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Compte-rendu: Paul André, Les manuscrits de la mer Morte.

20 Juin 2013 , Rédigé par Célimène Bonjour Publié dans #Archéologie, #Histoire des religions, #Compte-rendu

Compte-rendu: Paul André, Les manuscrits de la mer Morte.

André Paul

Les manuscrits de la mer Morte

La voix des Esséniens retrouvés

Paris

2000

_____________________________________________________________________________

André Paul publie en 1961 Les manuscrits de la mer Morte. Dans cet ouvrage, l’auteur relate les découvertes archéologiques des manuscrits de Qumrân de 1947 à 1956 et les études qui s’ensuivirent en rapport avec la communauté essénienne.

Dans le premier chapitre, André Paul retrace les circonstances de la trouvaille des manuscrits. Il souligne la trop lente publication des textes et rappelle certains événements qui ont précédé la découverte de ces manuscrits.

C’est en 1947 que les manuscrits de la mer Morte sont découverts par des bédouins dans les grottes de la région de Qumrân, en Cisjordanie actuelle. Considérée comme la troisième grande bibliothèque du monde après celle du roi Assourbanipal et celle d’Alexandrie, la région de Qumrân est fouillée de 1947 à 1956 par des scientifiques, aidés des bédouins. Onze grottes, toutes en lien les unes avec les autres, ont livré de nombreux manuscrits plus ou moins grands et en plus ou moins bon état. La quatrième se révèle être la plus abondante. Après l’identification des documents, identifiés comme étant antérieurs à l’ère chrétienne, la publication pose de nombreux problèmes. En effet, le dépouillement, l’identification, le regroupement et les limites technologiques de l’époque ne facilitent pas les choses, surtout pour les fragments propres à la communauté de Qumrân. Les publications des fragments de la première grotte sont assez rapides, mais le reste ne suit pas. Les chercheurs, le temps, l’intérêt et les fonds manquent à l’appel. En 1985, dû à la frustration du public, une campagne est instaurée pour accroître les publications et les lourdes tâches sont réparties. Avec les nouvelles technologies, les manuscrits sont mis en ligne et mis à disposition de tous, ce qui entraîne beaucoup de travaux personnels et plus de publications. Par la suite, on découvre également que les trouvailles du 20ème siècle ne sont pas les premières et que dans l’antiquité chrétienne des documents bibliques en lien avec les manuscrits de Qumrân ont été trouvés dans des grottes alentour. Le premier est le philosophe, prédicateur et bibliste Origène (185 – 254). Dans l’un de ces documents, il note qu’il a découvert des manuscrits dans une grotte à Jéricho. Ces événements dévoilent l’existence au début du IIIème siècle de cachettes d’ouvrages conformes à ceux de Qumrân. La deuxième preuve se trouve dans une lettre écrite par Timothée Ier à Serge d’Elam, en 800. Cette lettre fait état d’une découverte, par un chasseur et son chien, de manuscrits dans les grottes alentour proches de Jéricho. Il est facile d’identifier ces documents aux découvertes de Qumrân dès 1947, de par la proximité du lieu et du contenu. Le troisième lien est lorsque l’on a découvert, à travers al-kirkisani, que les karaïtes ou « gens de la grotte » ont possédé une bibliothèque au contenu ressemblant fortement à celles des grottes de Qumrân. La découverte en 1896 de plusieurs manuscrits attestés dans les grottes de Qumrân, dans une annexe d’une synagogue karaïte au Caire, n’a fait que confirmer le lien entre ces deux lieux. Incontestablement, d’autres documents, contemporains et postérieurs, ont encore été découverts dans les grottes alentour quelques années après la grande découverte. Ces faits démontrent l’impact des découvertes de manuscrits bibliques sur le traitement et l’étude du texte de la Bible et confirment qu’il y avait des témoins antiques de ces textes sacrés.


Le deuxième chapitre expose les documents retrouvés. Ceux-ci peuvent être séparés dans deux catégories. La première regroupe tous les documents relatifs à la Bible qui diffèrent plus ou moins des canons « habituels », tandis que la deuxième catégorie regroupe tous les documents propres à la communauté de Qumrân, qui semble être un groupe de personnes obéissant à une même règle. Des études plus profondes ont été faites sur cette grande bibliothèque de Qumrân. De par la quantité et la dissémination des documents, plusieurs chercheurs en ont déduit qu’un groupe d’environ 300 personnes composaient, ramenaient ou recopiaient des textes qu’ils dispersaient par la suite dans les grottes alentour, comme un besoin de conservation en toute sécurité dans le temps et dans l’espace.

Pour ce qui est du premier groupe, les documents semblent être inspirés de la Bible, mais posent quand même quelques questions. Certains textes bibliques semblent contenir des commentaires, explications et interprétations. Il y a des influences de la Bible hébraïque et de la Bible grecque, même s’il manque quand même certains passages comme les Livres des Maccabées ou la Sagesse de Salomon, ce qui nous indique l’existence d’une sélection. On admet également qu’au début ne régnait pas un seul et même texte, mais plusieurs familles différentes. Par conséquent, ce sont des textes bibliques, mais encore dans leur stade de formation, modification et composition.

En ce qui concerne le second groupe, les chercheurs remarquent également que les documents propres à la communauté sont fortement axés sur une exigence de sainteté de la communauté vivant à Qumrân. Des textes à usages divers ont également été mis au jour, tels que des actes de ventes, des lettres grecques etc. Ainsi, il est difficile d’identifier les textes rédigés par la communauté, pour la communauté et les textes sommairement amassés ou recopiés. Certains documents sont plus faciles à grouper que d’autres. Par exemple un texte appelé Règle de la communauté semble appartenir au groupe de Qumrân, de par l’idée principale qui en ressort, tandis que les documents de prières et rituels peuvent renvoyer aux pratiques de Qumrân ou aux pratiques du judaïsme de l’époque. Les textes de Qumrân ne sont pas historiques, mais les témoins nous rapportent parfois des informations importantes, relevant de faits historique, jusqu’au Ier s. ap. J.-C. Les savants ont aperçut d’ailleurs les différentes écritures, hébreux, araméen et grec présents dans les écrits. Dans tous les cas, on remarque qu’un choix a été fait dans la conservation de tous ces écrits afin de réunir un patrimoine religieux et culturel émanent de la communauté.

