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ArteHistoire

La question indienne dans la conquête de l'Ouest

18 Septembre 2014 , Rédigé par Catalina Roth Publié dans #Histoire

Scène de combat entre Indiens et soldats
Scène de combat entre Indiens et soldats

Étoile mon frère,

Terre ma mère.

Soleil mon père,

Lune ma sœur.

À ma vie, donnez la beauté,

À mon corps, donnez la force,

À mon maïs, donnez la santé

À mon esprit, donnez la vérité,

À mes Anciens, donnez la sagesse.

Prière indienne, source inconnue .

L'histoire des Indiens d'Amérique est une histoire sombre. Plus que d'un jugement de valeur, il s'agit ici d'un fait. En effet, le début de l'histoire américaine, suite à l'indépendance du pays, est aussi celle de nombreuses cultures à jamais détruites, de populations volontairement décimées et dépossédées et celle de la conquête d'un nouveau territoire. Pourquoi une telle destruction ? Les premiers colons et trappeurs français cohabitent pourtant sans trop de mal avec les premiers habitants du continent. Alors, pour quelles raisons les jeunes Etats-Unis, désormais « libérés » de la tutelle britannique, alors qu'ils prétendent combattre pour la liberté, repoussent-ils et éliminent-ils leurs voisins ? Nous trouvons un élément de réponse dans le lien entre la conquête territoriale et la construction identitaire de la jeune nation, puisqu'en effet, c'est pour affirmer leur nouvelle identité après la victoire sur leur ancienne métropole, que les colons américains ont besoin d'éliminer ceux qui par leur présence même, délégitiment la leur. Désormais maîtres de leur pays, il leur faut chasser les « Sauvages », selon eux plus proches de l'animal que de l'homme et donc impossible à inclure dans la nouvelle nation, pour coloniser le territoire et ainsi, se doter « bases territoriales qui la [la nation] rendront juridiquement et culturellement incontestable » . De plus, les Indiens sont perçus comme des ennemis, à la solde de la Couronne, comme en témoigne cette phrase de la main de Thomas Jefferson : [il, en parlant du roi George III] « (...) avait cherché à attirer sur les habitants de nos frontières les Indiens, ces sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer sans distinction d’âge, de sexe ni de condition » . Pourtant, selon Elise Marienstras, au commencement du conflit, les tribus les plus proches de Boston essayent de rester en dehors de cette guerre – qu'ils ne considèrent pas comme la leur – le plus longtemps possible. De plus, les nations indiennes ne prennent pas toutes le même parti et leur engagement résulte alors surtout d'un choix tactique, tout en ayant bien conscience que la victoire des colons, qui empiètent chaque jour davantage sur leurs terres, aurait de très fâcheuses conséquences pour eux . Pour avoir une meilleure idée de la manière dont les nations indiennes se comportent dans le conflit, nous commencerons par expliquer les différentes positions adoptées par les Indiens lors de la guerre d'Indépendance et ce qui les motive. Dans la deuxième partie, nous discuterons des enjeux de la conquête de l'Ouest pour les États-Unis, des discours qui ont permis sa justification, ainsi que du début de la spoliation officialisée des terres amérindiennes. Au fur et à mesure de son avancée, le gouvernement américain doit « régler la question indienne », considérant tour à tour l'Indien comme un éternel ennemi, ou comme un être à éduquer. Nous étudierons la manière dont les autorités l'ont fait, sous couvert de discours civilisateurs, entre politique d'acculturation et de répulsion , avec une attention particulière sur l'impact que cela a eu sur la construction identitaire du pays.

