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L'Hippiatrie dans l'Occident médiéval

6 Novembre 2013 , Rédigé par Tania Falone Publié dans #Histoire

LECLAINCHE, Emmanuel, « L’art vétérinaire du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle », in : POULET, Jacques, SOURNIA, Jean-Charles, MARTINY, Marcel (dir.), Histoire de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire (tome V),  Albin Michel, Laffont, Tchou, 1978, p.218.

LECLAINCHE, Emmanuel, « L’art vétérinaire du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle », in : POULET, Jacques, SOURNIA, Jean-Charles, MARTINY, Marcel (dir.), Histoire de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire (tome V), Albin Michel, Laffont, Tchou, 1978, p.218.

Animal de prestige, le cheval fait partie de l'imaginaire médiéval. Seul moyen de locomotion des gens de la société, le cheval est indispensable à la vie quotidienne. Signe de richesse et bien précieux, il caractérise la classe nobiliaire et, de plus, est un élément essentiel à la guerre. On le retrouve dans la littérature médiévale comme étant le seul compagnon du héros. Ainsi, le cheval est lié au sort du cavalier. Compte tenu de son importance dans la société et de son aspect symbolique par rapport à la noblesse, les soins médicaux destinés au cheval sont fondamentaux et donnent naissance à "une science du cheval", selon Brigitte Prévot, appelée hippiatrie.

Originaire de l'Orient antique, l'hippiatrie arrive en Occident par l'intermédiaire des textes arabes. Les traités hippiatriques se succèdent en Occident dès le Vème siècle. Il faut attendre le XIIIème siècle, période de renouveau culturel, pour qu'un traité vétérinaire hippiatrique digne de ce nom soit écrit. En effet, la Mareschaucie de chevax de Jordanus Rufus devient un document modèle et de référence dans les écuries d'Occident.

Qu'est-ce que l'hippiatrie? Quelle est son histoire? Comment cette science arrive-t-elle en Occident? Qui est Jordanus Rufus ? Sur quel document a-t-il travaillé pour écrire son traité?

Pour répondre à ces différentes questions nous allons, dans un premier temps, nous intéresser à la définition de la science hippiatrique et à son histoire. Enfin , nous nous questionnerons sur la personnalité de Jordanus Rufus et sur l'importance de son traité.

L'hippiatrie une science aux origines lointaines:

Définition:

Principalement utilisé durant l'Antiquité et l'époque médiévale, le terme "hippiatrie" vient du grec "hippiatre", qui signifie "médecin des chevaux". Comme l'indique son étymologie, l'hippiatrie est une science qui regroupe toutes les connaissances en relation avec la santé du cheval, incluant le diagnostic des maladies et leurs traitements. L'hippiatrie ne doit pas être confondue avec une autre science équine courante durant cette même époque, l'hippologie, science qui étudie le cheval dans sa globalité, incluant l'anatomie de l'animal, le comportement, la maréchalerie, l'hygiène, le dressage et l'élevage.

L'hippiatrie dans l'Antiquité:

La science hippiatrique est directement liée à la médecine vétérinaire antique et plus particulièrement de celles arabe et grecque.

Le cheval est certainement domestiqué vers 5000-2000 avant J.-C par les envahisseurs d'Asie centrale, lieu de développement de l'hippiatrie. Dans ces peuplades, le cheval est très utile, surtout pour les déplacements comme outil de guerre, notamment chez les Hittites, puis chez les Egyptiens, les Peres et les Assyriens. Ainsi, ces derniers développent une médecine du cheval afin de guérir leurs animaux si précieux.

En Grèce, second foyer de l'hippiatrie, il y a une rapide prise de conscience de la nécessité d'avoir une médecine spécialisée pour les chevaux. En effet, les Grecs, sédentaires, vivent principalement de l'élevage et exploitent un grand nombre d'animaux domestiques: bœufs, moutons, chèvres, porcs, ânes et des chevaux. Contrairement aux autres animaux, le cheval possède une importance majeure dans la société. Il est, en effet, le seul moyen de locomotion et de transport de marchandises, et devient un outil stratégique lors des nombreuses guerres. Objet d'échange dans les transactions commerciales, le cheval devient également un loisir, notamment durant les courses de chars organisées dans les grandes capitales. Par conséquent, les population grecques, puis romaines, ont un grand nombre de chevaux qui doivent recevoir des soins, car le cheval reste un animal de prestige. Ainsi, apparaissent les premiers hippiatres, spécialistes des chevaux.