Le troisième chapitre se focalise sur cette fameuse confrérie de Qumrân et tente de restituer plus en profondeur, par des attestations historiques et archéologiques, la communauté des esséniens qui possède une vie fort différente du reste de la société de leur temps. C’est notamment à travers les écrits des auteurs contemporains comme Pline l’Ancien, Flavius Josèphe et même ceux de Qumrân que nous possédons plusieurs informations au sujet de ce groupe fuyant les centres urbains (d’après eux). Tout d’abord, les découvertes archéologiques ont permis de mettre au jour des vestiges d’une éventuelle installation collective. Puis, grâce aux écrivains contemporains tels que Pline l’Ancien et Dion Chrysostome, nous possédons des informations au sujet de cette communauté d’esséniens. Il s’avère que ces informations coïncident favorablement, non seulement avec les révélations données par les auteurs juifs tels que Flavius Josèphe et Philon d’Alexandrie, mais également avec les ruines et rouleaux de Qumrân. Ainsi, tous s’accordent pour dire que les résidents des lieux étaient les esséniens. Par la suite, il semblerait que ces derniers n’aient pas été les seuls occupants des lieux. En effet, les chercheurs ont découverts des traces d’occupation israélienne au VIII et VIIème s. av. J.-C. ou d’une armée romaine à la fin du Ier s. ap. J.-C. Mais les ruines de la communauté essénienne sont postérieures à la première occupation israélienne et antérieure à l’invasion romaine. Autrement dit, l’occupation essénienne s’est faite progressivement pendant le règne de Simon de Maccabées (144 av. J.-C.) sur deux siècles. Mais Qumrân n’est pas la seule localité où se trouve les esséniens. Manifestement, « L’Ecrit de Damas » est un ouvrage qui a existé avant l’établissement des esséniens à Qumrân et qui concerne tous les groupes se trouvant ailleurs en Palestine. La population essénienne était subdivisée en groupes plus ou moins grands, liés par les mêmes lois. Il semble que la communauté initiale, la plus nombreuse et la plus influente, est implantée à Jérusalem, le lieu sacré et indispensable par excellence. Dans tous ces groupes, celui de Qumrân se distingue par son isolement dans le désert, ses fonctions et ses responsabilités définies ainsi que ses règles très strictes réunies dans « La Règle de la Communauté ». Là-bas, tout tourne autour de la sainteté absolue et du modèle parfait du peuple d’Israël, par des rites de purification, des prières etc. Leur manière de vivre les rend authentiques, voire même céleste, le lieu étant rendu saint selon eux. Quoi qu’il en soit, les esséniens ne sont pas asociaux et partagent, avec plus ou moins de ferveur, les mêmes idées que leurs confrères juifs. Leur souci de conserver et/ou de retrouver les traditions antiques est un des points communs essentiel. Incontestablement, cette institution ne remplace pas Jérusalem et son temple. Tous vivent dans l’attente des « derniers jours » qui transformeront le temple et ces fidèles en leurs égaux « célestes ». Nous savons à présent qui sont les habitants des lieux, pour quelle raison ils vivent là et pourquoi. Cependant la question de savoir qui sont réellement les esséniens n’a toujours pas de réponse.

Dans le quatrième chapitre, André Paul aborde plus en profondeur la question de la distinction religieuse des esséniens au centre du judaïsme. Il évoque également l’apparition des groupes religieux majeurs du judaïsme au 2ème siècle, comme les esséniens, mais aussi les pharisiens, sadducéens, samaritains et dessine la silhouette de la religion essénienne. Selon les auteurs antiques, la communauté de Qumrân est née au 2ème s. av. J.-C. en même temps que d’autres groupes religieux rattachés au judaïsme. Cependant, on ne sait pas comment ni pourquoi ils sont apparus. Dans tous les cas, ces naissances se sont produites durant la fin de la période du Second Temple et coïncident avec la restauration de la royauté indépendante juive. Après le retour de l’Exil de Babylone et l’écroulement de la royauté, les juifs sont profondément marqués. C’est dans cette atmosphère historique tendue qu’ils cherchent leur identité et leur terre sainte perdues et essayent de se redéfinir. L’Exil a influencé cette division et les juifs se posent des questions quant à l’identification et les critères d’appartenance d’un juif au peuple. Après la venue d’Alexandre Le Grand en Judée vers 333 av. J.-C., deux courants apparaissent au sein même de la culture juive. D’un côté on trouvait les juifs hellénisés (dès le IVème s. av. J.-C.) qui se sont émancipés pendant l’Exil et qui sont favorables à l’extension. Parmi ceux-ci se trouvent les Samaritains, communauté qui élève son propre temple sur le mont Garizim et promet sa propre loi de Moïse. De l’autre côté se trouvent les juifs minoritaires, restés attachés aux traditions anciennes et qui se considèrent comme les « véritables juifs ». Ils sont favorables à la conservation. Ces deux courants se séparent dès le Vème s. av. J.-C. Le premier groupe constitue une nouvelle identité juive. Effectivement, cette nouvelle manière de penser et la nouvelle langue venues de la Grèce leur font prendre conscience de ces voies d’entrées et de brassages. Ce groupe prend du pouvoir et collabore avec le monde extérieur. Ainsi, il favorise l’extension de la Loi de Moïse, sainte portative et exportable, et la traduit en grec dès le IIIème s. av. J.-C pour promouvoir cette religion. La distance et la séparation des lieux saints, plus particulièrement du Temple de Jérusalem, n’empêchent plus un juif d’être juif. Or, les juifs conservateurs ne sont pas satisfaits, car la communication est pour eux un signe apocryphe. Puis, après de longues disputes de pouvoir, notamment au (second) Temple de Jérusalem, la guerre civile éclate au IIème s. av. J.-C. Un juif conservateur, descendant de la famille des Hasmonéens, Mattathias, se révolte contre le pouvoir mis en place. Il tue un officier royal et s’enfuit dans les montagnes avec ses cinq fils. Il meurt ainsi que deux d’entre eux. Son troisième, Judas (surnommé Maccabées comme tous ses autres frères) se réapproprie Jérusalem en trois ans seulement. Puis, s’est au tour de Jonathan de reprendre le flambeau de feu son frère et d’obtenir le soutien de plusieurs contrées (Rome, Egypte, Sparte). C’est avec le dernier fils vivant, Simon que l’insurrection des frères Maccabées prend fin même si l’Etat Hasmonéen continue à s’étendre en restaurant l’indépendance du peuple juif. Durant l’état Hasmonéens, des réticences naissent et des mouvements se créent. Selon Flavius Josèphe, il semblerait que c’est dans cette période historique que les sadducéens, pharisiens et esséniens voient le jour. Les sadducéens tiennent leur nom d’un prêtre nommé Sadoc. Vivant majoritairement dans les centres urbains, ils sont peu nombreux et sont fortement impliqués dans l’insurrection contre Rome. Trois éléments principaux ressortent de leur doctrine : le suivi littéraire de la Loi de Moïse, le conservatisme des traditions anciennes et l’idée que la résurrection individuelle n’existe pas. Ils disparaîtront lorsque la bataille contre Rome éclate en 70 av.C. A l’origine il y a des similitudes entres les sadducéens et les esséniens de par Sadoc, mais les esséniens se sont vite dissociés et même contredits. Les pharisiens sont plus nombreux. Ils se distinguent, de par leur idéologie, des sadducéens, leur Loi étant réinterprétée, les autres écrits saints tolérés et l’idée de l’immortalité de l’homme possible. Pour eux, la sanctification est possible même loin du Temple de Jérusalem. Leur doctrine d’élargissement survit encore aujourd’hui. Il y a également des ressemblances entre ce groupe et celui des esséniens, descendants tous les deux des hassidim, les « pieux », même s’ils se sont séparés rapidement. A propos des esséniens, ceux-ci s’isolent et se présentent promptement comme étant les représentants solennels du peuple juif, un petit groupe sélectif d’élus, prophètes et visionnaires, attachés à la purification et consacrés à l’écriture, par le développement d’une bibliothèque, l’étude, les corrections des textes sacrés et à la commémoration du Messie, le messager, le roi-prêtre providentiel de la fin ultime. Leur vie est prophétique, tournée vers l’avenir voir même l’au-delà avec cette perspective d’une fin qui convertira les choses terrestres en leur homologue céleste. L’Etat Hasmonéen se termine au Ier s. av. J.-C. lorsque les fils du dernier souverain, Alexandre Jannée, se disputent le trône de leur mère. Puis, Pompée en profite pour conquérir Jérusalem.