Les indiens dans la Révolution américaine

La situation des différentes tribus au début du conflit

Certaines sources de la guerre d'Indépendance américaine ont laissé à la postérité des images des Indiens qui perdurent encore aujourd'hui. L'une d'elle est essentielle : la Déclaration d'indépendance. Sous la plume de Thomas Jefferson, elle place « les Indiens du mauvais côté, et du combat pour la liberté, et de l'histoire, dès le début de la Révolution » et les décrit comme des « sauvages sans pitié, dont la manière bien connue de faire la guerre est de tout massacrer, sans distinction d’âge, de sexe ni de condition » . Il serait tentant d'attribuer cette mauvaise image des Amérindiens à leur comportement durant la guerre d'Indépendance, mais ce serait manquer de nuance, car la réalité de la multitude de tribus indiennes peuplant le continent nord-américain est bien différente et plus complexe. Néanmoins, nous ne nous attarderons pas à dresser un portrait et un historique complets de toutes les tribus touchées ou non par le conflit à l'époque et nous nous bornerons plutôt à esquisser les grandes lignes de la situation générale. Pour commencer, il nous faut souligner le fait que les tribus amérindiennes sont aussi nombreuses que différentes. Le mode de vie, la langue ainsi la structure de la société diffèrent selon la région. Par exemple, dans le Nord, la zone subarctique ne permettant pas l'agriculture, les tribus sont nomades et pratiquent la chasse, la pêche et la cueillette, avec des rapports patriarcaux parfois très durs entre les individus ; à l'inverse, au Sud-Est, l'agriculture est possible et les tribus sont sédentaires . Ensuite, nous l'avons signalé, toutes les nations indiennes n'ont pas été touchées de la même manière par la guerre d'Indépendance. En effet, le conflit d'abord très localisé n'est pas perçu par la majorité des tribus résidant au-delà du Mississippi et la révolte de Boston, ainsi que fondation même des États-Unis n'est connue que plusieurs années après, lors de l'expansion .

• Quel camps choisir ?

En revanche, les quelques 200'000 individus des nations indiennes vivant à l'Est du fleuve sont immédiatement secoués par le conflit et pour eux, la question du côté à adopter est cruciale, car si les chefs de tribus ne comprennent pas bien toutes les implications idéologiques du conflit, ils imaginent sans peine ce que la victoire des colons américains signifierait pour eux. Selon Colin Calloway « les Indiens qui s’engagèrent dans le combat de la Révolution (certains en faveur des Américains mais la plupart du côté des Britanniques) ne se battaient pas contre la liberté : tout comme les patriotes américains, ils combattaient pour défendre leur liberté » . En effet, pour les Amérindiens, la cause principale du conflit avec les colons réside dans leur empiètement continuel sur leurs territoires, les rendant ainsi bien plus menaçants pour leurs libertés et leurs modes de vie que le lointain roi George III. Au contraire, pour les tribus alliées aux futurs Américains, l'enjeu est de ne pas se priver de biens matériels, notamment les armes . En effet, progressivement, plusieurs tribus indiennes s'habituent tant aux produits manufacturés européens qu'il en résulte une véritable dépendance, qui à terme, bouleverse leurs cultures. Cependant, comme le relève Elise Marienstras, même si les Indiens sont admis à se joindre à leur camps, jamais ils ne sont pas considérés comme des partenaires égaux : « marginaux, hommes de demi-statut, ils furent guides ou espions, rarement combattants à part entière » . Cette question de l'allégeance divise aussi les membres alliés en une ligue, comme l'illustre le cas de la Ligue iroquoise: les Mohawks, ainsi que la majorité des Cayuga, des Onondongua et des Seneca refusent l'alliance avec les Américains et prennent parti pour les Britanniques, au contraire du reste des tribus de la Ligue, les Oneida et les Tuscarora. Cette situation prend rapidement la tournure tragique de la guerre civile pour ces tribus montées les une contre les autres.