L'un des premiers traités d'hippiatrie grec connu est dans doute celui de Simon d'Athènes vers 424 av. J.-C.. Par la suite, Xénophon (445-354 av. J.-C) écrit un ouvrage d'hippologie appelé De l'équitation, qui traite des différents soins destinés à l'équidé et de l'obtention de l'obéissance par la douceur. Aristote (384-322 av. J.-C.), célèbre philosophe, consacre un ouvrage appelé Histoire des animaux sur les maladies de ces derniers et leurs symptômes en général. On trouve dans cette œuvre, une liste consacrée aux maladies des chevaux comme par exemple, le tétanos, la colique, les douleurs au cœurs, etc. Calquée sur la médecine humaine, l'hippiatrie subit l'influence d'Hippocrate de Cos (460-370 av. J.-C.), médecin grec qui marque le début de la médecine. Par Hippocrate, les hippiatres apprennent l'importance de l'observation des détaillée et de l'hygiène, qui est stricte et contrôlée. Ainsi, les Grecs entourent de soins les chevaux et lancent les premières bases de la médecine équine.

En Italie, les Romains n'accordent pas la même importance à la cavalerie que le Grecs. Par conséquent, le cheval est moins important et la science relative à l'animal est moins développée. Le soins du cheval n'est pas une spécificité et s'intègre dans des ouvrages plus généraux. En s'appuyant sur les connaissances des penseurs grecs, Végèce écrit Pigestru, Artix milomediinae, recueil de quatre livres qui étudie les maladies du bétail dans sa généralité sans spécialiser dans l'étude du cheval. Les Romains ont eu tendance à enrichir les connaissances sur les maladies du bétail dans son ensemble et sans aucune spécificité.

Les hippiatres de l'époque antique ne connaissent pas les causes des maladies, ils se contentent, dans leurs traités, de décrire leurs observations et les symptômes, mais ne proposent aucun remède fiable.

L'hippiatrie médiévale (Vème-XVème siècle):

Pour bien comprendre l'arrivée de l'hippiatrie en Occident et son évolution il faut d'abord se tourner vers la civilisation arabe. En effet, la médecine vétérinaire est plus avancée chez les Arabes, qui écrivent des traités dès le début du V-VIème siècle. Les savants orientaux ont consulté les connaissances hippiatriques hellénistiques et latines. Grâce à cet intérêt, ils développent une connaissance approfondie de la médecine tant vétérinaire qu'humaine. L'importance du savoir hippiatrique chez les Arabes vient du fait que le cheval est un animal de prédilection. Afin de le préserver, ils se sont concentrés sur l'étude de ses défauts et de ses maladies pour trouver des remèdes appropriés. Au VIIème siècle, Mohammed ibn Jakoub écrit un des premiers textes hippiatrique arabe connu. Du Xème au XIIème siècle, les traités et les textes encyclopédiques se multiplient et accordent une place importante au cheval. A partir du XIIème siècle, le savoir hippiatrique arabe se transmet à l'Occident à travers la grande vague des traductions arabo-latines. Les connaissances hippiatriques arabes intègrent les cours royales grâce aux monarques. C'est dans ce cadre de noblesse que l'hippiatrique atteint les écuries occidentales. Ainsi, on remarque qu'une médecine équine se développe tôt dans les pays arabes et fleurit au Moyen Age.

En Occident, durant le Haut Moyen Age, la médecine vétérinaire du cheval ne connait pas de développement croissant. Il est vrai que les sources relatives à cette période sont trop rares et trop dispersées pour permettre une définition nette et précise de l'évolution de l'hippiatrie. Les Xème, XIème et XIIème siècles marquent une période de construction et d’élaboration de l’hippiatrie en Europe. Cependant, les sources pour cette période sont encore rares et incomplètes. Par conséquent, le suivit de l’établissement de l’hippiatrie en Occident est difficile. Ce manque de source pourrait s’expliquer du fait que la religion chrétienne s’impose en Europe, rendant ainsi la médecine strictement religieuse, balayant les « scientifiques » et idées scientifiques. La conséquence de ce phénomène est le retrait de la médecine vétérinaire dite « scientifique » au profit d’une médecine composée de prières adressées à des Saints. Il faut attendre le XIIIème siècle, siècle de transition et âge d'or de la science hippiatrique, pour voir une multiplication des encyclopédies de médecine, des traités et l’hippiatrie en Occident. C’est d’abord en Italie du Sud, en Sicile, qu’on trouve le premier foyer de la science hippiatrique au XIIIème siècle. C’est seulement à partir de ce siècle, que les chevaux devaient correctement être traités et soignés. Ainsi, la science hippiatrique s’est véritablement développée en une science reconnue et jugée nécessaire. Les sources sont plus nombreuses que les siècles précédents et nous permette de dénombrer environ sept traités hippiatriques datant du XIIIème siècle, sur les seize qui nous sont parvenus. Ainsi, on remarque une augmentation des écrits durant cette période. L’écrit le plus connu et le plus important, caractéristique de cette période de renouveau qu’est le XIIIème siècle, est celui de Jordanus Rufus, Marechaucie des chevax.