Le dernier chapitre est centré sur la définition des relations entre les esséniens, Jean Baptiste et Jésus, entre Jésus et le christianisme, puis entre le Nouveau Testament et les ouvrages de Qumrân. André Paul certifie que Jean Baptiste n’a jamais appartenu au groupe essénien, que Jésus ne leur doit rien et que leur rapprochement s’explique vraisemblablement par le partage du même héritage culturel. Cependant, on ne peut pas nier le fait que des contacts ont été possibles et même que certains esséniens se sont convertis au christianisme. Selon Paul André, il se pourrait même qu’ils aient pu faire profiter les chrétiens de leurs bibliothèques. Il semble plus judicieux de mettre cette dernière affirmation entre parenthèse car les esséniens semblent, de par leur isolement et leurs règles strictes, volontairement se détacher de la société juive et conserver une purification. Cette attitude n’envisage pas un partage de savoir et de communication.

Tout d’abord, il faut faire ici une distinction entre le personnage de Jésus de Nazareth, fondateur de la doctrine chrétienne et les textes du Nouveau Testament, même si les liens entre les deux sont incontestables. Bien des faits se sont passés entre le décès de Jésus et la formulation de la Bible. Selon l’auteur, on retrouve des traces des esséniens dans les textes du Nouveau Testament. Il ne faut pas oublier que la première génération chrétienne est composée exclusivement de juifs et que c’est par la suite que ceux-ci découvrent un nouveau message et se convertissent. Jésus vit alors que les habitants de Qumrân sont encore actifs. Ils sont liés par leurs coutumes, traditions et rites communs. En effet, ils sont tous les deux des juifs. Il est possible que des relations et des échanges ont eu lieu entre ces protagonistes. Cependant, le caractère mobile de Jésus permettant la diffusion du message et prônant la communication s’oppose au caractère stationnaire des esséniens conservateurs, ce qui ne facilite pas la communication. Jésus grandit dans un contexte différent de celui des esséniens. Elevé selon les traditions et coutumes de son peuple, Jésus est un homme de Dieu. C’est un prophète, annonciateur du « Royaume des cieux » et il se doit de la faire savoir au monde entier. Les esséniens ont-ils eu connaissance de l’objectif de Jésus ? Si oui, ont-ils agit de la même façon étant donné que leurs objectifs respectifs s’opposent radicalement ? Nous pourrions penser que non. Dans tous les cas, le christianisme se développe et se fixe de plus en plus. La transmission de la « bonne nouvelle » passe également par l’étape de l’écriture. On remarque que le corpus du Nouveau Testament et les écrits de Qumrân ont des ressemblances et des divergences.

Premièrement, cet ouvrage conserve la volonté d’une tradition que l’on retrouve dans la communauté de Qumrân. Certains textes retrouvés dans les grottes de Qumrân ont des ressemblances de formulation notamment avec l’Evangile de Jean-Baptiste qui connaissait les esséniens. Les textes mentionnent une « nouvelle Alliance ». Certains chercheurs identifient cette « nouvelle Alliance » avec une nouvelle communauté d’esséniens en lien avec le christianisme. De plus, certains Evangiles semblent avoir été influencés par certains écrits de Qumrân, puisque plusieurs chercheurs ont émis l’hypothèse que certains textes de la bibliothèque des esséniens étaient connus de ces écrivains chrétiens. En plus de cela, lorsqu’ en 70 ap. J.-C. la guerre des juifs contre Rome entraîne la disparition des esséniens, certains individus, fidèles à leurs convictions, sont venus grossir les rangs du christianisme et ont peut-être apporté des informations. Par conséquent, les sources juives des Évangiles sont incontestables. Reste à savoir si parmi ces sources juives, se trouvent également les esséniens, mais cela n’est pas impossible. Or, le Nouveau Testament est rédigé à la manière des « Vies » des auteurs antiques : on relate la vie du Messie et son parcours pour annoncer une nouvelle religion chrétienne. On s’éloigne donc des textes exclusivement bibliques et juifs des habitants de Qumrân. De plus la rédaction du Nouveau Testament a pour but la diffusion de la « bonne nouvelle ». Les esséniens ne sont pas pour la diffusion et honorent un Messie dans les rites et non dans les écrits. Ainsi, même si l’on retrouve des ressemblances entre les croyances et les écrits des esséniens et celles/ceux des chrétiens, le christianisme s’éloigne de plus en plus de ce courant et du judaïsme en général.