• La situation après le traité de Paris (1783):

Enfin, les anciens colons anglais remportent la victoire et après l'armistice déclarée le 3 février 1783, le sort des nations indiennes se joue lors des tractations du traité de Paris, en septembre. Qu'ils aient été du côté des Britanniques, ou de celui des Américains, aucun diplomate ne se rappela les droits des Amérindiens, et la Grande-Bretagne cède ses territoires à la future république , sans considération pour ses anciens alliés. La seule faveur accordée aux Iroquois qui les avaient soutenus est la proposition de s'installer au Canada. La situation déjà instable quant à la question de la frontière est désormais bien pire et le sort des Indiens est scellé, car plus rien ne retient la progression des colons vers l'Ouest : « effacée la barrière des Appalaches que le roi avait tracée à l'expansionnisme colonial, la Frontière prendra désormais le sens particulier que lui donnent les Américains : une ligne mouvante, toujours ouverte à la progression du Progrès, au recul des primitifs » . En effet, les tribus résidant au-delà des Appalaches avaient été jusqu'alors relativement protégées par une proclamation royale du gouvernement britannique, mais après la signature de ce traité, le gouvernement américain a le champs libre pour traiter avec les Indiens comme il l'entend ; et pour imposer sa loi, il lui faut s'assurer de la soumission des tribus. En effet, rappelons que la majorité des tribus vivant à l'Ouest du territoire américain n'avaient pas encore été touchées par la politique américaine. Les tractations, quand il y en a, ne sont donc pas menées d'égale à égale entre deux nations souveraines, mais de vainqueur à vaincu, et selon Carl Waldman : « Les responsables anglais et américains les considéraient comme secondaires aussi bien pour le passé que pour l'avenir de la race blanche en Amérique... La nouvelle nation et ses Pères fondateurs ont pu à l'époque se préoccuper de démocratie, d'égalité, de liberté et de justice, mais absolument pas en ce qui concernait l'Indien » . Cette « ligne mouvante » se déplace évidemment au détriment des Indiens et l'avancée vers l'Ouest se concrétise à travers la cession de territoires et le confinement des Indiens dans des réserves. L'étude des ordonnances successives du Nord-Ouest de 1783, 1785 et 1787, tentatives malheureusement sans efficacité de la part du Congrès pour protéger les Indiens contre l'avidité des colons, laissaient pourtant espérer un minimum d'équité quant à la répartition territoriale. En effet, elles reconnaissent les traités, la souveraineté des tribus, leur légitimité sur la propriété des terres et elles les assimilent à des nations étrangères. Cependant, la plupart du temps, les termes de ces traités sont bafoués et rarement respectés. Nous pouvons donc constater à présent que la fin de la Révolution américaine apporte certes l'indépendance aux colons désormais Américains, mais que cela se fait au détriment des Indiens, pour qui cette révolution marque surtout le début de leur absorption par la nation américaine. Cependant, le détachement des colons de leur métropole passe aussi par la colonisation et la progressive mainmise sur ce qu'ils considèrent comme leur continent. Pourquoi un tel besoin d'avancer vers l'Ouest ? Voyons maintenant les enjeux auxquels le nouveau gouvernement américain est confronté.

B. À la conquête de l'Ouest, étendre les États-Unis

• Le mythe de l'Ouest, entre théories et enjeux matériels.

Au lendemain de l'Indépendance, la situation du gouvernement de la jeune république est très délicate. En effet, il se retrouve face à l'obligation de négocier avec les nations indiennes, qui ont certes perdu leur droit à la terre par la conquête, mais toujours source d'instabilité. Il faut dire que les empiétements illégaux, le non-respect des traités et la violence des colons provoquent chez elles courroux et indignation. Les autorités doivent aussi composer avec les oppositions des puissances étrangères, souvent encore en lien avec les nations indiennes, les partisans des droits des états, qui refusent l'autorité du gouvernement fédéral concernant la politique indienne et enfin, avec les colons avides de terres . Les terres sont évidemment la clé du conflit et l'enjeu essentiel de cette conquête de l'Ouest, d'abord pour une raison pratique : depuis le début de la colonisation, les pionniers sont en constante augmentation et selon le premier recensement fédéral en 1790, la population a atteint les 4 millions . Ainsi, c'est non seulement la pression démographique et mais aussi celle des spéculateurs, qui obligent le Congrès a obtenir toujours plus de terres, d'une manière ou d'une autre. De plus, les autorités comptent sur la vente de ces terres aux états pour rembourser leurs dettes de guerre, payer les vétérans et faire fonctionner le gouvernement . Plus tardivement, dans les années 1840, les hommes politiques et les journaux américains propagent une théorie qui justifie l'avancée américaine en territoire indien : la théorie de la Destinée Manifeste, ou « manifest destiny ». Elle érige le peuple américain en élu de Dieu, pour créer une nouvelle société et dit que la destinée des Américains est de se répandre sur tout le continent alloué par la Providence . Le théoricien Frederick Turner écrit en 1893 que « l'existence d'une région de terres libres, constamment en recul, et l'avance de la colonisation américaine vers l'ouest sont la clé du développement de l'Amérique », on comprends donc qu'à la fin du XIXe siècle, l'Ouest suscite espoir et interrogation. Pourtant, selon Philippe Jacquin, avant la découverte de gisements d'or en Californie, l'engouement des Américains pour l'Ouest est loin d'être unanime et passionné : en effet, le courant migratoire est principalement alimenté par des fermiers et des artisans ruinés ; ajoutons à cela la difficulté des communications, les incertitudes au sujet des Indiens, ainsi que les déconvenues des certains colons, qui font que l'Ouest est bien plus apparenté à une terre d'exil qu'à une terre promise .