Jordanusu Rufus, maréchal vétérinaire de Frédéric II:

Biographie

Jordanus Rufus, aussi appelé Giordano Ruffo, est certainement l’hippiatre médiéval le plus connu et le plus influant du XIIIème siècle. Malgré sa célébrité dans le domaine de la médecine équine, la vie de Jordanus Ruffus est très peu connue et très peu de documents, témoins de sa vie, nous sont parvenus. Néanmoins, nous savons que Jordanus Ruffus appartient à une noble famille de Calabre et est né dans les environ de 1200. Il devient châtelain de Cassino et seigneur de Valle di Crati. Par la suite, il intègre la cour de Frédéric II de Hohenstaufen, roi de Prusse, et s’occupe de la maréchalerie de l’empereur. Les différents textes de Jordanus Rufus attestent de ce statut. Il est fait prisonnier par Manfred et meurt captif dans les environs de février 1256. Les éléments cités sont malheureusement les seuls que nous avons sur sa vie.

Spécialiste de l'hippiatrie

Faisant parti du courant novateur caractéristique du XIIIème siècle, Jordanus Rufus, maréchal de Frédéric II, devient un spécialiste de l’hippiatrie et de la médecine vétérinaire. C’est certainement à la cour de Frédéric II que Jordanus Rufus prend connaissance des textes hippiatriques grecs et arabes qui circulent en Europe à cette époque. En plus de cette théorie, Jordanus enrichit certainement ses connaissances grâce au soin qu'il fournit aux chevaux dans l'écurie de l'empereur, observations quotidiennes lui permettent d'analyser et de comprendre l'anatomie du cheval. Ainsi, cette association entre la théorie et la pratique et ses observations pratiques lui permet d'écrire un texte d'hippiatrie remarquable, Medicina equorium, appelé en français Mareschaucie de chevax.

Mareschaucie de chevax, traité hippiatrique de Jordanus Ruffus

Remise en contexte de la source

Commencée ver 1250 et achevée dans les environs de 1256, l’œuvre de Jordanus Rufus, De medicina equorum, rédigé en latin, est certainement le plus important traité hippiatrique du XIIIème siècle. Son succès est tel que le traité est traduit, dès sa parution au XIIIème siècle, en plusieurs langues notamment en italien, en sicilien, en français, en allemand, en catalan et en provençal. De plus, il est édité à de nombreuses reprises dès le XVIème siècle, période durant laquelle le traité a le plus de succès, devenant un ouvrage de référence pour les maréchaux modernes. Cette source, novatrice et originale, témoigne d’un véritable renouveau dans la science hippiatrique avec des méthodes, des descriptions et des réflexions nouvelles de Jordanus Rufus sur les maladies équines. Pour la première fois, une nomenclature des maladies, la description de chacune d’elles, un moyen de diagnostic et un traitement.

En 1991, Brigitte Prévot publie le traité de Jordanus Ruffus en se basant sur « le manuscrit français de la Bibliothèque Nationale 25341 ». Ce manuscrit, portant le titre Mareschaucie de chevax, est le seul, rédigé en français, ou le nom de l’auteur apparait. La source se compose de quarante-six folios numérotés. Les folios de 1 à 30 sont consacrés au traité de Jordanus Rufus. Les folios suivants sont des textes copiés du XVIème siècle contenant diverses recettes. Les pages sont composés de trente-quatre lignes de textes et les titres sont indiqués à l’encre rouge. Le document utilisé par Brigitte Prévot est certainement la traduction française la plus ancienne

Structure du traité et méthode de l'auteur.

Le De medicina equorum de Jordanus Rufus, originellement rédigée en latin, est composé de six parties. Seule la dernière partie concerne les maladies du cheval, mais elle est la partie la plus conséquente de l’œuvre.