Pour la conclusion, André Paul souligne l’importance de la mémoire. A travers leurs écrits, les esséniens ont survécu. Cette façon de vivre exceptionnelle entraîna un épanouissement des idéologies de ce groupe conservées par écrit dans une immense bibliothèque. On retrouvera même leurs traces dans les premiers ouvrages chrétiens. L’importance de l’écriture est mise en avant. Ce support conservé qui sert de mémoire sera utilisé d’une nouvelle façon avec le christianisme. L’Ecriture est innovée et « la bonne nouvelle » est désormais diffusée. On peut donc observer que l’écriture évolue et que, même s’il y a des différences entre le christianisme et le judaïsme, les écrits chrétiens conservent cette idée de continuité, d’héritage et de transmission des anciens, des esséniens, des juifs. En effet, il ne faut pas oublier que les esséniens étaient d’abord juifs et que eux aussi sont issus d’une tradition qu’ils essayeront de conserver, restaurer et redéfinir. Sur ce point les esséniens et les chrétiens se ressemblent. Tous deux se sont détachés de leur origine première pour développer une doctrine à travers des écrits que ce soit la « torah écrite » et la « Torah orale » ou les Ancien et Nouveau Testament. On s’aperçoit très bien qu’il y a pour finir trois étapes esséniennes qui s’étendent du milieu du IIIème s. av. C. à la fin de l’Etat juif en 68-60 ap. J.-C. On commence par les invasions des assyriens et des babyloniens qui poussent le peuple juif à s’exiler. Cela provoque des chocs identitaires et inclut le commencement des rédactions d’écritures afin de sauvegarder les traditions, même loin du pays. Puis viennent ensuite les grecs qui déclenchent les mélanges culturels entrainant des divisions entre hellénisés et conservateurs. Ainsi, un mouvement dans la culture juive se créa et des groupes plus ou moins indépendants du reste de la société juive se dispersèrent ; on appelle cela la « diaspora interne ». La dernière étape est là où intervient Jésus. Ici, apparaît le christianisme qui se sépare du judaïsme tout en conservant des influences. Cette idée de diffusion toucha également le judaïsme, soucieux de rester « durable ». Par conséquent, c’est grâce à la théorie de la diaspora universelle, proposée par les pharisiens que le judaïsme a survécu, contrairement aux esséniens qui, voulant conserver un message interne, disparurent.

« Les esséniens ont donc joué un rôle transitoire dans la survivance du judaïsme et dans la formulation du christianisme naissant. »[1].

Ce qui peut être discuté est l’affirmation de l’auteur qui explique que la communauté essénienne ressemble à une secte et que cette manière de fonctionner menait à la perte du mouvement. Il semblerait ici que cette prise de position soit discutable, car rien n’indique que le groupe aurait survécu à la guerre de Rome en 70 ap. J.-C s’il avait fonctionné différemment. Cet avis est ici un peu trop personnel, car le détachement d’un groupe principal n’est pas synonyme de sectarisme surtout que les esséniens conservaient quand même à l’esprit la conservation des traditions juives. Les esséniens étaient juifs. De plus, l’auteur ne remet pas en question de manière claire l’authenticité des autres groupes (pharisiens, sadducéens, samaritains) nés à peu près au même moment que les esséniens. Il nous présente parfois des explications spécifiques sur la naissance du christianisme. Aurait-il tendance à valoriser le christianisme ? La question reste ouverte. Cependant, l’ouvrage reste, dans l’ensemble, agréable à lire. On ne peut pas nier les apports scientifiques appréciables, ce qui donne un aspect sérieux à l’ouvrage. La démarche chronologique est plaisante et convient parfaitement dans ce cas-là, puisque cela permet de bien se positionner dans le contexte. Les synthèses en chaque fin de chapitre sont, non seulement forts utiles à la compréhension, mais permettent également de retenir le principal de chaque sujet abordé permettant ainsi de ne pas perdre le fil de l’histoire. Peut-être faudrait-il avoir au préalable quelques notions sur le christianisme ou quelques informations sur la communauté essénienne pour pouvoir comprendre le livre le mieux possible, mais ce n’est pas indispensable.

[1] ANDRE, Paul, Les manuscrits de la mer Morte, La voix des Esséniens retrouvés, Paris, 2000, p. 295

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Les peintures murales de la nef de Saint-Savin-sur-Gartempe

19 Juin 2013 , Rédigé par Sabrina Ciardo Publié dans #Histoire de l'art

Les peintures murales de la nef de Saint-Savin-sur-Gartempe

L’abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe abriterait les reliques des saints Savin et Cyprien qui ont été retrouvées sur le lieu de leur martyre. Elles furent découvertes aux alentours de l’an 800. L’église fut fondée par Baidilius qui était clerc palatin à la cour de Charlemagne et abbé de Marmoutier. L’empereur aurait construit le castrum qui protège l’abbaye. La réforme de la communauté des moines de Saint-Savin, c’est-à-dire la création d’une abbaye bénédictine, a été imposée par Louis le Pieux, fils de Charlemagne, qui fut roi d’Aquitaine depuis 781, puis empereur en 814. Plus tard, la comtesse du Poitou, Aumode, et duchesse d’Aquitaine fit part d’un don en 1010 à l’abbaye pour permette la construction de l’église. Les constructions et décorations s’étendent de 1040 à 1100[1], selon Jeannin, sous les abbés Odon et Gervais. Les guerres de religions ont usurpé et détruit l’abbaye de 1400 à 1500. En 1562, les réformés l’ont pillée et ont mis le feu. Puis en 1568, les protestants détruisirent le mobilier liturgique, les reliques et les archives. Entre 1640 et 1682, des restaurations ont été faites dans l’abbatiale et la construction de nouveaux bâtiment conventuels sont réalisés dans un style classique par François Le Duc entre 1682 et 1692.

La longue nef de 42 mètres et large de 17 est divisée dans la largeur en trois vaisseaux. Les vaisseaux latéraux ont presque la même hauteur que le vaisseau principal, permettant la d’éclairer la nef par des fenêtres placées en hauteur dans les collatéraux. La voûte est recouverte de plusieurs cycles iconographiques qui comptent environ une cinquantaine d’épisodes de l’Ancien Testament. Ceux-ci ont été tirés des livres de la Genèse et de l’Exode. Au total, environ 460 m² sont recouverts de peinture.