• Le début de la spoliation des terres amérindiennes

Déjà à l'époque de Benjamin Franklin, on voit dans l'avancée vers le Nord-Ouest l'avantage de voies navigables, mais aussi et surtout, un « paradis des fermiers », l'idée est reprise par Thomas Jefferson. Le troisième Président des États-Unis a une vision économique pour le pays qui évolue progressivement – on passe de l'auto-suffisance au protectionnisme, avec le libre-échange comme étape intermédiaire – mais qui reposent toutes trois sur l'agriculture et la propriété agricole, vertus de la république et piliers de sa prospérité. Ainsi, selon lui, les États-Unis ne peuvent pas être pauvres tant qu'il existe des terres susceptibles d'être colonisées et travaillées et la propriété privée de ces terres conditionne l'épanouissement des citoyens . Ainsi, dès 1785, l'acquisition de terres cultivables pour le bien-être des Américains est imminente : Chaque fois que, dans quelque pays que ce soit, on trouve des terres non cultivées et des pauvres sans travail, il est clair que les lois de la propriété ont été tordues au point de violer le droit naturel. La terre est donnée en commun à l'homme pour être travaillée et pour qu'il vive dessus (...). Il est trop tôt encore dans notre pays pour affirmer que chaque homme qui ne peut pas trouver de travail mais qui peut trouver une terre non cultivée doit avoir la liberté de la cultiver, moyennant un loyer modéré. Mais il n'est pas trop tôt pour faire en sorte par tous les moyens possibles que le plus grand nombre possible d'individus aient un petit lopin de terre . Le lien que fait Jefferson entre les lois de la propriété et le droit naturel est intéressant, car il implique non seulement c'est par sa condition même d'humain que le citoyen américain a droit à la terre, mais aussi que l'Indien, lui n'est pas concerné par cette nature humaine. Cette condition humaine est perfectible par l'agriculture : ainsi, selon l'analyse de Magali Bessone,

« la propriété de la terre assure en effet d'abord l'indépendance individuelle par l'autonomie des ressources, qui entraîne à son tour la participation responsable au processus politique et la possibilité de discerner et de poursuivre spontanément le bien commun, au lieu de servir les intérêts particuliers liés au besoin. »