La version française du manuscrit 25341 de la Bibliothèque Nationale publié par Brigitte Prévot se concentre sur deux points, l’hippologie et l’hippiatrie, et se divise également en six parties comme dans la version latine. Le début de l’œuvre se compose d’une introduction qui loue le cheval et qui décrit le plan de l’œuvre. Suivant un ordre chronologique, l’auteur énonce dans sa première partie la conception et la naissance du poulain. La seconde partie est consacrée aux soins à fournir au jeune cheval et à son éducation. Ensuite, il est question du débourrage de l’animal, son harnachement et du matériel nécessaire à la montée du jeune équidé. Dans la quatrième partie, Jordanus Rufus donne des conseils qui permettent de déterminer les qualités et les faiblesses d’un cheval. La partie suivante est la plus importante car elle traite des différentes maladies et lésions de l’animal dites « naturelles » Pour finir, l’auteur parles des maladies considérées comme « accidentelles » et dresse une nomenclature des maladies et des blessures relatives au cheval avec des traitements adéquats. Pour cette dernière partie, l’auteur procède de façon thématique. Il énonce les maladies et leurs traitements par partie anatomique du cheval en commençant par les maladies internes, les maladies liées à la tête, puis les lésions du tronc, des membres, du jarret, genou et finit par les lésions du sabot, suivant une analyse qui va du haut du cheval vers le bas.

Pour chaque partie du corps, Jordanus Rufus fait preuve d’une méthode d’analyse précise. Il commence d’abord pour déterminer les symptômes et localise la douleur. Ensuite, il définit les causes de la douleur et nomme la maladie. Pour finir, il propose un traitement capable de traité le mal à sa source. Les traitements proposés par Jordanus favorisent les cautérisations et la saignée. Il utilise des remèdes végétaux, animales et minérales. Il exclut la médecine religieuse ou magique.

L'hippiatrie est certainement une des médecines à l'origine la plus lointaine. Elle nait dans l'Antiquité, chez les Grecs, les Romains et les civilisations du Moyen Orient, qui devaient prendre soin de leurs chevaux, utilisés principalement pour le transport, les travaux agricoles et la guerre. L'hippiatrie connait un fort développement durant le Moyen Age, chez les arabes, dans un premier temps, puis en Occident grâce aux traductions des textes arabes. Il faut attendre le XIIIème siècle pour voir apparaitre les premiers grands traités hippiatriques en Occident. Ainsi, le cheval acquiert une certaine importance, surtout dans la bonne société médiévale. C'est grâce à Jordanus Rufus, maréchal de Frédéric II, que l'hippiatrie devient une science reconnue et jugée comme indispensable dans les écuries royales. Suivant une méthodologie médicale remarquable composée pour trois étapes, le traité de Jordanus Rufus devient un modèle pour les hippiatres médiévales et de l'époque Moderne. De plus, l'auteur offre pour la première fois un classementde toutes les maladies rencontrées et de leurs remèdes. L'auteur fait preuve d'un grand savoir concernant l'anatomie du cheval. Jordanus Rufus a certainement contribué à l'établissement de l'analyse médicale et à la naissance de la médecine vétérinaire telle que nous la connaissons aujourd'hui.

Bibliographie

LECLAINCHE, Emmanuel, « L’art vétérinaire du Moyen Age à la fin du XVIIIème siècle », in : POULET, Jacques, SOURNIA, Jean-Charles, MARTINY, Marcel (dir.), Histoire de la médecine, de la pharmacie, de l’art dentaire et de l’art vétérinaire (tome V), Albin Michel, Laffont, Tchou, 1978, p.179-228.

LIGNEREUX, Yves, « Les soins vétérinaires aux chevaux au Moyen Age », in : Les animaux malades en Europe occidentale (VIème-XIXème siècle), Toulouse, Presse Universitaires du Mirail, 2005, p.41-55.

POULLE-DRIEUX, Yvonne, « L’hippiatrie dans l’Occident latin du XIIIème au XVème siècle », in: BEAUJOUAN, Guy (dir.), Médecine humaine et vétérinaire à la fin du Moyen Age, Centre de Recherches d’Histoire et de philologie de la IVème section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, Genève-Paris, Droz, 1966.

POULLE-DRIEUX, Yvonne, « Pratique de l’Hippiatrie à la fin du Moyen Age », in : Comprendre et maitriser la nature au Moyen Age. Mélanges d’Histoire des sciences offerts à Guy Beaujouan, Genève, Droz SA, 1994, p. 329-336.

PREVOT, Brigitte, « Le cheval malade : l’hippiatrie au XIIIème siècle », in : Le Cheval dans le monde médiéval, Aix-en- Provence, Centre Universitaire d’Etudes et de Recherches Médiévales d’Aix, 1992, p.451-464.

PREVOT, Brigitte, RIBEMNONT, Bernard, Le cheval en France au Moyen Age. Sa place dans le monde médiéval ; sa médecine : l’exemple d’un traité vétérinaire du XIVème siècle, la Cirugie des chevaux », Orléans, Paradigme, 1994, p. 321-348.

SENET, André, Histoire de la médecine vétérinaire, Paris, Presse Universitaire de France, 1953, p.5-58.

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