[1] E. JEANNIN, Abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe, Moisenay, 2001, p.6

Les peintures murales de la nef de Saint-Savin-sur-Gartempe

Pichard explique la disposition des épisodes : « les scènes se répartissent sur deux registres superposés de chaque côté de l’arrête centrale »[1]. La lecture commence du côté droit et doit se lire en boustrophédon, une manière grecque de lire de gauche à droite et de droite à gauche, en d’autres termes, il faut lire un registre pour revenir sur ses pas en suivant l’autre. Les premiers épisodes concernent ceux de la Genèse avec la Création des astres, d’Adam et Eve. Puis, suis la tentation, la chute et le premier travail. Sur le côté sud se trouve le cycle de Noé avec le déluge, le cycle d’Abraham et celui de Joseph. Le cycle de Moïse leur fait face. Il faut ajouter que les scènes où les personnages commettent de mauvaises vont en direction de l’ouest et les bonnes actions ou celles qui sont liées à la liturgie vont en direction de l’est, donc du chœur.

[1] J.PICHARD, La Peinture romane, Lausanne, 1965, p.51.

Analyse matérielle

Dégradations et restaurations

Des parties de l’édifice ont été menacée d’effondrement par l’eau qui s’infiltrait. Les restaurations les plus urgentes ont été faites par Prospoer Mérimée, inspecteur des Monuments Historiques, dès 1836. Plusieurs scènes ont été déposées à cause de leur mauvais état : « leur couche picturale a été détachée de son support selon la méthode dite a strappo et transposée sur des toiles »[1]. Plusieurs modifications ont été apportées vers la fin du XIVe siècle et au début du XVIe siècle et peut-être aussi autour du XVIIe siècle. Plusieurs peintures se sont altérées aussi à cause de leur réalisation sur un mortier grossier et pauvre en chaux, donc presque sec. Par conséquent, les dernières touches posées, comme les pupilles ou les ombres des visages, se sont effacés avec le temps. Un autre problème est selon Riou « l’humidité des voûtes, due tout autant à la condensation naturelle qu’au mauvais entretien des charpentes (…) a entraîné une grande friabilité des supports, la « désadhérence » de la couche picturale et la pulvérulence des couleurs »[2]. Pour sauver les peintures, cette même personne nous explique le procédé : « à partir de 1970, les mortiers ont été régénérés par des perfusions au goutte à goutte de résines acryliques, et les pigments pulvérulents refixés par imprégnation de ces mêmes produits »[3]. Les lacunes ont été reprises à la chaux grasse et repeintes à rigattini, c’est-à-dire une manière de peindre des petits traits pour ne pas toucher les tonalités des scènes voisines.

[1] Y-J.RIOU, L’abbaye de Saint-Savin : Vienne, Val de Loire, 2007, p.30

[2] Idem

[3] Idem

Les techniques de la peinture murale romane

A Saint-Savin la technique n’est pas la même d’un bout à l’autre de l’église d’après Riou : « Aux retombées sud de la nef, les couleurs ont été appliquées sur une couche de lait de chaux préalablement étalée soit sur le mortier sec »[1], selon la technique a secco, ou sur un mortier humidifié, a semi fresco. Les peintres de Saint-Savin ne faisaient presque pas d’ébauches avant d’appliquer de larges aplats de couleurs, tout en évitant les dégradés. Leur palette se limitait au blanc de chaux, l’ocre jaune, l’ocre rouge, le vert et le bleu, dont cette dernière est devenue noire à cause d’un virage des sulfates de plomb. A la fin, ils rajoutaient les effets de modelés, de drapés ou d’ombres qui sont créés par des traits, des hachures ou des points blancs ou ocrés.

[1] Ibid, p.28.

Les peintures murales de la nef de Saint-Savin-sur-Gartempe

Analyse iconographique

Le déluge

L’arche de Noé ressemble à un drakkar. Ce modèle a surement été emprunté dans les manuscrits anglo-saxons du type de la Genèse de Caedmon ou de la Paraphrase d’Aelfric, deux exemples du début du XIe siècle. La proue de l’arche ressemble aussi à celle des bateaux dans la broderie de Bayeux qui date elle aussi du XIe siècle. Le peintre de Saint-Savin a rassemblé les scènes du déluge en une seule, en évitant de représenter la construction de l’arche, selon Jeannin car elle « aurait pu s’avérer redondante avec la construction de la tour de Babel qui lui fait pour ainsi dire face »[1]. L’arche navigue sur une eau blanche d’où apparaissent des corps noyés. La terre est représentée par une bande jaune, quant au ciel il est représenté par une bande blanche qui aujourd’hui est devenue verte. La proue à tête de lion regarde un corbeau qui vole au-dessus de lui. C’est peut-être le corbeau que Noé a envoyé après le déluge pour voir si les eaux sont descendues. Dans chaque niveaux de l’arche se trouvent des animaux et des humains : au premier les quadrupèdes, au deuxième les volatiles, et au troisième les hommes, la famille de Noé. Jeannin nous précise aussi qu’ « aucun rapport de proportion n’est respecté, l’essentiel étant d’identifier les animaux de l’arche »[2]. Deux personnages encadrent l’embarcation et semble vouloir la faire couler. D’après une légende juive, expliquée par Jeannin, « les deux géants auraient tenté de faire sombrer l’embarcation avant de sombrer eux-mêmes »[3]. Cette représentation est présente dans l’Eglise Saint-Jean-Baptiste de Château-Gontier qui date de la deuxième moitié du XIe siècle. Une autre hypothèse a été émise par le même auteur : « les deux hommes appartiendraient à la famille de Noé et seraient simplement en train de soulever le toit de l’arche pour libérer les rescapés à la fin du déluge »[4].

[1] E. JEANNIN, Abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe, Moisenay, 2001, p.30.