Cependant, avant de pouvoir construire cette république pastorale idéale, il est nécessaire d'avoir le contrôle sur le territoire et d'affirmer la puissance de la jeune nation états-unienne, et la politique d'expansion territoriale de Jefferson obéit à cette logique. L'achat de la Louisiane, l'expédition menée par les capitaines Meriwether Lewis et Wiliam Clarke (1804-1806), sont deux des trois entreprises majeures de l'expansion ; la troisième étant l'encouragement de l'appropriation, légale ou non, des terres indiennes. Il s'agit à présent de voir de voir comment. La spoliation des terres amérindiennes ne s'est pas faite brusquement après la signature du traité de Paris. Déjà auparavant, à l'époque des Britanniques, le concept de « Pays Indien » illustre la volonté des Blancs de se couper des autochtones, par la délimitation des terres, avec pour frontière la ligne des Appalaches. Dans le premier quart du XIXe siècle, l'accent est mis sur le départ volontaire des Indiens et des accords prévoient un dédommagement – en argent et en terres, mais plus à l'ouest – pour les Indiens qui acceptent de laisser leurs terres et de partir, avec en plus la protection de troupes . Cependant, face aux exigences des colons, le gouvernement est face un à dilemme, car ces derniers ne veulent pas d'une assimilation des Indiens ; à tel point que des responsables des Affaires indiennes en viennent à considérer la déportation à l'ouest du Mississippi comme le moyen le plus humain de protéger les tribus. Il est vrai que la menace d'extermination est plus que réelle et cette mesure leur permettrait d'être à l'abri.

La question indienne : entre répulsion et civilisation

Certaines tribus tentent pourtant de jouer le jeu de l'assimilation comme les Creeks, les Choctaws et les Cherokees en Caroline du Nord et en Géorgie, mais malgré les promesses, jamais les Indiens n'eurent leur chance, leur place étant toujours ailleurs et le plus loin possible . En 1830, avec la naissance de l'Indian Removal Act, autrement dit la loi de déportation des Indiens, le déplacement des populations amérindiennes à l'ouest du Mississippi est désormais officialisé et huit années plus tard, on assiste au tristement célèbre épisode de la Piste des Larmes. En automne, des milliers de Cherokees sont alors déportés par voie de terre, pendant un voyage de plus de six mois où la maladie, le froid et la faim tuent une personne sur quatre . Cet éloignement forcé est l'une des facettes de ce que nous pourrions appeler une politique de répulsion, avec comme corollaire le placement des tribus survivantes dans des réserves. La question de l'acculturation que nous abordons à présent nécessiterait davantage d'explications que celles que nous nous apprêtons à donner, mais il nous semblait important de donner même un bref aperçu de cet autre aspect de la conquête américaine après l'Indépendance. À la fin du XIXe siècle, la population indienne est quasiment exterminée, l'idée qu'il faut sauver l'Homme par la civilisation germe et c'est alors la grande époque des programmes d'acculturation . Bien sûr, ce phénomène n'est pas une nouveauté et trouve des antécédents déjà au XVIIe siècle, lorsque les colons britanniques créent une « ville de prière » près de Boston, pour contraindre les Indiens à renoncer notamment au chamanisme . Il faut tout de même souligner que les Amérindiens acceptent assez facilement la christianisation, car elle ne semble pas contradictoire avec la vision du Grand-Esprit et le baptême par exemple, revêt des similitudes avec le culte du « renouveau », de même que le culte à la Vierge Marie leur rappelle celui de leur mère la Terre. De plus, les Indiens espèrent que leur conversion fasse cesser les guerres et les violences. Dès 1840, des écoles sont ouvertes dans les réserves, leur objectif est d'acculturer progressivement les autochtones sans les couper de leurs traditions. Cependant, avec le système d'internat hors réserve, cette relative continuité culturelle est rompue, car dans ces établissements, les jeunes Amérindiens apprennent à renier leur religion au profit du christianisme, à oublier leur langue pour apprendre l'anglais et à porter les cheveux courts et des vêtements à l'américaine . Ainsi, lentement mais sûrement, les Indiens assistent à la destruction de leur patrimoine culturel, d'autant plus que leur culture de type oral ne permet pas, ou très difficilement l'enseignement sans support alphabétique. Les Indiens en sortent désorientés, partagés entre deux cultures, Indiens de coeurs et Américains par nécessité, comme le disent Anne Garrait-Bourrier et Monique Vénuat .

