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ArteHistoire

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Tendance muséale: Exposer des copies et des faux dans les musées ?

1 Février 2015 , Rédigé par Célimène Bonjour Publié dans #Egyptologie, #Muséologie

Site officiel: http://toutankhamon.ch

Site officiel: http://toutankhamon.ch

À l’image de l’exposition internationale et itinérante sur le pharaon Toutankhamon, il existe de multiples musées qui présentent – partiellement ou totalement - au public des objets non originaux. 

 

Applaudie par certains, discréditée par d’autres, cette tendance fait naître des questions intéressantes quant aux avantages et inconvénients de cette nouvelle façon de proposer au public une expérience basée sur du « faux ». En effet, les professionnels du monde muséal, tout comme des amateurs se posent des questions, notamment éthiques sur l’authenticité des œuvres : Peut-on présenter au visiteur des reproductions ? Quels sont les buts et les motivations des organisateurs de ce type d’expositions ? Ce type d’expositions s’inscrit-il toujours dans les missions d’étude et d’éducation des musées ou relève-t-il d’une pure attraction marketing à but lucratif, basée sur l’événementiel et le divertissement ? Ces expositions représentent-elles un danger pour les musées qui exposent de « vraies choses » ? 

Pour tenter de répondre à ces questions, nous étudierons les raisons qui poussent les institutions à user de ce type de dispositifs ainsi que des avantages et des inconvénients de cette pratique désormais assez connue et utilisée mais pourtant encore débattue dans le monde muséal. 

 

L’exemple de l’exposition sur Toutankhamon, intitulée Toutankhamon – son tombeau et ses trésors illustre bien le propos. 

Présentée pour la première fois dans la ville suisse de Zürich en 2008, cette exposition propose au visiteur de découvrir le tombeau et les trésors du pharaon en l’immergeant totalement dans une reconstitution à l’échelle 1 :1 des salles et objets découverts par Howard Carter et ses collaborateurs en 1922. À travers un parcours précis, le visiteur est amené à prendre connaissance de certains éléments historiques en rapport avec l’Egypte ancienne et l’archéologue anglais Howard Carter avant de pénétrer dans le tombeau du roi. Tous les objets découverts et répertoriés, soit plus de mille objets - dispersés dans plusieurs musées du monde - sont reconstruits à la perfection grâce à des outils hautement technologiques. L’exposition, ainsi que le travail de réplique aura coûté plus de cinq millions de francs suisses. « Organisée dans plusieurs grandes villes européennes : Barcelone, Munich, etc., elle aurait déjà attiré plus de 1,7 millions de visiteurs ». Elle n’est pas la seule à s’inscrire dans cette tendance de « l’exposition-événement » présentée comme une expérience spectaculaire. Nous pouvons également citer l’exposition à la National Gallery de Londres intitulée « Close examination : Fakes, Mistakes & Discoveries » présentée du 30 juin au 12 septembre 2010 ou, plus récemment, l’exposition itinérante « Titanic », en ce moment à Genève et prolongée jusqu’au 1er février 2015 en raison de son succès et proposant des copies ainsi que des œuvres authentiques. 

En ce qui concerne les inconvénients de ces expositions, le journal Artclair souligne, dans son article à propos de la présentation de Toutankhamon, que ce type de " […] manifestation relève davantage du goût pour les présentations spectaculaires que de la véracité historique. Les organisateurs revendiquent d’ailleurs ce parti pris : ils expliquent vouloir mettre le visiteur à la place de l’archéologue ». En effet, quels sont les buts de ce genre de projets ? En quoi ce type d’exposition muséal se différencie-t-il de l’attitude, par exemple, de la chaîne Harrods qui reproduit des salles égyptiennes dans ses locaux de Londres ? Selon la définition du terme « musée » donnée par l’ICOM, « Le musée est une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement, ouvert au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation ». 

Dans le cas de Toutankhamon, bien qu’il s’agisse là d’une exposition internationale impressionnantes dans leur envergure, leur coût et leur médiatisation, les aspects d’accessibilité, d’éducation, de délectation ainsi que les éléments historiques sont incontestablement présents. Néanmoins, s’agit-il réellement du but premier de cette présentation ? Les réponses varient. Pour certains, le point économique est problématique. En réalité, la plupart de ces expositions sont payantes (22 CHF pour les adultes durant la semaine). Les institutions insistent et misent beaucoup sur le charme de l’exposition, l’expérience vivante, en exhibant fièrement les aspects spectaculaires et impressionnants parfois au détriment des aspects éducatifs et historiques : « Découvrir le tombeau de Toutankhamon à travers les yeux d’Howard Carter, le célèbre archéologue britannique ! Telle est l’expérience que « Toutankhamon – son tombeau et ses trésors » vous propose de vivre. […] La reconstitution de cette fascinante découverte est exceptionnelle. ».

Mais rappelons que certains musées, notamment le British Museum, possèdent des collections élaborées avec des œuvres authentiques et dont l’entrée est gratuite. Dans le cas de l’exposition à la National Gallery de Londres, cette exposition gratuite a un objectif différent. Ici, l’exposition a pour but de montrer que l’institution avait commis des erreurs en acquérant des œuvres qui se sont révélées être des faux après une analyse plus détaillée quelques temps plus tard, grâce au développement des moyens techniques. Cette exposition propose aussi au visiteur de réfléchir sur la question de l’exposition ou non de ces œuvres : « […] est-ce que ces tableaux-copies peuvent être considérées comme de l’art ? Ou leur étiquette de « copie » les condamne définitivement à n’avoir aucun style, aucun talent et aucune raison d’être exposés ? ». Ce type de questions est tout à fait pertinent puisqu’elles existent dans le quotidien. La mise en garde et la prise de conscience d’un « art de la copie » sont ici clairement exprimées. En outre, cela a aussi le mérite de mettre en avant les méthodes et technologies inédites employées à l’heure actuelle. 