[2] Ibid, p.31

[3] Idem

[4] Idem

Genèse de Caedmon, début 11ème siècle, Bodleian Library, Université d'OxfordGenèse de Caedmon, début 11ème siècle, Bodleian Library, Université d'Oxford

Genèse de Caedmon, début 11ème siècle, Bodleian Library, Université d'Oxford

Paraphrase d'Aelfric, début 11ème siècle, British Library

Paraphrase d'Aelfric, début 11ème siècle, British Library

Tapisserie de Bayeux, 11ème siècle, Centre Guillaume le Conquérent, Bayeux, France

Tapisserie de Bayeux, 11ème siècle, Centre Guillaume le Conquérent, Bayeux, France

Les peintures murales de la nef de Saint-Savin-sur-Gartempe

La tour de Babel

La scène mesure environ six mètres de long. A droite, les hommes s’adonnent à la construction d’une tour dont la taille permettrait d’atteindre le royaume de Dieu. A la vue de cette réalisation, la punition divine est présente dans la partie gauche. Dieu multiplie les langues pour que les bâtisseurs ne puissent plus se comprendre et pour mettre fin à la construction. Cette peinture rassemble deux scènes en une : la construction de la tour et l’apparition de Dieu. Le géant, selon Mérimée est « Nembrod le géant, chasseur contre le Seigneur. Nembrod, suivant une antique tradition, avait conseillé la construction de la tour »[1]. La représentation de cette scène diffère dans les pays, par exemple en Italie, le Duomo Monreale avec ses mosaïques qui datent entre le XIIe et le début du XIIIe siècle, ne représente que la construction de la tour de Babel dans une de ces décorations. Quant à Saint-Savin on représente deux scènes en une. Cette manière narrative se retrouve aussi dans la scène de Joseph chez Putiphar.

[1] M.P.MERIMEE, Notice sur les peintures de l’église de Saint-Savin, vol.1-2, Paris, 1845, p. 110.

Tour de Babel, Duomo Monreale, Italie, 12ème-13ème siècle

Tour de Babel, Duomo Monreale, Italie, 12ème-13ème siècle

Les peintures murales de la nef de Saint-Savin-sur-Gartempe

Joseph chez Putiphar

Joseph est devenu le serviteur de Putiphar et celui-ci est apprécié par son maître. La femme de ce dernier est séduite par la beauté de Joseph et lui fait des avances discrètes dans la partie droite. Joseph se détourne d’elle, pied croisés. Dans la partie gauche, la séductrice le dénonce à son mari en le montrant du la main, tandis que Putiphar montre de son doigt la prison dans laquelle Joseph sera enfermé. Cette scène est représentée sur un chapiteau de la Basilique de la Madeleine de Vézelay, datant du XIIe siècle, mais la scène est différente. Sur le côté gauche de la corbeille, la femme de Putiphar tire le manteau de Joseph et au centre, ce dernier est battu par deux serviteurs de la femme. Dans la scène de Saint-Savin elle représente deux moments différents en une seule. Le cycle de Joseph se développe en une frise continue ce qui nous fait penser à la frise continue de la colonne de Trajan, datant de l’an 113, mais surtout de la broderie de Bayeux. Cette idée de frise se retrouve dans le cycle de Moïse.

Joseph tenté par la femme de Putiphar, chapiteau de la Madelaine de Vézelay, 12ème siècle

Joseph tenté par la femme de Putiphar, chapiteau de la Madelaine de Vézelay, 12ème siècle

Analyse stylistique

Selon une analyse de Paul Deschamps et Marc Thibout, on pourrait identifier trois mains qui auraient travaillé pour la décoration de la nef de Saint-Savin. Tout d’abord, on pourrait identifier la main du maître du porche, ensuite le maître de la crypte et pour fini le maître de la tribune, mais ce dernier n’est pas très présent et pas très sûr.

Le maître du porche

Le style du maître du porche est caractérisé par un sol décoré de petites fleurs, il évite de représenter l’architecture et Dieu est debout les jambes écartées, par exemple lorsqu’il présente Eve à Adam, en train de réprimander Caïn et accueillant la famille de Noé après le déluge ou encore, les jambes croisées lorsqu’il bénit l’offrande d’Abel et parlant à Noé. Le peintre du cycle de Moïse se caractérise selon Favreau, par « une série de courts arceaux blancs, bordés de noir cette fois, qui les séparent d’un sol tapissé de petites fleurs (…) »[1]. Malheureusement les fleurs qui occupent le sol ne sont pas trop visibles à cause de l’effet du temps sur les peintures.

[1] R.FAVREAU et al., Saint-Savin : l’abbaye et ses peintures murales, Poitiers, 1999, p. 189.

Offrande d'Abel, Nef de Saint-Savin, fin 11ème-début 12ème siècle

Offrande d'Abel, Nef de Saint-Savin, fin 11ème-début 12ème siècle

Les peintures murales de la nef de Saint-Savin-sur-Gartempe

Le maître de la crypte

Le style du maître de la crypte est très présent dans les épisodes de Noé comme l’arche ou l’ivresse de ce dernier, la construction de la tour de Babel et le cycle d’Abraham. Il utilise des éléments architecturaux tels une sorte de voûte qui passe au-dessus des personnages de la scène de l’ivresse de Noé. P. Deschamps et M. Thibout reconnaissent « les mêmes personnages trapus et vêtus de bliauds courts aux couleurs vives et aux plis en V, avec leurs attitudes sautillantes, leurs ventres rebondis, leurs traits lourdement cernés et leurs thorax cerclés de courbes épaisses qui les font ressembler à des abdomens d’insecte »[1]. La manière du maître de la crypte est plus légère et sa palette est composée de plusieurs sortes de roses et de verts qui rend son style plus doux. Il possède aussi un sens de l’ellipse. Tous ces éléments nous mène à croire qu’il fut un disciple qui était peut-être intervenu à Saint-Hilaire-le-Grand, datant du XIe siècle, à cause de sa simplicité de la mise en scène comme, par exemple, la scène de Joseph en prison. Le maître de la crypte avait surement pratiqué la peinture de manuscrits, ce qui pourrait expliquer son habilité à représenter des cadres architecturaux ainsi que la mise en scène de certains personnages.

[1] Ibid, p. 188.