La formation de l'unité nationale

Dans cette réflexion, nous devions aussi nous interroger sur l'impact que la conquête de l'Ouest et la guerre contre les Indiens a eu sur la formation d'une conscience identitaire américaine. Les idéologies de liberté et de destinée manifeste ne s'adressent qu'au peuple blanc, aussi, se pose la question de la place de l'Indien dans le phénomène identitaire issu de l'Indépendance, puis de la conquête. Élise Marienstras relève qu'avant l'Indépendance, les colons britanniques oublient progressivement leurs liens avec la métropole et développent un patriotisme bien plus régional que national : « La patrie était la colonie, la province où l'on avait élu domicile : on était virginien ou pennsylvanien, bostonien ou new-yorkais ; ensuite, seulement (...), on se souvenait qu'on était anglais » . Avec la résistance à la politique britannique, la solidarité intercoloniale surpasse l'attachement à la province, solidarité qui ne prend réellement corps qu'avec la fondation du Congrès Continental et les revendications d'être américain ont a ce moment surtout une visée politique. Plus tard, avec l'Indépendance, le phénomène de la colonisation du continent ajoute une nouvelle composante à la construction de l'identité collective, faisant franchir une nouvelle étape à l'unité nationale. En effet, par cette conquête, les Américains ne sont plus des colons au service de la Couronne, mais des colonisateurs, des colons au sens actif du terme. Cependant, comme le soulève Elise Marienstras, on peut se demander en quoi les treize anciennes colonies britanniques et désormais Etats (...), les quelque douzaines de nationalité et de langues présentes d'une manière ou d'une autre dans le Nouveau Monde pouvaient et peuvent former une nation . La réponse ne peut être donnée dans ces quelques pages, mais il apparaît que c'est un défi, encore aujourd'hui aux États-Unis, de lier toutes ces différentes cultures sous un même drapeau et à l'époque suivant l'Indépendance, la conquête du territoire n'en est qu'une étape.

C. Conclusion

Après cet exposé, il est intéressant de relever que l'identité américaine, au début de sa construction, se fait par opposition à d'autres : d'abord par opposition aux Anglais lorsque les Américains sont des colons, puis face aux Indiens lorsque l'indépendance est obtenue. Celle-ci donne aux anciens colons de nouvelles responsabilités, dont celle de mener la politique de leur choix face aux Indiens. En ce qui les concerne, nous pouvons assurément constater que globalement, pour les autorités américaines, jamais il fût question d'intégrer l'Indien, en tant que tel, dans la nation américaine de quelque manière que ce soit. D'abord pratiquement exterminé, puis dépossédé de ces terres et enfin toujours plus repoussé, l'Indien n'eut pas d'autre choix que de subir, ou de résister. Nous n'avons que très peu parlé des différentes résistances des autochtones, mais il est évident que les tribus ne se sont pas rendues sans rien faire. Nous avons choisi de nous arrêter approximativement à la fin du XIXe siècle, mais la question indienne n'est pas encore totalement résolue, même aujourd'hui. Les Amérindiens contemporains sont confrontés à de nouveaux défis : la reconquête de leurs droits et la reconnaissance de leur histoire, ou de leur « indianité ». Réappropriation de l'histoire qui n'est pas à sens unique, puisque depuis janvier 2004, les écoles primaires du Maine doivent inscrire dans leur programme des cours d’histoire amérindienne . Si à la fin du XVIIIe siècle, ce sont les colons qui ont lutté pour l'indépendance, les Indiens d'aujourd'hui luttent aussi pour la leur d'une certaine manière.

Bibliographie :

A. Extraits de sources

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B. Ouvrages généraux

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BERNAND, Carmen, GRUZINSKI, Serge, Histoire du Nouveau Monde, [Paris], Fayard, 1991-1993, vol. N°2.

C. Monographies et articles

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D. Ressources électroniques

Pour les images du titre : http://commons.wikimedia.org/ :

Portrait de Sitting Bull, 1885, photographie de David Frances Barry (1854-1934). URL :http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b2/Sitting_Bull.jpg

Native Americans, G. Mülzel, Nordisk Familijbok, 1904 URL : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Amerikanska_folk,_Nordisk_familjebok.jpg

The Silenced War Whoop, Charles Schreyvogel (1861-1912), 1908. URL : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:The-Silenced-War-Whoop-1100x790.jpg

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