentre sur la problématique de la langue des dieux et sur l’origine de leurs noms. L’auteur commence son propos en affirmant l’existence, dans la littérature grecque, d’une langue propre aux dieux, qui serait le résultat d’un jeu de synonymes et de périphrases de la part des Grecs. Pour bien comprendre ce concept de « langue des dieux », Philippe Borgeaud fait un détour par l’Egypte « hellénisée et fortement acculturée » . Il commence ainsi par comparer la figure d’Hermès, en Grèce et en Egypte. Dans le premier cas, la divinité n’a aucun lien avec l’écriture ou le langage, mais dans le second, elle est associée à Thot, « le scribe des dieux » . À travers cette comparaison, l’auteur s’oriente vers la problématique de l’origine des noms des dieux grecs. Grâce à l’analyse linguistique faite par des auteurs hellénistiques comme Hérodote, Hésiode et Homère, l’origine des dieux grecs proviendrait, selon eux, de la langue égyptienne. Ainsi, la pratique des dieux grecs et de leurs noms dépendraient d’une mémoire plus ancienne que les cultes hellénistiques. Enfin, le processus d’interpretatio est abordé et permet d’affirmer que « les dieux ont autant de noms qu’il y a de langues humaines » . Les noms varient donc d’une culture à l’autre, tout comme leur « représentation imagée » . Dans le troisième chapitre intitulé « Genèse du comparatisme », la problématique de l’image cultuelle est reprise. Dans un premier temps, une comparaison entre l’aniconisme juif, qui se définit par l’absence d’image et d’anthropomorphisme, et l’aniconisme romain est faite. Les Romains se sont intéressés aux coutumes et aux rites judéens. Ensuite, la question de « l’emprunt » est abordée et illustrée par l’exemple du sabbat, culte pratiqué par les Romains mais dont ils ignorent l’origine car emprunté aux Juifs. Ces derniers, contrairement aux Romains, connaissent les origines du sabbat car ils l’ont toujours pratiqué. En d’autres termes, les « Anciens » s’interrogent sur la « fidélité aux coutumes, synonymes de la fidélité à l’origine et en définitive aux dieux » . Par la suite, l’auteur revient à la problématique de l’interpetatio chez les Grecs et les Romains, pour qui il est facile de reconnaitre dans les autres civilisations des dieux similaires aux leurs et leur donner ainsi des noms grecs ou latins. Cette question de l’interpretatio conduit Philippe Borgeaud à analyser diverses versions du mythe de Moïse, issues d’horizons culturels différents mais qui se répondent. Il nomme cela le « triangle théologique » , réflexion comparatiste qui se met en place entre le judaïsme, l’Egypte et la Grèce. Cette dernière partie permet d’introduire le chapitre suivant qui se concentre sur la comparaison de la figure de Moïse.

Le quatrième chapitre, « Moise. Histoire de Grèce et de Rome » est le chapitre le plus long du livre. Philippe Borgeaud explique et compare différentes versions du récit de Moïse, perçues à travers des auteurs grecs, égyptiens et juifs. Il commence par la version hellénistique d’Hécatée d’Abdère, dans laquelle le protagoniste est expulsé de l’Egypte et part s’installer en Judée, terre vierge et inhabitée. Cette expulsion est due aux « attaques pestilentielles » qui touchent les Egyptiens, car un trop grand nombre d’étrangers pratiquent des rites opposés aux cultes et aux divinités égyptiennes. Dans cette version, Moïse, perçu comme le fondateur de Jérusalem, établit une religion monothéiste, religion opposée aux pratiques locales. La version d’Hécatée est ensuite comparée à la version égyptienne d’un auteur postérieur, Manéthon de Sébennytos. Dans cette dernière, Moïse est un prêtre égyptien d’Héliopolis, nommé Osarseph. Ce dernier est décrit comme étant un athée violent qui s’oppose aux dieux égyptiens. Le personnage est placé dans le contexte d’un long récit, décomposé en deux parties, qui commence avec les Hyksos, fondateurs de Jérusalem selon Manéthon. Dans la première, variante du mythe osirien, est expliquée l’origine des Juifs, descendants des Hyksos. La seconde partie raconte l’expédition menée par Osarseph-Moïse contre l’Egypte. Cette version de Manéthon, dans laquelle le nom de Moïse serait un