Le martyr des saints Savin et Cyprien, Crypte Saint-Savin, fin 11ème-début 12ème siècle

Le martyr des saints Savin et Cyprien, Crypte Saint-Savin, fin 11ème-début 12ème siècle

Un style commun

On décèle dans toute la voûte de la nef de Saint-Savin un style commun, c’est-à-dire, le style de l’art roman. Tout d’abord, la végétation est assez imaginaire, par exemple les arbres sont en forme de champignons. Selon l’analyse de Demus « les personnages ont de petites têtes et des membres allongés, (…) ils sont sans squelette et sans poids, que leurs attitudes,leurs gestes outrés et pourtant entravés, rappellent la mimique des sourds-muets ; ou encore les figures sont un assemblage d’unités partielles (…) »[1]. Les personnages ne font pas que des gestes de la main ou du bras, mais tout le corps est en mouvement. Le début du style de l’art roman occidental est caractérisé par quelque chose d’artificiel, voire de dansant. Les jambes croisées nous font plus pensé à une danse ou à un sautillement qu’à une marche. Demus sort encore quelques éléments dans les personnages tel que « (…) de nombreux segments d’anneaux, séparés par de profondes entailles qui rappellent les insectes (…) »[2]. Certaines influences viennent peut-être de Saint-Etienne de Déols avec les anges sonneurs de trompes qui ressemblent beaucoup à ceux qui entourent Moïse à la remise des tables de la Loi. Mais, on décèle aussi, toujours selon Demus « une inspiration italo-byzantine dans le style et l’iconographie (…) de la nef, (…) avec les mosaïques de (…) Monreale »[3]. Certaines scènes tel que les cycles de Noé et d’Abraham, sont apparentés au scriptoria angevins, limousins ou poitevins par l’animation des personnages, comme par exemple dans le manuscrit de la Vie de Sainte Radegonde, datant du XIe siècle. Par conséquent, un des artistes ayant travaillé à Saint-Savin aurait eu une formation de peintre d’enluminure avant de travailler à la décoration de la nef. L’artiste qui a travaillé pour le cycle de Joseph se différencie des cycles de Noé ou d’Abraham par l’utilisation de deux procédés : premièrement, une application de couleurs très douces, tel que les roses et les verts, refusant presque totalement selon Demus, « (…) les ocres jaunes et bruns criards largement employés dans l’histoire de Noé ou celle d’Abraham »[4] et deuxièmement, une composition qui fait des liens entre chaque personnage d’une scène à l’autre qui est visible dans la scène de Joseph chez Putiphar où la femme dénonce le malheureux et qui sera désigné dans la scène suivante par le maître. Demus explique la manière du modelage du corps des personnages par trois procédés : « le modelé des parties bombées, telles que pectoraux, ventres ou genoux, est rendu par une tache ronde blanche d’où s’échappent plusieurs cercles concentriques blancs inachevés – que l’on a baptisé « motif en épis de maïs » (…) ; les côtes et le haut du ventre sont dessinés à l’aide de lignes en forme d’accent, ocrées et soulignées de blancs et ocrés »[5] visible dans les scènes d’Adam et Eve et l’ivresse de Noé. Le traitement des plis donne une impression d’envol de tissus légers et transparents qui moulent le corps et ils sont étagés en V. Ensuite, le rythme des scènes est expliqué par Vergnolle comme des « nécessités du récit, l’importance du sujet, ou l’inspiration de l’artiste »[1]. Même si la palette des peintres demeure restreinte, ces derniers jouent avec les contrastes de couleurs à Saint-Savin ainsi qu’à Château-Gontier. Ils placent à intervalles des panneaux d’ocre jaune, ocre rouge ou vert permettant aux personnages de se détacher sur ceux-ci. Les artistes jouent sur les contrastes entre chaud et froid, clairs et foncés, vif et éteints. Ce qui mène à changer la couleur des habits de certains personnages qui sont représentés deux fois dans une scène pour pouvoir les faire ressortir créant ainsi une unité d’ensemble. Selon Vergnolle, la vie de Sainte Radegonde avec « ses vingt-deux enluminures annoncent, à bien des points de vue, les peintures de Saint-Savin, de Saint-Hilaire de Poitiers ou de Château-Gontier. On y voit se définir des conventions graphiques mieux organisées que celles en vigueur jusqu’au milieu du XIe siècle, conventions destinées à souligner l’articulation des corps et l’animation des draperies »[2].

[1] O.DEMUS, La peinture murale romane, Paris, 1968, p.29-30.

[2] Ibid, p. 30-31.

[3] Ibid, p. 31.

[4] Idem

[5] Ibid, p.32

[1] E.VERGNOLLE, L’art roman en France – architecture, sculpture, peinture, Paris, 2003, p.178.

[2] Ibid, p.179.

Anges au buccin, église Saint-Etienne de Déols, 1100-1150

Anges au buccin, église Saint-Etienne de Déols, 1100-1150

Radegonde fait face au gardien de la Prison de Péronne, les prisonniers sont libérés, 11ème siècle, Bibliothèque municipale de Poitiers

Radegonde fait face au gardien de la Prison de Péronne, les prisonniers sont libérés, 11ème siècle, Bibliothèque municipale de Poitiers

Pour conclure, on peut dire qu’à Saint-Savin-sur-Gartempe il existe le plus grand ensemble de peintures murales le mieux conservé jusqu’à nos jours. La nef a été peinte par plusieurs maîtres qui se sont inspirés de plusieurs œuvres, tel que des manuscrits. Certaines églises peuvent aussi être influencées par les peintures murales de Saint-Savin. Selon Pichard, « l’art roman atteint ici l’un de ses plus hauts points de perfection : parfaite animation des personnages, dessin souple et nerveux, équilibre des masses et des couleurs vives »[1] ainsi qu’une élongation du corps.

[1] J.PICHARD, La Peinture romane, Lausanne, 1965, p.189.

Bibliographie

O.DEMUS, La peinture murale romane, Paris, 1968.

R.FAVREAU et all., Saint-Savin : l’abbaye et ses peintures murales, Poitiers, 1999.

E. JEANNIN, Abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe, Moisenay, 2001.

M.P.MERIMEE, Notice sur les peintures de l’église de Saint-Savin, vol.1-2, Paris, 1845.

J.PICHARD, La Peinture romane, Lausanne, 1965.

Y-J.RIOU, L’abbaye de Saint-Savin : Vienne, Val de Loire, 2007.

E.VERGNOLLE, L’art roman en France – architecture, sculpture, peinture, Paris, 2003, p. 176-179.

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La Stèle de Montou Irynefer

10 Mai 2013 , Rédigé par Sabrina Ciardo Publié dans #Egyptologie

La stèle d'Irynefer se trouve au Musée d'Art et d'Histoire de Genève sous le numéro d'inventaire D51.

Elle a été acquise grâce au don du consul Drovetti qui consistait à l'époque en 6 stèles en calcaire - dont celle-ci et celle d'Amené -, un papyrus, une momie de faucon, deux vases canopes, un vase et une statue en albâtre. Cette acquisition fut reçue par Pierre Fleuret en 1825.

La stèle est cintrée à la verticale.

Elle mesure 54 cm de haut au centre; 45 cm de haut aux angles supérieurs; large de 43 cm et épaisse de 7 cm environ.