 

Pour finir, l’on peut également se poser la question de l’avenir de ces objets, une fois l’exposition terminée ? Seront-ils détruits ? Exposés dans un espace permanent ? Qu’en est-il du coût d’entretient ? Qui va héberger et assumer la collection ? Dans ces cas, les objets représenteront dans leur finalité un réel inconvénient qu’il ne faut pas oublier.

Cependant, rappelons qu’il existe tout de même des points positifs liés à cette tendance.  Le nombre important de visiteurs – un total de 25 millions de visiteurs enregistré rien que pour l’exposition Titanic jusqu’à aujourd’hui et plus de 4 millions pour celle de Toutankhamon -  indique très clairement que la présentation de copies ou de faux est une vraie réussite. Il semblerait donc que leur exhibition, à la place d’une œuvre originale ne freine pas le visiteur.  

D’ailleurs, notons que la pratique du « faux » n’est pas un acte récent. En effet, depuis des siècles les professionnels aussi bien que les amateurs produisent et/ou possèdent de faux artefacts dans l’optique de détenir la copie d’un objet – unique ou non - ayant une importante valeur symbolique, esthétique à leur yeux etc par curiosité, prestige ou encore intérêt culturel. Dans le cas de l’exposition de Toutankhamon, l’intérêt pour l’Egypte et ses trésors ont intéressés depuis bien longtemps les professionnels et les amateurs. Par conséquent, comme le souligne le journal The guardian : « In the age of Napoleon, every fashionable house had a faked-up, Egyptian-style chaise longue. In Regency London you could visit the Egyptian Hall in Piccadilly, a simulated Egyptian temple complete with colossal columns and statues, run as a profitable enterprise (today Harrods has its own Egyptian Hall). ». C’est pourquoi, ces expositions de « faux » s’inscrivent dans la continuité d’une tendance déjà existante dans le domaine privé. De plus, l’utilisation de copies peut aider à résoudre le problème du déplacement et de la conservation des originaux. Conservés dans leur lieu d’origine, les artefacts de base n’ont pas besoins d’être transportés à multiples reprises et sont donc moins susceptibles d’être endommagée – et l’on sait combien le transport d’objets parfois fragiles peut aboutir à des problématiques sérieuses en ce qui concerne la conservation de ces derniers. En outre, les frais de transports et de conservations sont donc inexistants de ce côté, bien qu’il ne faille pas oublier les coûts non négligeables de production et de transport des copies elles-mêmes. Ces expositions participent non seulement indirectement à la bonne conservation des objets restés dans les musées et représentent aussi un réel avantage pour les personnes ne possédant pas les moyens de se déplacer dans les musées conservant les pièces uniques. Bien que les copies sont elles aussi considérées comme précieuses et méritent une attention toute particulière, leur conservation et détérioration représente une problématique véritablement moins grande que les originaux.

 

Ayant eu l’occasion de visiter à Zürich en 2008 puis à Genève en 2013 l’exposition Toutankhamon j’ai trouvé que cette dernière était non seulement très divertissante, mais également très enrichissante d’un point de vue éducatif. De plus, ma formation en égyptologie et copte permet d’ajouter que ce type d’exposition est toute aussi intéressante pour un/e amateur/trice tel que je l’étais en 2008 avant de débuter mes études universitaires, que pour un/e professionnelles ou étudiant/e comme ce fut le cas lors de ma seconde visite en 2013.

La question de valeur de ces objets-copies est aussi importante. En effet, les copies ont-elles leur place dans les musées et le monde de l’art en général ? Je pense que le but de l’exposition est un facteur à prendre en compte. En effet, si l’exposition a de réelles fins d’apprentissage, alors je pense que ces œuvres – qu’elles soient exposées partiellement ou dans le cadre d’une exposition complète - peuvent être considérées comme pertinentes dans le monde muséal. De plus, je pense que la concurrence n’a ici pas lieu d’être. Le prix d’entrée de ces dernières, la plupart du temps payantes, pallie à la gratuité de la majorité des musées environnants. En revanche, s’il s’agit d’une exposition purement basée sur l’événementiel et le divertissement, se rapprochant plus d’une « attraction touristique » alors je pense qu’il n’est pas bon de cautionner ce type d’activité. 

 

Bibliographie

✦ Jones, Jonathan, « Why Egyptian replicas are as good as the real thing », The guardian, 24 octobre 2010. [URL (consulté le 27 janvier 2014) http://www.theguardian.com/culture/2010/oct/24/egyptian-replicas-manchester-tutankhamun#comments]

✦  Casedas, Claire, « Musée-Oh! Débat : Exposer eds faux et des répliques de musées : pour ou contre ?, Musée-Oh ! Le blog d’une muséographie, 27 octobre 2010. [URL (consulté le 27 janvier 2014) http://musee-oh.museologie.over-blog.com/article-musee-oh-debat-exposer-du-faux-et-des-repliques-pour-ou-contre-59793506.html]

✦ Flo, « La National Gallery de Londres expose des faux et copies de tableaux », MadmoiZelle.com, 23 juillet 2010. [URL (consulté le 28.12.14) http://www.madmoizelle.com/national-gallery-londres-13289 ]

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