mélange entre le nom Osiris et Joseph, est perçue par le spécialiste comme particulièrement hostile aux Judéens. Philippe Borgeaud en arrive ensuite à la version freudienne de Moïse, assimilée à une « transformation mémorielle » du pharaon Amenhotep IV, mieux connu sous le nom d’Akhenaton. La religion de Moïse est alors confondue avec celle d’Akhenaton. Freud s’interroge également sur l’étymologie du nom de Moïse, qui serait dérivée d’un nom égyptien. Il fait du personnage un Egyptien de haut rang, partisan d’une religion révolutionnaire. L’auteur revient ensuite au récit de Manéthon et sur la question de la mémoire. Il cite alors les théories de deux égyptologues, Jean Yoyotte et Jan Assmann. Selon ces derniers, le récit mosaïque de Manéthon se construit autour de la mémoire égyptienne profondément marquée par l’envahissement des Hyksos. Il y aurait eu une « confusion mémorielle » entre deux événements, la révolution amarnienne, lancée par Akhénaton, et l’attaque des Hyksos. Philippe Borgeaud s’intéresse ensuite à l’immigration et la présence d’une population juive en Egypte. Il fait alors une remise en contexte de la situation des communautés juives sur le territoire égyptien et plus spécifiquement à Alexandrie. On remarque ainsi que les versions gréco-égyptiennes, comme celle de Manéthon, témoignent d’une réaction xénophobe à une forme d’immigration d’un peuple ayant des coutumes étrangères. La version juive répond à cette version en mettant l’accent sur l’instauration d’une nouvelle sagesse fondée par Moïse. Ce dernier est alors placé dans la « conscience hellénique » . Par conséquent, selon Aristobule, auteur juif, Orphée reçoit un enseignement de Moïse, illustration du monothéisme. Philippe Borgeaud se concentre ensuite sur Artapan, un auteur du IIème siècle avant notre ère que l’on rattache à une communauté judéenne d’Egypte. Ce dernier rédige une version de l’histoire de la Judée faisant intervenir Orphée comme étant le disciple de Moïse. Par la suite, l’auteur résume le récit en détail et s’interroge sur l’auteur et ses origines. Le texte d’Artapan serait, selon Philippe Borgeaud, une réponse au texte d’Hécatée et de Manéthon. On remarque donc dans cette version juive que Moïse est alors présenté comme un bienfaiteur et on lui attribue l’invention des hiéroglyphes. De plus, on peut noter que les Egyptiens sont les « impurs », contrairement aux versions de Manéthon et d’Hécatée où les juifs sont chassés car considérés comme tels. La version d’Artapan présente donc un renversement volontaire de la situation de Moïse. Le lecteur est ensuite conduit à travers les versions contemporaines de Trogue-Pompée et de Strabon. Dans le texte de ce dernier, Moïse est un prêtre-réformateur égyptien qui fonde une autre communauté. Il impose un culte sans image à un dieu unique. Strabon rapproche la religion de Moïse à celle des Perses. L’auteur s’intéresse, par la suite, au « dieu très haut et très unique » des Judéens, sujet majeur de l’Exode. Il est décrit comme un « dieu jaloux » , qui exige l’exclusivité de son peuple et devient véritablement unique dès 586 av. J.-C. Contrairement aux dieux égyptiens, Iahvé, le dieu judéen, n’intervient dans aucune mythologie, n’a aucune famille, ni aucune histoire. Selon les textes gréco-égyptiens, Moïse aurait détruit les images des dieux égyptiens. Par conséquent, il est perçu comme étant athée, car il refuse les images et n’en accorde aucune à son dieu. Philippe Borgeaud parle alors de « mono-polythéisme » , terme qui désigne une « période » située entre le polythéisme et le monothéisme durant laquelle Iahvé cohabite avec d’autres divinités. Il y a donc une évolution progressive entre le polythéisme et le monothéisme absolu de Iahvé. Ce dernier est ensuite comparé à Sarapis, dieu égyptien d’Alexandrie, assimilé par les Romains à Isis et Osiris, divinités ayant une tendance universelle. Tout comme Iahvé, Sarapis est une « divinité souveraine » qui est appelée par les Héllènes « dieu unique » ou « dieu très haut ». Les Grecs perçoivent les pratiques religieuses des Judéens comme des « transformations intentionnelles de la norme égyptienne » . Ainsi, ce