Elle a été gravée dans du calcaire en utilisant une légère gravure en creux et par la suite peinte en noir.

Dans le cintre sont représentés deux yeux Oudjat et un anneau-chen. Les personnages sont séparés par 2 lignes de textes. Au premier registre, il y a une scène d'offrande et au deuxième et troisième registre, le reste de la famille du défunt est représentée.

Les hommes portent un pagne moins triangulaire que celui de l'Ancien Empire et de la 1ère période intermédiaire. Ils portent un collier et aucune perruque.

Les femmes portent toutes une robe longue et moulante.

Les fils d'Irynefer sont représentés plusieurs fois. Quant au grand-père il n'est que mentionné, mais pas représenté.

Une harpiste est représentée au pied de la table d'offrande: la harpe varie de forme au Moyen-Empire, elle est posée au sol, elle possède encore 5 cordes comme à l'Ancien Empire, mais elle adopte la forme de "pelle" typique de Thèbes. Au Nouvel Empire, les cordes vont augmenter à 20 et les harpistes seront représentés debout.

Les deux premières lignes de textes et quelques noms sont encadrés. Cette stèle ressemble beaucoup à celle qui se trouve dans le Musée d'Archéologie méditerranéenne de Marseille.

Stèle du scribe Montou-Ouser

Stèle du scribe Montou-Ouser

Traduction des deux premières lignes:

Offrande que fait le roi à Osiris, grand dieu, seigneur d'Abydos et à Oupouaout, seigneur de la nécropole. Afin qu'il accorde une offrande invocatoire en pain, bière, bœufs oiseau, albâtre, tissu, encens et en onguents, ainsi que toute bonne chose pure pour le ka du prêtre pu de Montou, Irynefer, engendré d'Imery, justifié, né de Iouenes-seneb.

Le reste du texte sont les noms de la famille d'Irynefer.

D'après Wiedemann et Pörtner, ainsi que Henri Wild, l'arbre généalogique se compose ainsi:

Iounes-seneb (grand-père)

Iymery (père) et Hapou (oncle)

Ouaouseneb (mère)

Montouhotep (frère), Menetchousat (belle-soeur), Moutneb (neveu), Ankheneraou (neveu)

Fils: Iymerou, Montouii, Ptahesankh, Senebefentchaouef

Fille: Ioutibou (harpiste), Reneousir, Hemetnefertinentouef

Ankhib (femme d'Iymerou)

Les hommes, comme il a été mentionné plus haut, ne portent pas de perruques tout simplement parce qu'ils sont prêtres purs, donc leur crâne était rasé.

Une erreur se trouve dans le titre d'Irynefer. Au mot ouâb, le scribe-sculpteur a ajouté un t en confondant la formule kh.t nb.t nfr.t wab.t

Deux titres typiques du Moyen Empire sont: Intendante d'un appartement et la Citoyenne.

Les noms de la famille sont presque tous composé avec le nom du dieu Montou, dieu faucon de Thèbes et patron de plusieurs souverains de la 11ème dynastie, puis par la suite des prêtres au Moyen Empire.

Pour la datation, il faut se baser sur les noms déjà mentionné plus haut. Dans la formule d'offrande de nouveaux éléments apparaissent à la 12ème dynastie: di=sn devant le pr.t-hrw, ainsi que la forme d'Osiris représenté par le siège à baldaquin. Le n k3 n apparaît aussi à cette période là sous Sésostris I.

La forme est typique du Moyen Empire. La scène d'offrande se trouve sous le texte, les yeux Oudjat et le signe chen apparaissent aussi. Dès le Moyen Empire, la famille prend une place très importante créant ainsi des arbres généalogique.

Cette stèle proviendrait peut-être d'Abydos, car dès le Moyen Empire, les personnes voulaient être enterré à cet endroit pour être proche d'Osiris. S'ils ne pouvaient pas se faire inhumer dans ce lieu, ils laissaient une stèle qui faisait office de tombe.

Les dieux mentionnés sont Osiris et Oupouaout, tous deux dieux d'Abydos.

Stèle du prêtre pur Montou Irynefer

Stèle du prêtre pur Montou Irynefer

Bibliographie:

Christine et Dimitri MEEKS, Gisèle Piérini, La Collection égyptienne, guide du visiteur. Musées de Marseille, p. 60-61.

Claude Ritschard et al., Voyages en Égypte, de l'Antiquité au début du XXe siècle, Genève, Musée d'art et d'histoire, Genève, La Baconnière/Arts, 2003, p. 103-104.

La musique et la danse dans l'Antiquité : regards sur les collections du Musée d'art et d'histoire de Genève / publié par P. Birchler Emery, B. Bottini ... [et al.]. Genève, Université de Genève-Unité d'archéologie classique, 1996, p. 75-76.

« Stèles égyptiennes », Luc Limme (dir.), Bruxelles, Musées royaux d’art et d’histoire, Bruxelles, 1979, p. 6-10.

W.A.Ward, Essays on Feminine Titles of The Middle Kingdom and related subjects, Beirut, 1986.

Wiedemann-Pörtner. Aegyptische Grabsteine und Denksteine aus verschiedenen Sammlungen, III. 1906., p. 6 - 7

Wild, Henri, « Champollion à Genève », BIFAO 72 (1972), p. 30-31.

« Les stèles égyptiennes », http://users.belgacom.net/stelesegyptiennes/egypto_stele_funeraire.htm, consulté le 29.04.13

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Pour l'amour de l'art

15 Avril 2013 , Rédigé par Chepenoupet

Ce blog ouvre ses portes. Son but est de vous offrir des analyses et des descriptions de diverses oeuvres artistiques se trouvant dans différentes parties du monde (musées, galeries, privé). Des oeuvres de tailles, d'origines, de matières, de supports et de cultures différentes seront décrites dans les articles de ce blog avec pour point commune la beauté qu'elles nous inspirent et l'imaginaire qu'elles développent en nous. Ce blog présentera également les travaux (peintures, dessins et photos) de passionné(e)s d'art et permettra la discussion.

De plus, les oeuvres littéraires, notamment historiques, seront également résumées, commentées, discutées sur les quelques pages de ce blog.

L'art, sous toutes ses formes et supports, vous est présenté ici. Alors, à votre pinceau, à votre livre, à votre passion et surtout, à votre clavier et entrer dans le monde de l'art et de l'histoire.

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