qui est sacré chez les Egyptiens devient profane chez les Judéens et vice-versa. L’auteur s’intéresse à Tacite, qui énumère six versions différentes, d’origines diverses, du récit de l’Exode. Il commence par la version crétoise dans laquelle les habitants de la Judée seraient des descendants des habitants de la montagne de Crète. Il passe ensuite à la version égyptienne, selon laquelle la fondation de Jérusalem serait l’œuvre de Seth, personnage assimilé à Moïse. Tacite énonce ensuite une origine éthiopienne qui fait des Judéens les descendants directs des Ethiopiens. La version assyrienne définit les Juifs comme des réfugiés. Enfin, il termine avec l’origine homérique. Dans la plupart des récits parcourus par l’auteur, le thème de la maladie et de l’infirmité lié aux Judéens est récurrent, notamment chez Manéthon et Tacite. Ces versions démontrent une opinion fortement anti-judaïque. Ainsi, les règles instaurées par Moïse sont présentées de façon haineuse, comme étant de l’athéisme. Cette opinion n’est pas unanime et certains auteurs considèrent ce culte sans image comme « modèle de rigueur théologique et rituelle ». Le dernier chapitre du livre, « Christianisme et histoire des religions. Variations sur la lumière naturelle » fait office de conclusion. L’auteur analyse le point de vue chrétien sur les différentes cultures païennes. Selon lui, « avec l’entrée en jeu du christianisme, les modèles antiques d’explication de l’autre se trouvent bouleversés ». En effet, le christianisme va chercher à convertir les polythéistes à une religion considérée comme étant originelle et universelle, lui permettant ainsi de devenir dominante. Philippe Borgeaud analyse ensuite les perceptions et les méthodes des chrétiens face aux polythéistes. Pour ce faire, il prend l’exemple de la conquête de l’Amérique du Sud par les Conquistadores. Il explique les points de vue de ces derniers vis-à-vis des cultures différentes qu’ils découvrent, comme celles des Mayas et des Aztèques. Il remarque alors que le « christianisme met en place une procédure herméneutique qui consiste à expliquer les mythes et les pratiques rituelles du polythéisme par la doctrine de la lumière naturelle, à laquelle s’ajoute celle de “l’imitation diabolique“ » . Ce dernier concept permet au christianisme de se différencier du polythéisme. En effet, « l’imitation diabolique » est une déformation de la procédure antique traditionnelle. Ainsi, les divinités polythéistes ne sont pas reconnues comme telles et leurs miracles et différentes actions sont interprétées comme étant démoniaques, au même titre que l’idolâtrie. Cette matrice interprétative est très utilisée durant le Moyen Âge et surtout durant l’Ancien Régime. Pour finir, Philippe Borgeaud retourne à la matière même de l’histoire des religions, déjà évoquée dans l’introduction. Il insiste sur l’importance de la méthode comparatiste de la branche, devenue académique durant le XIXème siècle, puisque « l’histoire des religions moderne et contemporaine est une discipline d’observation».

L’ouvrage de Philippe Borgeaud est devenu une référence dans l’histoire des religions dès sa publication. Cette œuvre détaillée et riche en exemples, peut paraître très complexe et difficile surtout pour les novices, principalement à cause de l’utilisation de termes techniques, malheureusement inévitables pour bien cerner le sujet, ainsi que de la grande quantité d’informations et de sources. Cependant, l’ouvrage met l’accent sur les méthodes essentielles de la comparaison, indispensables à l’étude de l’histoire des religions. Avec un style élégant, l’auteur insiste sur les origines antiques de cette matière en s’inspirant grandement de Jan Assmann notamment, en ce qui concerne le récit de Moïse. De plus, il nous offre une multitude de comparaisons entre des auteurs venant de différentes cultures démontrant ainsi un dialogue entre les Grecs, les Egyptiens et les Juifs. Cet ouvrage, qui donne à réfléchir, peut permettre au lecteur de se poser de nouvelles questions sur la situation et la place de la religion aujourd’hui dans les différentes sociétés.

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